Le Deuxième Sexe est un essaiSimone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tomes I et II, éd. Gallimard, 1949, 400 p. et 588 p. de Simone de Beauvoir, paru en 1949.
L'écrivaine a voulu produire une somme à la façon des encyclopédies : tout connaître, tout dire dans les moindres détails. Mais l'essai s'inscrit aussi dans un plus large projet autobiographique.
L'ouvrage s'inscrit dans un double cadre philosophique, celui de l'existentialisme et celui de la phénoménologie. Ainsi, son essai n’est pas un simple constat sur la situation des femmes après la Seconde Guerre mondiale ; c’est une œuvre à teneur philosophique, riche de références littéraires, historiques, sociologiques, biologiques et médicales. Le credo qui paraît en filigrane tout au long des pages est bien qu'aucune femme n'a de destin tout tracé. Simone de Beauvoir, excluant tout déterminisme chez l’humain, s'intéresse donc autant à l'infériorisation de la femme en tant que fait, qu'à ses causes, qui ne sauraient venir de quelque ordre naturel. L'existentialisme implique aussi l'entière responsabilité humaine : ainsi, Beauvoir incrimine presque autant les femmes, dont elle dénonce la passivité, la soumission et le manque d’ambition, que les hommes, qu'elle accuse de sexisme, de lâcheté et parfois de cruauté. Elle estime en conséquence que le féminisme réussira grâce à la volonté solidaire des hommes et des femmes. Selon elle, les deux grands faits qui permettraient à la femme de s'émanciper sont le contrôle des naissances et l'accès au monde du travail.
À sa sortie, l'ouvrage est violemment critiqué mais est néanmoins immédiatement un succès. Le Deuxième Sexe s’est vendu à plusieurs millions d'exemplaires dans le monde, traduit dans de nombreuses langues. Il reste à ce jour une référence majeure de la philosophie féministe.
Contexte personnel Vers 1946-1947, Simone de Beauvoir éprouve le besoin d'écrire mais ne sait pas encore quel projet entreprendre. Dans La Force des choses, elle écrit : .
Structure de l’essai Le Deuxième sexe est divisé en deux tomes composés respectivement de trois et quatre parties.
Tome I :
Introduction Première partie : «Destin» Deuxième partie : «Histoire» Troisième partie : «Mythes»
Tome II :
Introduction Première partie : «Formation» Deuxième partie : «Situation» Troisième partie : «Justifications» Quatrième partie : «Vers la libération» Conclusion
L’essai est dédicacé à Jacques-Laurent Bost. Les deux tomes sont précédés chacun de deux épigraphes. Tome I : (Pythagore) ; (François Poullain de La Barre). Tome II : (Søren Kierkegaard) ; (Jean-Paul Sartre).
Tome I: Les Faits et les Mythes Introduction Simone de Beauvoir commence son essai par une considération existentialiste : s’il est incontestable que les femmes existent (comme les Juifs ou les Noirs, minorités auxquelles les femmes sont parfois comparées), le mythe de l’éternel féminin est en revanche critiquable : aucune femme n’est immuable et son essence est indéfinissable. Le problème est que l'homme est considéré comme l'absolu et la femme comme un être relatif : la femme est « l’autre », la négation, celle à qui il manque quelque chose. Cette altérité proviendrait d’une tendance fondamentale de la conscience à exclure, à raisonner selon une dichotomie. De plus les femmes (contrairement aux Juifs et aux Noirs) vivent parmi leurs oppresseurs qui ont besoin d’elles et dont elles ont besoin. Enfin le sexisme des hommes s’ajoute à leur soumission. (p. 34)La pagination des citations est celle de la réédition en livre de poche : Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, tome I, éd. Gallimard, 1949, rééd. Folio essais, 1976, 409 p. , s’interroge Beauvoir.
Première partie : Destin Avant de chercher par elle-même les causes de l’infériorisation de la femme, Beauvoir s’intéresse à trois points de vue possiblement explicatifs mais à chaque fois récusés.
Chapitre premier : les données de la biologie Dans leur formation biologique, l’homme et la femme sont égaux et symétriques. Chez certains animaux, comme la mante religieuse, le mâle est au service de la femelle. Certes chez les mammifères la femelle est soumise à la gestation et a moins de force et d’indépendance que le mâle. Mais l'humanité n’est pas seulement une espèce, c’est aussi une civilisation au seuil de laquelle la biologie doit s’arrêter : celle-ci ne peut expliquer que partiellement la situation des femmes.
Chapitre II : le point de vue psychanalytique Beauvoir émet plusieurs critiques sur la psychanalyse : elle s’est peu intéressée à la femme, qu’elle calque sur l’homme ; elle est fondée sur des postulats, comme la souveraineté du père ou la valeur accordée au pénis, engendrant un déterminisme chez l’homme et la femme. Cette conception s’oppose à l’existentialisme, pour lequel l’homme choisit son destin et ses valeurs. La fatalité est inapte à expliquer l’inégalité entre les hommes et les femmes. Enfin, elle reproche à la psychanalyse de reprendre le point de vue des hommes, en considérant « comme féminines les conduites d'aliénation, comme viriles celles où un sujet pose sa transcendance ».
Chapitre III : le point de vue du matérialisme historique Le matérialisme (que l’on peut définir comme une approche de l’histoire fondée sur le travail et ses techniques) se présente comme une troisième et dernière approche déjà expérimentée et intéressante car il va au-delà du donné naturel. De plus Beauvoir est convaincue que la moindre force physique et les grossesses de la femme ne sont pas un handicap à partir du moment où la société ne veut pas qu’elles en soient un. Pour comprendre le point de vue matérialiste sur la femme, elle s’appuie sur l’ouvrage de Friedrich Engels, L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, qui considère que l’histoire de la femme (p. 99). Ainsi, (p. 101). Beauvoir distingue donc trois phases dans l’histoire de la femme : l’âge de pierre où tout était mis en commun, où les hommes et les femmes se partageaient leurs tâches ; l’ère de la propriété privée, où l’homme, ayant besoin d’esclaves mit les femmes à sa disposition ; enfin le capitalisme, qui a empêché les femmes de se hisser à égalité avec les hommes malgré les possibilités offertes par les machines.
Beauvoir trouve ces explications brillantes mais n’en est pas tout à fait satisfaite. De même que la psychanalyse ne voit que la sexualité, le matérialisme historique ne voit que l’économie. Or, le lien entre la propriété privée et l’infériorité de la femme ne peut être qu’arbitraire.
Beauvoir conclut que la biologie, la psychanalyse et le matérialisme apportent des éclaircissements certes intéressants mais insuffisants sur la condition féminine. L’existentialisme se présente dès lors comme un outil d’importance.
Deuxième partie : Histoire Cette partie, qui étudie les rapports entre les hommes et les femmes à travers l’Histoire, ne se penche que sur l’Occident, ce qui n'empêche pas l'ensemble de l'essai de prétendre à l'universalité.
I. Beauvoir s’interroge d’abord sur la cause profonde de l’inégalité entre les hommes et les femmes, tâchant de remonter à la Préhistoire. Elle se demande pourquoi la maternité a infériorisé la femme plutôt que le contraire. Constatant que l’ethnologie propose trop de thèses contradictoires sur la question, elle se lance dans une interprétation existentialiste et subjective. Son idée est la suivante : en enfantant et en allaitant, la femme est considérée comme rivée à l’animalité, l’immanence, tandis que l’homme, débarrassé de ces obligations, chasse, crée, se détache donc de son animalité pour entrer dans la transcendance.
II. Le pouvoir appartenait dès la Préhistoire aux hommes, et si les femmes bénéficiaient de valeurs positives, comme la fertilité, elles n’avaient pas de sort enviable. L’homme restait le maître. À mesure que l’agriculture s’est développée, que le hasard a été limité, la femme a été de plus en plus écartée ; elle était un objet de vénération pour l’homme angoissé, rien de plus. Peu à peu, la femme a perdu tout rôle économique tandis que l’homme l’a repoussée dans l’immanence de la procréation, tout en gardant un certain respect pour elle, comme en témoigne la Vierge Marie du christianisme.
III. Dans les siècles qui ont suivi les temps primitifs, (p. 138). La femme n’hérite pas, ne possède pas ; elle est possédée, assurant à l’homme puissance et aliénation. Nombreuses sont les lois – la polygamie par exemple – qui assujettissent la femme. Celle-ci perpétue le patrimoine, en procréant, sans le posséder. Beauvoir analyse notamment la situation de la femme grecque ou égyptienne, (p. 150), mais surtout celle de la femme romaine, beaucoup plus émancipée mais victime de misogynie et pas assez éduquée pour accomplir ses projets : (p. 158).
IV. (p. 158), écrit ensuite Beauvoir. Dans l’Ancien Testament, la femme est subordonnée à l’homme. Puis les saints pères ont rabaissé la femme. Au Moyen Âge, celle-ci a une vie difficile, étant ballottée, utilisée, répudiée. Les femmes célibataires restent les plus libres et les mariées ne connaissent (p. 173). Dans l’ensemble, les hommes possèdent tout et méprisent les femmes. La littérature, hormis la courtoise, n’est pas tendre avec elles. Durant la Renaissance, leurs conditions s’améliorent. Dans le domaine des arts et des connaissances, les hommes et les femmes prouvent leur talent. Mais celles-ci sont encore peu instruites et ce sont les nobles, les reines surtout, qui ont les destins féminins les plus riches : Catherine de Médicis, Élisabeth d'Angleterre, Isabelle la Catholique. Aux s, les femmes continuent de briller intellectuellement : de Gournay, de Rambouillet, de Scudéry, Madame de Sévigné () ; Geoffrin, du Deffand, de Lespinasse, d’Épinay, de Tencin (). De grands auteurs les défendent, comme Charles Perrault, La Bruyère, et surtout Poullain de La Barre, ouvertement féministe dans son ouvrage De l’Égalité des deux sexes.
V. Beauvoir déplore que la Révolution française n’ait que peu amélioré les conditions des femmes malgré des revendications féministes comme la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges en 1791. Le code napoléonien a détruit leurs (p. 190), annonçant un misogyne. Auguste Comte est pour une (p. 192) ; Balzac valorise la bourgeoise conservatrice et antiféministe. Quant aux bourgeoises elles-mêmes, elles ne réclament rien, illustrant la complicité fautive des femmes, déplorée par Beauvoir. De pseudo-féministes comme Victor Hugo desservent la femme en renforçant les clichés tels que l’intuition féminine : (p. 195). Néanmoins, la femme bénéficie de la Révolution industrielle en cours en se faisant plus autonome et en étant défendue par les réformistes, exception faite de Proudhon. Mais elle est plus exploitée et peine à s’organiser : (p. 200). Si les conditions de la travailleuse s’améliorent petit à petit – augmentation des salaires, vie syndicale –, un problème essentiel perdure, (p. 203). Commence alors un rapide historique de la contraception, qui existe depuis l’Antiquité, et de l’avortement, toléré dans les civilisations gréco-latines et orientales. Pour Beauvoir, le nœud de l’émancipation féminine est clair : (p. 209). Beauvoir fait ensuite le tour de différents pays. En France, le féminisme n’a que lentement porté ses fruits : Napoléon a déclaré la femme dépendante de l’homme ; des femmes ont même protesté contre la solidarité de sexe au profit d’une solidarité de classe, comme Louise Michel, qui (p. 211) ; de façon générale, les femmes sont plus conservatrices que les hommes, même pour leur propre sort. Finalement, (p. 213). Les Anglaises, les Américaines et les Suédoises ont été plus vite émancipées que les Françaises au , tandis que les Italiennes ont été victimes, en tant que femmes, du fascisme.