Tôlerie des forges d’Abainville est une huile sur toile de grandes dimensions (53 cm de hauteur et 156 cm de largeur), réalisée en 1837 par le peintre et lithographe français Ignace-François Bonhommé. Commandité par le propriétaire des forges d’Abainville, Edouard Muel-Doublat, le tableau présente une vue panoramique de l’intérieur d’une halle dans laquelle les ouvriers sont en train de travailler. Souhaitant se rapprocher le plus possible de la réalité et se documenter, l’artiste s’est rendu sur place et a réalisé de nombreux croquis sur le vif. Ce tableau s’inscrit au sein du courant réaliste des années 1831-1848 car Bonhommé s’attache à représenter le peuple dans son quotidien et restitue avec une grande précision les modes de production. Avec cette toile, le peintre célèbre donc l’industrie et la modernité des machines mais il montre également la rudesse des conditions de travail des ouvriers, qu’il surnomme les « soldats de l’industrie ». La toile est exposée au salon de 1838 et lors de l’Exposition universelle de 1855.
En 1839, Bonhommé peint une seconde version qui est présentée au salon de 1840. Cette dernière est ensuite restée au sein d’une famille de descendants de maîtres de forge jusqu'à sa mise en vente sur le marché de l’art en 2016. Elle est aujourd’hui conservée en collection particulière.
Description de l'oeuvre Véritable "chantre de la modernité", Ignace-François Bonhommé réalise ici un tableau panoramique à 270°. représentant l'intérieur d'une halle qui sert de tôlerie au sein des forges d'Abainville, une forge à l'anglaise située sur l'Ornain, dans la Meuse.
La composition de sa toile est "didactique", écrit Jacques Schnerb dans son article de 1913., car le peintre est en effet très attentif aux détails des instruments qu'il représente. De plus, le format horizontal de 156 cm de long sur 53 cm de haut permet à Bonhommé de dérouler une scène tout en suivant le processus de tôlerie, depuis le réchauffement du fer, pour le rendre malléable, jusqu'à son laminage pour le transformer en tôle. La profusion de personnages, ajoutée à l'impressionnant effet de clair-obscur en fait un témoignage poignant mais instructif de cette industrie.
La scène se déroule dans un bâtiment à la charpente de bois, ouvert pour la ventilation. Sont suggérées à la fois l'entrée de la halle sur la cour, à gauche, et un escalier menant à la passerelle qui traverse l'un des étangs de la forge., sur la droite. Au fond, un bâtiment est mis en valeur par la lumière naturelle, contrepoint des fourneaux et du métal en fusion qui illuminent cette scène d'intérieur.. Ce bâtiment abrite la machine à vapeur de cent chevaux d'Eugène Flachat. De gauche à droite, le spectateur peut observer un four à gros fers et à toiles, une roue hydraulique, et au centre de la composition, un banc de petit cylindres et un banc de cylindres à tôle qui constituent le laminoir à tôle. La composition, dans son déroulé, met en valeur les installations techniques et en particulier la machine à vapeur, installée à Abainville l'année précédente. gauche|vignette|Croquis de lamineurs à Abainville, par Ignace-François Bonhommé. Travail préparatoire au tableau de la Tôlerie des forges d'Abainville. En plus des outils et des machines, Ignace-François Bonhommé s'applique à représenter les activités humaines dans toute leur effervescence, ce qui donne véritablement à son travail une valeur documentaire, notamment par l'attention qu'il porte aux "soldats de l'industrie", les ouvriers. On distingue plusieurs métiers représentés, comme le lamineur-rattrapeur avec un tablier de cuir et un longue pince sur la gauche au premier plan, qui donne l'impression de manipuler le métal encore chaud de tout son corps, mais aussi toutes les autres tâches nécessaires au fonctionnement des fours et du laminoir, comme l'homme qui transporte le charbon dans une brouette à gauche, les ouvriers du four à réchauffer à la droite de ce dernier, ceux ayant la charge de l'entretien et du nettoyage des fours, les goujards, les femmes chargées du ravitaillement, les ingénieurs et élèves de l'École des Mines au centre. De plus, Bonhommé représente aussi l'articulation de ces activités dans le temps : le spectateur peut voir certains ouvriers se reposer, comme l'homme s'épongeant le front à droite, tandis que d'autres sont encore à la tâche. Cette galerie de portraits donne au tableau une valeur sociale en plus d'être documentaire. Histoire de la commande Bonhommé réalise en 1836 une aquarelle, titrée : Vieille forge belge, marteau frontale à drome, ancien procédé du fer affiné au charbon de bois. C'est cette oeuvre qui frappe Edouard Muel-Doublat, propriétaire depuis 1819 des forges d'Abainville, dans la Meuse. Ce dernier achète l'aquarelle et, en 1837, invite l'artiste à visiter et représenter son établissement..
Bonhommé réalise ainsi un véritable reportage sur ces forges, ne se contentant pas de représenter une scène unique, mais multipliant les points de vue, les esquisses, s'intéressant tout autant aux bâtiments, qu'à la préparation et au transport des matières premières approvisionnant l'usine.
L'année 1837 n'est pas sans importance pour les forges d'Abainville, puisque c'est durant cette année que le cabinet d'ingénierie d'Eugène Flachat y fabrique et installe une machine à vapeur particulièrement efficace.. C'est l'occasion parfaite pour qu'un artiste documente la transformation et la modernisation de l'usine. gauche|vignette|271x271px|Forges de Fourchambault. Vue Intérieure, gravue sur bois, Ignace-François Bonhommé, 1845 Le tableau est ainsi commandité dans un premier temps par le propriétaire des forges d'Abainville, Edouard Muel-Doublat. Cette commande marque le début, pour Bonhommé, dans les années 1840, d'une série de représentations d'établissements industriels français, à la demande de propriétaires souhaitant mettre en avant la modernité de leurs usines, notamment à Fourchambault.
Le peintre se voit alors obligé de répondre aux exigences et volontés de ses commanditaires. Ces derniers ont un impact sur la composition et l'organisation choisies, ainsi que sur les personnages représentés, favorisant souvent les maîtres de forge et les propriétaires. Dans le cas des forges d'Abainville néanmoins, Bonhommé a pu inclure dans ses représentations le mouvement et l'activité des ouvriers et des apprentis. Le peintre a en effet toujours souhaité rendre hommage au travail de ces "soldats de l'industrie", confirmant son adhésion aux principes saint-simoniens d'un art utile à la société, par sa qualité pédagogique, d'éducation, mais également par sa capacité de diffusion importante.
Malgré les contraintes parfois imposées par ses commanditaires, Bonhommé ne renonce pas à ses idéaux, ou à ses engagements. Le peintre évoque même une :"[...] guerre du Progrès, la lutte de l'homme contre la matière. Mes peintures depuis 1837 ne montrent pas autre chose et je voudrais représenter tous les hauts faits de ce genre, tous les combats et les batailles livrés à la matière inerte, révoltée et soumise".C'est finalement un éminent saint-simonien, et l'ingénieur à l'origine de la modernisation des forges d'Abainville, Eugène Flachat, qui acquiert le tableau, à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1855. Dessins préparatoires Comme tout travail qui précède la composition d’une toile académique de grande dimension, Ignace-François Bonhommé a eu recours à des études dessinées. C’est un artiste investi, désireux de représenter la réalité industrielle dans ses moindres détails, c'est pour cela qu'il s'y confronte directement. Ainsi, pour la préparation de la toile Tôlerie des forges d’Abainville, il se rend à plusieurs reprises sur site dans la Meuse, pour croquer le réel. Ce ne sont pas moins de soixante-seize dessins qui ont été retrouvés et acquis par le Féru des Sciences en 1996.. Il s’agit à ce jour du plus grand nombre de dessins retrouvés et rassemblés autour d’un même site, formant ainsi selon plusieurs auteurs un « reportage » complet de l’industrie métallurgique.
Une classification sommaire de ces dessins préparatoires, comme en établit Marie-Laure Griffaton, permet de cerner l’exhaustivité de ce travail préliminaire. Tout d’abord, le peintre réalise des vues générales du site, complexe mélange entre lieu du travail industriel et lieu de vie pour les communautés ouvrières rattachées à la forge. Il dédie aussi bien des croquis à la cour intérieur de l’usine, à des détails des bâtiments de la forge qu’à l’école d’Abainville. Les vues extérieures de la forge servent ainsi de contrepoint à l’intérieur bouillonnant d’activité représenté dans le tableau.Ainsi, tous les croquis réalisés aux environs de la forge ne serviront pas à la réalisation de Tôlerie des forges d’Abainville. En revanche, ils servent à remettre la toile en contexte et renseignent sur le travail de terrain minutieux mené par Bonhommé. En parallèle de ce travail de description et de représentation de l'environnement, dans ses dessins préparatoires, l'artiste figure la réalité du travail métallurgique selon deux axes complémentaires, car s'il est le "peintre de la machine, Bonhommé est aussi celui de l'ouvrier". Il dessine ainsi avec précision et fidélité chaque rouage des multiples machines impliquées dans la fabrication du fer ; avec la même exactitude, il donne à voir les ouvriers impliqués dans ce labeur, dans toute la singularité de leur poste et de leur identité. Dans un idéal saint-simonien, il représente l'ensemble de la chaîne du travail humain : du propriétaire de la forge et sa famille, en passant par l'ingénieur et les contremaîtres, les maçons et autres commis au bois, jusqu'aux ouvriers spécialisés du travail du fer (lamineurs, forgerons, rattrapeurs, puddleur, décrasseurs, ajusteurs). Il ne manque donc pas de figurer les étapes ayant davantage trait à la commercialisation et aux transports des marchandises ou encore à l'entretien de l'établissement. Pour mieux identifier spécifiquement ces ouvriers, il les représente certes en activité mais s'attarde surtout sur leur "accoutrement professionnel [...] que nul peintre n'a mieux caractérisé"car selon Bonhommé, "le vêtement suffit à révéler le travail et la manche d'un lamineur n'est pas celle d'un forgeron".
Le peintre accorde une égale attention et choisit les mêmes techniques pour représenter ouvriers et personnels d'encadrement : principalement à la plume et encre (de Chine ou brune) ou mine de plomb sur papier, avec parfois de l'aquarelle et des rehauts de gouache.
Avoir à sa portée une telle galerie de personnage permet également à Bonhommé d'ajuster ses compositions en fonction des commanditaires et des lieux où les œuvres seraient présentées. Pour les œuvres qu'il présente aux Salons, il ôte par exemple les commanditaires qui ont imposé leur présence sur leur propre toile comme c'est le cas pour Georges Dufaud à Fourchambault. Lorsqu'il destine son travail à des ouvrages de vulgarisation, son objectif principal est de rendre la scène représentée intelligible ; pour ses paysages, il est d'une précision quasi-topographique, comme il l'est dans sa représentation technique des machines ; tantôt "géologue", tantôt "ingénieur" selon Jacques-Félix Schnerb en 1913 .
Ce travail préliminaire semble concourir de manière plus évidente à la composition de Tôlerie des forges d'Abainville qui montrent machines et hommes fonctionnant de concert. On retrouve ainsi parmi cette masse de dessins préparatoires des croquis qui sont cités directement dans le tableau. Une vue de la nouvelle forge à l'anglaise (qui s'oppose dans les dessins préparatoires à l'ancienne forge) sert ainsi de cadre de représentation à certaines de ces figures d'ouvriers minutieusement reportées sur la toile.