La psychologie critique constitue une approche de la psychologie qui s'inspire fortement de la théorie critique. Elle remet en question les hypothèses, théories et méthodes dominantes en psychologie, tout en cherchant à appliquer les connaissances psychologiques de manière différente.
Le domaine de la psychologie critique ne relève pas d’une catégorie monolithique. La psychologie critique peut être comprise à partir de divers points de vue, présentant à la fois des similitudes et des différences notables. En ce sens, elle doit être vue comme un regroupant différentes critiques visant le statu quo de la psychologie dominante. Un élément central des approches critiques en psychologie est l'analyse des impacts sociaux des théories et pratiques psychologiques. Ce mouvement défend l'idée que la psychologie doit œuvrer pour l'émancipation et la justice sociale, tout en s'opposant à son utilisation pour maintenir l'oppression et l'injustice Austin, S., & Prilleltensky, I. (2001a). Diverse origins, common aims: The challenge of critical psychology. Radical Psychology, 2(2)..
Les psychologues critiques considèrent que la psychologie traditionnelle néglige l'impact des inégalités de pouvoir et de la discrimination entre classes et groupes sociaux sur le bien-être mental et physique des individus ou des groupes. La psychologie conventionnelle s'efforce de l'expliquer au niveau individuel, mais elle omet fréquemment des enjeux tels que le racisme institutionnel, le postcolonialisme et les injustices sociales qui affectent les groupes minoritaires en raison de caractéristiques observables telles que le genre, l'origine ethnique, la religion, l'orientation sexuelle ou le handicap.
Origines La psychologie a une histoire marquée par des conflits théoriques et politiques. Au fil du temps, plusieurs courants critiques ont émergé, certains partageant des similitudes, mais présentant aussi des points de départ différents et des divergences substantielles. Les critiques de la psychologie dominante, telles qu'elles sont comprises aujourd'hui dans le cadre de la psychologie critique, existent depuis le développement moderne de la discipline à la fin du siècle. L'utilisation du terme "psychologie critique" a commencé dans les années 1970 à la Freie Universität de Berlin. La psychologie critique en Allemagne a précédé celle des autres pays et s'est développée de façon plutôt autonome. En , seules quelques œuvres avaient été traduites en anglais Klaus Holzkamp (1992): On Doing Psychology Critically. Theory and Psychology 2, S.193–204; for further references see also Charles Tolman (1994): Psychology, Society and Subjectivity: An Introduction to German Critical Psychology, London: Routledge & Thomas Teo (1998): Klaus Holzkamp and the Rise and Fall of German Critical Psychology. History of Psychology 1998, Vol. 1, Nr. 3; Wolfgang Maiers (1999): Critical Psychology – An Unfinished Modern Project. In: Wolfgang Maiers (Eds.): Challenges to Theoretical Psychology, 457–66. Le mouvement de psychologie critique en Allemagne trouve ses origines dans la révolte étudiante d'après-guerre de la fin des années 1960, connue sous le nom de Mouvement étudiant allemand. La Critique de l'économie politique de Marx a joué un rôle clé dans cette révolte, qui s'est concentrée à Berlin-Ouest. À cette époque, Berlin-Ouest, une ville capitaliste, était entourée par l'Allemagne de l'Est dirigée par les communistes, ce qui en faisait un centre de forte controverse politique et idéologique pour les étudiants révolutionnaires allemands. Les bases sociologiques de la psychologie critique sont fermement ancrées dans le marxisme.
Klaus Holzkamp vignette|262x262px| Klaus Holzkamp L'un des livres les plus importants et les plus sophistiqués du développement allemand dans ce domaine est le Klaus Holzkamp (1983): Grundlegung der Psychologie. Frankfurt/M.: Campus (Fondements de la psychologie) de Klaus Holzkamp, qui pourrait être considéré comme le fondateur théorique de la psychologie critique allemande. Holzkamp a écrit deux livres sur la théorie des sciences Klaus Holzkamp (1964), Theorie und Experiment in der Psychologie. Berlin: de Gruyter (Theory and Experiment in Psychology); Klaus Holzkamp (1968): Wissenschaft als Handlung. Versuch einer neuen Grundlegung der Wissenschaftslehre. Berlin: de Gruyter (Science as Action – A new Approach to the Theory of Science) et un sur la perception sensorielle Klaus Holzkamp (1973): Sinnliche Erkenntnis. Historischer Ursprung und gesellschaftliche Funktion der Wahrnehmung. Frankfurt/M.: Athenäum (Sensory Perception: Historical Origins and Social Functions of Perception) avant de publier la en 1983. Holzkamp pensait que son travail fournissait un paradigme solide pour la recherche psychologique parce qu'il considérait la psychologie comme une discipline scientifique pré-paradigmatique (TS Kuhn avait utilisé le terme « pré-paradigmatique » pour les sciences sociales).
Holzkamp a principalement élaboré sa tentative sophistiquée d’établir un ensemble cohérent et intégré de catégories définissant le domaine de la recherche psychologique en s'inspirant de l'approche d'Aleksey Leontyev en psychologie culturelle et historique, ainsi que de la théorie de l’activité. Leontyev considérait l'action humaine comme le produit de l’évolution biologique et culturelle, et, en se basant sur la conception matérialiste de la culture de Marx, mettait l'accent sur le fait que la cognition individuelle fait toujours partie de l’action sociale, laquelle est médiatisée par des outils créés par l'homme (artefacts culturels), le langage et d'autres systèmes symboliques humains. Ces éléments sont pour lui des caractéristiques clés de la culture et de la cognition humaines. Une autre source d'influence importante pour Holzkamp fut la théorie de la personnalité développée par Lucien SèveLucien Sève, qui a fourni le concept de « matrices d'activité sociale » comme structure médiatrice entre la reproduction individuelle et sociale. Parallèlement, dans la Grundlegung, il a intégré de manière systématique les travaux spécialisés antérieurs réalisés dans les années 1970 à l'Université libre de Berlin par des psychologues critiques, également influencés par Marx, Leontyev et Sève. Cela comprenait des livres sur le comportement animal / l'éthologie Volker Schurig (1975): Naturgeschichte des Psychischen 1: Psychogenese und elementare Formen der Tierkommunikation. (Natural History of the Psyche 1: Psychogenesis and Elementary Forms of Animal Communication. Frankfurt/M.: Campus; Volker Schurig (1975): Naturgeschichte des Psychischen 2: Lernen und Abstraktionsleistungen bei Tieren (Natural History of the Psyche 2: Learning and Abstraction Capabilities in Animals. Frankfurt/M. Campus; Volker Schurig (1976): Die Entstehung des Bewußtseins (The Emergence of Consciousness). Frankfurt/M.: Campus;. Frankfurt/M.: Campus;, la perception sensorielle, la motivation Ute Osterkamp (1975/1976): Grundlagen der Psychologischen Motivationsforschung (Foundations of Psychological Research of Motivation, Frankfurt/M: Campus (2 Volumes) et la cognition Rainer Seidel (1976): Denken. Psychologische Analyse der Entstehung und Lösung von Problemen. (Cognition. Psychological Analysis of Formulating and Solving Problems. Frankfurt/M.: Campus. Il a également incorporé des idées de la psychanalyse de Freud et de la phénoménologie de Merleau-Ponty dans son approche.
L'une des principales conclusions de l'analyse historique et comparative de Holzkamp sur l'action, la perception et la cognition humaines reproductives est un concept précis de signification. Il définit la signification symbolique comme des structures conceptuelles intentionnelles, historiquement et culturellement construites, que les êtres humains élaborent en interaction étroite avec la culture matérielle et dans le cadre de configurations historiquement spécifiques de reproduction sociale.
À partir de cette perspective phénoménologique sur l'action socialement située et culturellement médiatisée, Holzkamp a mené une critique méthodologique du behaviorisme (qu'il désignait sous le terme de psychologie S-R, stimulus-réponse) en s'appuyant sur une analyse linguistique. Il a détaillé les modèles rhétoriques par lesquels cette approche de la psychologie crée l'illusion d'une « objectivité scientifique », tout en perdant de vue sa pertinence pour la compréhension des actions humaines intentionnelles et culturellement contextualisées Klaus Holzkamp (1987): Die Verkennung von Handlungsbegründungen als empirische Zusammenhangsannahmen in sozialpsychologischen Theorien: Methodologische Fehlorientierung infolge von Begriffsverwirrung (Mistaking Reasons for Causes in Theories of Social Psychology: Methodological Errors as a Result of Conceptual Confusion), Forum Kritische Psychologie 19, Berlin: Argument Verlag, pp. 23–59. Klaus Holzkamp (1993): Lernen: Subjektwissenschaftliche Grundlegung. Frankfurt/M.: Campus, Chapter 1: "Hinführung auf das Verfahren der Problementwicklung" (Introduction to the Sequence of Presentation), pp. 17–39. En opposition à cette approche, il a élaboré sa propre conception de la généralisation et de l'objectivité, en s'inspirant des idées de Kurt Lewin, telles qu'exposées dans le chapitre 9 de Grundlegung der Psychologie.
Sa dernière publication majeure avant sa mort en 1995 portait sur l'apprentissage Klaus Holzkamp (1993): Lernen: Subjektwissenschaftliche Grundlegung ("Learning: Subject-Scientific Foundations"). Frankfurt/M.: Campus. Publié en 1993, ce travail présentait une théorie phénoménologique de l'apprentissage du point de vue du sujet. Un concept majeur développé par Holzkamp était la « réinterprétation » des théories formulées par la psychologie traditionnelle. Cela consistait à examiner ces concepts sous l'angle du paradigme de la psychologie critique, en intégrant leurs idées utiles tout en identifiant et en critiquant leurs limites. Dans le cas de la psychologie S-R, cela impliquait l'élimination rhétorique du sujet et de l'action intentionnelle, tandis que, pour la psychologie cognitive, qui considérait les motivations subjectives et les actions intentionnelles, cela concernait l'individualisme méthodologique.
La première partie du livre propose une analyse détaillée de l’histoire des théories psychologiques de l’apprentissage, accompagnée d'une réinterprétation minutieuse de ces concepts à travers le prisme de la psychologie critique, qui met l’accent sur l’action intentionnelle située dans des contextes socio-historiques et culturels spécifiques. Les conceptions de l’apprentissage les plus pertinentes pour son propre examen approfondi de « l’apprentissage en classe » proviennent des anthropologues cognitifs Jean Lave (apprentissage situé) et Edwin Hutchins (cognition distribuée).
La deuxième partie du livre propose une analyse approfondie des formes institutionnalisées d'« apprentissage en classe » dans l'État moderne, en tant que contexte culturel et historique façonnant une grande partie de l'apprentissage et de la socialisation contemporains. Cette analyse s'inspire largement de l'ouvrage Surveiller et punir de Michel Foucault. Holzkamp considérait que l'apprentissage en classe, en tant que forme d'apprentissage historiquement spécifique, n'exploitait pas pleinement le potentiel des élèves, mais le limitait plutôt par diverses « stratégies d'enseignement ». L’une des motivations principales de son travail était de chercher des formes alternatives d'apprentissage qui exploitent de manière plus productive le potentiel considérable de la psyché humaine. Dans la dernière partie de son ouvrage, Holzkamp explore ainsi des formes d'« apprentissage expansif » qui semblent contourner les limites de l’apprentissage en classe, en mettant l'accent sur l'apprentissage dans des contextes autres que les salles de classe.