vignette|300x300px|Partie de la tirade de Médée, Grec 2713, Bibliothèque nationale de France (112r), XIe siècleEuripide (v. -480/v. -406) est un des auteurs de la Grèce classique à s'intéresser particulièrement à la condition féminine au sein du monde grec. Dans une société très largement patriarcale, il entreprend, à travers ses œuvres, d'explorer et parfois remettre en question les injustices subies par les femmes et certaines normes sociales ou morales les concernant. Ses personnages féminins, souvent dotés d'une psychologie détaillée et d'une profondeur artistique, sont centraux dans ses tragédies et composent la presque totalité de ses personnages qui pensent et philosophent. Euripide représente les femmes non seulement comme capables de posséder une véritable intelligence, mais les utilise pour transmettre des critiques de la condition des femmes au public de ses pièces.
Le dramaturge développe une série de procédés littéraires ou artistiques originaux pour humaniser ses personnages féminins, leur offrant une capacité d'agir et de pensée uniques au sein de la tragédie grecque. Il détourne fréquemment les mythes pour retravailler le rôle des héroïnes au sein de ses œuvres et remettre en cause leurs récits traditionnels. Médée ou Hélène sont deux figures qu'Euripide redéfinit largement dans cette dynamique, les utilisant pour mettre en cause l'idéologie masculine athénienne et souligner les problèmes sociaux touchant les Athéniennes. Euripide aborde une série de problèmes sociaux, politiques ou familiaux qui touchent les femmes de sa société, en se concentrant sur le désir sexuel féminin et les tabous autour de ce sujet, en critiquant ouvertement le mariage, la marginalisation intellectuelle des femmes en Grèce ou en attaquant implicitement des auteurs de récits misogynes, comme Hésiode. Ses avancées philosophiques et littéraires font qu'il est crédité comme créant, d'une certaine manière, la femme comme sujet dans la littérature grecque.
Ces prises de positions artistiques et philosophiques valent à Euripide d'être ciblé par Aristophane comme étant misogyne, en représentant les femmes comme capables de mauvaises actions, y compris sexuelles, Euripide desservirait les intérêts féminins. Cette accusation n'est plus reprise par la recherche moderne, qui remarque au contraire qu'Euripide occupe une place unique dans la tragédie grecque à ce sujet. Cependant, malgré ces positionnements et ces perspectives, les écrits du dramaturge restent marqués par un sexisme et une misogynie usuels pour son époque et les milieux dans lesquels il évolue.
Contexte
La société grecque comme société patriarcale vignette|Scène familiale de gynécée, lébès nuptial à figures rouges, v. 430 av. J.-C. L'Athènes classique du siècle av. J-C et plus largement les cités grecques antiques s'organisent autour de structures et phénomènes phallocratiques très importants qui se renforcent à cette période. Les femmes subissent une discrimination légale complète, puisqu'elles ne peuvent pas être citoyennes, jouir des droits civiques de la cité, mais elles sont aussi placées constamment en situation d'infériorité par rapport à leurs homologues masculins. Elles sont généralement placées sous l'autorité de l'homme domestiquement le plus proche d'elles, père, époux ou fils. La production culturelle et artistique athénienne de cette période est colorée par un sexisme important et par divers processus intellectuels entrepris pour légitimer la domination masculine. Au siècle av. J-C, la cité est en pleine expansion militaire, culturelle et artistique ; pour soutenir les velléités de conquête de la cité, une mythologie athénienne se forme progressivement. Cet ensemble idéologique, qui se propage au sein de la société athénienne et grecque, soutient non seulement l'impérialisme athénien mais aussi la culture du viol. Ces processus progressifs sont liés avec l'esclavage entrepris par la cité, qui se propage et croît amplement à la période classique.
Naissance du théâtre classique Parallèlement à ces développements politiques et sociaux, le théâtre classique se structure largement. Bien que la pratique de la tragédie soit attestée depuis l'époque archaïque, l'époque classique voit son développement atteindre de nouveaux sommets au point de quasiment créer le genre, selon Jacqueline de Romilly. Dans la cité d'Attique, les trois grands tragiques grecs Eschyle (v. -525/-456), Sophocle (-495/-406), Euripide (v. -480/-406), voient leurs carrières se croiser et se suivre, chacun d'entre eux apportant son lot d'innovations à la tragédie, au théâtre et à l'art. Le théâtre, qui est un art public partiellement financé par les liturgies des citoyens, sert de lieu privilégié à la critique politique et sociale. De la sorte, il apparaît comme un miroir des problématiques sociales et politiques de la cité et s'inscrit dans la trajectoire de la démocratie athénienne, qui le voit se structurer et vivre.
Aspects particuliers de la vie et pensée d'Euripide vignette|Statuette d'Euripide, trouvée en 1704 sur l'Esquilin, à Rome, IIe siècle ap. J.-C. Musée Louvre-Lens
Euripide, qui naît entre -484 et -480, a une biographie difficile à établir et touchée par de nombreux éléments légendaires. Il aurait été détesté par les citoyens athéniens pour son refus de se conformer aux normes et son caractère supposément inaccessible, les récits légendaires allant jusqu'à dire qu'il se serait réfugié dans une grotte face à la mer pour écrire sans être dérangé. En tous cas, l'artiste se mêle peu à la vie de la cité et s'il est improbable qu'il délaisse réellement ses responsabilités civiques, il ne semble pas les avoir pratiquées outre mesure. Il aurait peut-être connu Socrate personnellement, bien qu'il soit plus âgé que lui et que ce soit incertain et est une cible privilégiée d'Aristophane. Euripide se distingue entre autres par une série de positions philosophiques et artistiques qu'il semble professer et par la grande attention qu'il place dans le concept de liberté, qu'il articule de nombreuses manières différentes dans ses œuvres. De manière générale, il s'intéresse aux , c'est-à-dire aux oppositions entre femmes et hommes, esclaves et libres, étrangers et Grecs, entre autres.
À ce titre, le dramaturge présente l'esclavage, fondement de la société athénienne, comme produit par la force et donc fondamentalement injuste. Par exemple, dans un des passages d'Hécube qui semble presque soutenir une abolition complète de l'esclavage, le coryphée s'exclame :Par ailleurs, le dramaturge se forme en philosophie et en rhétorique ; il est complètement intégré et moteur dans les innovations intellectuelles grecques de la période. Malgré le fait qu'il soit décrit comme peu aimé de la population athénienne, sa mort voit l'organisation de funérailles publiques qui tendent à relativiser cette présentation possiblement partiale dans les sources antiques.
Femmes chez Euripide Les femmes forment un sujet central de la pensée et l'art euripidiens. Sur ses dix-neuf pièces subsistantes, treize (68%) ont des protagonistes et quatorze (73%) des chœurs féminins. En guise de comparaison, seule une pièce d'Eschyle sur sept (14%) pourrait avoir une héroïne, et c'est incertain. Pour Sophocle, deux de ses sept pièces subsistantes (29%) ont des protagonistes féminins.
Traitements généraux des femmes et de la condition féminine vignette|Iphigénie en tant que prêtresse d'Artémis en Tauride s'apprête à accueillir des prisonniers, parmi lesquels se trouvent son frère Oreste et son ami Pylade ; fresque romaine de Pompéi, 1er siècle après J.-C. Un des aspects centraux de l'art euripidien est de chercher à placer le spectateur . Le dramaturge est engagé dans une , ce qui le pousse à traiter les femmes ou les sujets conjugaux avec intérêt. Dans ce cadre, Euripide développe des personnages féminins détaillés et avec une personnalité réelle. Ce phénomène est si présent que les femmes forment la quasi totalité de ses personnages qui pensent et philosophent.
Parmi les figures touchées par ces innovations, on trouve ses Médée, Phèdre et Hélène, entre autres. Il semble néanmoins que son intérêt et ses perspectives sur ces sujets évoluent, puisqu'avant de produire Médée, l'artiste est crédité de deux autres tragédies où elle aurait été représentée particulièrement négativement, en accord avec la vision traditionnelle grecque. Cette humanisation cherche à rendre les spectateurs, masculins, conscients des problématiques qui touchent les femmes au sein de la société athénienne. Ainsi, dans son Hélène, il utilise son héroïne - personnage principal de l'œuvre - pour représenter une certaine idée de la femme athénienne, destinée à conscientiser les spectateurs par rapport à leurs propres situations domestiques. Euripide s'engage parallèlement dans la création de multiples , ce qui donne une voix aux femmes de classes sociales défavorisées et fait introduire un certain nombre de ses pièces par un personnage féminin, participant au fait que le public ressente de l'empathie pour l'héroïne.
En poursuivant dans cette dynamique, le dramaturge décrit en partie la vie domestique athénienne, en présentant le monde domestique où les femmes sont ségréguées et où la solidarité féminine existe probablement, ce qui se reflète dans la solidarité des personnages féminins de ses pièces. Iphigénie d'Iphigénie en Tauride semble faire référence à cette idée, lorsqu'elle répond au chœur en déclarant . Il ignore les polémiques usuelles dans le théâtre contre les revendications féminines, et préfère au contraire donner de la dignité à ses personnages féminins et créer des situations de fait où la nécessité de les intégrer est montrée. Il est aussi très au courant de la psychologie des femmes et cela se reflète dans ses productions.
Le dramaturge lie l'idée de famille à celle de la polis. Dans ses écrits, il pointe le fait que, tout comme les femmes sont définies par leurs relations avec leurs pères, époux et fils, les hommes sont définis par leurs relations avec leurs mères, épouses et filles.
Le traitement qu'Euripide accorde aux femmes dans ses pièces semble complètement isolé et unique au sein de la tragédie grecque, bien qu'il demeure influencé par les éléments habituels des milieux culturels et intellectuels où il évolue.
Renversement des mythes vignette|Jason et Médée, bas-relief de Christian Daniel Rauch (1818)
Parallèlement, Euripide s'engage dans une vaste entreprise de renversement des mythes. Alors que les enfants du couple Médée-Jason meurent dans des circonstances incertaines dans les mythes grecs, le dramaturge s'en empare et fait d'elle la coupable de leur meurtre. Si une telle présentation peut sembler particulièrement péjorative, Médée est en réalité absoute du crime, qui est une réaction presque logique aux actions d'un mari sexiste et adultérin bien éloigné du Jason héroïque de la toison d'or. Euripide aborde l'épisode de Médée avec un regard nouveau, et cherche davantage à appuyer sur les mensonges et tromperies masculines que sur la possibilité pour Médée de commettre le mal.