Portrait d'Adolf et Catharina Croeser, aussi connu sous le nom Un bourgmestre de Delft et sa fille ou Un bourgeois de Delft et sa fille, est un portrait réalisé par le peintre néerlandais Jan Steen en 1655 et conservé au Rijksmuseum Amsterdam.
Le tableau représente un bourgeois entouré d'une jeune fille, d'une mendiante et d'un petit garçon à l'extérieur d'une maison dans la ville de Delft, reconnaissable grâce aux monuments représentés. Liée aux genres du portrait, du paysage urbain et de la peinture de genre, l'œuvre a fait l'objet de nombreuses interprétations. Les historiens de l'art ont débattu aussi bien de l'identité des personnages représentés que du message sous-jacent et de l'interprétation morale, politique ou sociale à donner de l'œuvre. Lors de son acquisition, la peinture devient la plus chère jamais achetée par le Rijksmuseum.
Description L'œuvre est une peinture à l'huile sur toile, mesurant environ de haut sur de large.
Le personnage principal est assis au centre du tableau. Il s'agit d'un homme élégamment vêtu d'un habit et d'un chapeau noirs, s'appuyant majestueusement sur la balustrade du perron de sa maison. Un canal, sans doute l' (« vieux Delft »), coule devant sa maison. Plusieurs bâtiments de la ville de Delft sont visibles en arrière-plan : le clocher de l'église (« vieille église ») dont l'horloge indique 5 heures, le couvent (« cour princière ») et les résidences du (« maison du Delfland »). Toutefois, le pont sur le canal est une invention de Steen.
L'homme tient à la main un papier portant l'inscription « Delft » et un sceau brisé, ce qui laisse penser qu'il s'agit d'une lettre portant une adresse.
Sur sa droite, une jeune fille habillée d'une élégante robe de brocart descend les marches. De l'autre côté, une vieille femme pauvrement vêtue et appuyée sur un bâton parle à l'homme en tendant la main, paume ouverte, vers lui. Derrière, un jeune garçon dans un manteau trop grand tient à la main son chapeau. Le bonnet en fourrure de la femme pourrait indiquer une origine allemande..
La porte de la maison est ouverte, un bouquet de fleurs est posé sur le rebord de la fenêtre. Le pont sur la droite porte les armoiries de la ville de Delft. Sur ce pont, on aperçoit un homme en fraise regardant la scène tandis qu'un autre porte un sac sur son dos. La lumière, le ciel bleu et les arbres verts donnent l'impression d'une journée d'été ensoleillée, malgré les nuages noirs au-dessus de la ville.
Contexte Contexte historique
vignette|Carte de Delft en 1649 par Johannes Blaeu.|alt=Gravure en couleurs. Ancienne carte représentant les bâtiments en rouge et les champs en vert ; de nombreux canaux en bleu tissent la ville. Au , les Provinces-Unies connaissent une importante croissance économique et démographique. Le commerce international (notamment le commerce de céréales de la Baltique) enrichit la République, qui voit l'ascension économique et politique d'une nouvelle classe de patriciens urbains. En parallèle, les principales villes comme Amsterdam, Leyde, Haarlem mais aussi Delft, connaissent un développement urbain rapide. L'émergence d'une nouvelle classe bourgeoise fournit aux peintres une clientèle demandeuse de portraits. Ces portraits ont pour but d'afficher la réussite et d'augmenter le prestige du commanditaire, qu'il s'agisse d'un individu, d'une famille ou d'un groupe. Généralement, le commanditaire choisit un peintre géographiquement proche de chez lui. Un portrait en pied coûte alors entre 100 et .
En 1655, Jan Steen, âgé de 24 ans, vit à Delft où il exploite une brasserie, au bord de l’Oude Delft, à l'emplacement de l'actuel , sur la rive orientale du canal, en diagonale du bâtiment figurant sur la peinture. Il demeure dans cette ville de 1654 à 1657 avec sa femme Margret van Goyen. C'est une période compliquée pour lui, car la ville de Delft connait un marasme économique suite à la première guerre anglo-néerlandaise et à l'explosion de Delft. Sa brasserie, financée par son père, n'est pas rentable et périclite. Parallèlement, il doit mettre son activité de peintre au second plan. Ses difficultés économiques le poussent à offrir ses peintures en paiement de ses dettes.
Contexte artistique C’est à Delft que Jan Steen développe son propre style artistique, s'éloignant de l’influence de son beau-père Jan van Goyen. Le tableau est sans doute le premier portrait peint par Steen. Peint au début de la carrière de l'artiste, il est représentatif de son style. Le peintre a tendance à s'inspirer des peintures de genre et à inclure des éléments narratifs dans ses portraits, mettant en scène ses sujets dans leur vie quotidienne. La représentation naturaliste du paysage urbain est caractéristique du mouvement pictural associé à la ville de Delft, représenté par des peintres comme Emanuel de Witte et notamment Carel Fabritius et sa Vue de Delft (1652, National Gallery de Londres).
La composition de l'œuvre provient possiblement d'une gravure de Johannes Wierix illustrant un livre publié en 1585. Les figures de la femme et du garçon pourraient être inspirées d'une gravure de Rembrandt de 1648, Mendiants recevant l'aumône à la porte d'une maison.
Bien que ce tableau ait été réalisé à Delft dans les années 1650, il est difficile de l'associer à l'école de Delft de Vermeer et De Hooch. En effet, l'œuvre ne présente pas vraiment les particularités de ce style : perspective recherchée, lumière douce, ambiance sereine. Ici, la perspective est banale et la présence imposante de l'homme en noir trouble la tranquillité de la scène.
Un autre tableau de Jan Steen présente une composition proche : Les Musiciens itinérants, peint en 1659 et conservé à Alcott House (Royaume-Uni). L'œuvre peut également être rapprochée, malgré des divergences, de deux autres tableaux : L'Aumône ou Jeune Femme donnant une aumône à un garçon mendiant de Gabriel Metsu et Deux Femmes avec un garçon mendiant de Nicolas Maes.
Enfin, le portrait peut être comparé à d'autres tableaux. La Femme vertueuse de Nicolas Maes (vers 1655) présente une composition similaire : un portrait d'une personne assise, un enfant et un bouquet de fleurs sur le côté, une église en arrière-plan. En outre, placer les sujets des portraits à l'extérieur, dans la rue, est une pratique courante dans les portraits de groupes des milices civiques ().
Analyse Technique Pour la couche d'apprêt, Steen utilise un mélange de craie, de blanc de plomb et de terre d'ombre.. Pour peindre le bleu du ciel, Steen utilise d'habitude dans ses tableaux un mélange de smalt et de blanc de plomb. Pour ce tableau, il ajoute à son mélange du bleu outremer, un pigment à la teinte plus riche mais plus coûteux, ce qui peut s'expliquer par le fait que le portrait est une commande d'un client. Le pigment utilisé est cependant de basse qualité.
Identité des personnages L'homme en noir est historiquement identifié à un bourgmestre, c'est-à-dire à un maire, de la ville de Delft. Le terme de provient du catalogue de la vente de 1761 (voir la section « Histoire » ci-dessous), mais avait à l'époque un sens plus large que durant les siècles suivants. Cela ne prouve donc pas que l'homme est réellement un bourgmestre.
En 1905, Alice Douglas-Pennant, fille du propriétaire de la peinture, écrit à l'actuel bourgmestre de Delft afin d'identifier le supposé bourgmestre du tableau. D'après la réponse de l'archiviste municipal, l'homme pourrait être Geraldo Briell van Welhouck, l'un des bourgmestres en 1655 et habitant sur l ; la jeune femme serait sa fille Anna Briell van Welhouck. En 1907, l'historien de l'art Cornelis Hofstede de Groot reprend cette information dans son catalogue. Toutefois, en 1976, l'historien de l'art Christopher Brown démontre que l'homme représenté est trop jeune pour être Geraldo Briell van Welhouck.
Au , la notice d'une copie du tableau (copie aujourd'hui perdue) identifie l'homme comme étant un maître des monnaies de Dordrecht nommé De Buck. Toutefois, le portrait ne correspond pas non plus à l'un des membres de la famille Buck ayant occupé cette fonction.
Les historiens néerlandais Frans Grijzenhout et Niek van Sas font l'hypothèse que l'homme en question serait un proche de Jan Steen, en se basant sur l'habitude de Steen de faire figurer des connaissances dans ses peintures. Parmi les proches de Steen à Delft dont on connait le nom aujourd'hui figure Adolf (ou Adolph) Croeser, un marchand de céréales né vers 1612 et vivant sur la rive de l. Son seul enfant qui ne soit pas mort jeune est sa fille Catharina, née en 1642 et donc âgée de en 1655. Sa femme meurt en 1651 ; il se remarie en 1653 mais se sépare de sa seconde femme en 1654. Ainsi, le profil de Croeser correspond au personnage représenté par Jan Steen : un homme de , célibataire, père d'une fille de , vivant sur le bord de l' et connaissant le peintre.
Croeser, en tant que marchand de céréales, pourrait être un fournisseur et créancier de la brasserie de Steen ; celui-ci aurait remboursé sa dette grâce à ce portrait. Il est en tout cas certain que Croeser s'est porté garant de Steen en .
Interprétations Le portrait de Jan Steen a donné lieu à de nombreuses interprétations différentes de la part des historiens de l'art.
L'embarras des riches vignette|gauche|redresse|Simon Schama en 2013.|alt=Photographie en couleurs d'un homme aux cheveux gris en costume. Le tableau est devenu célèbre en figurant sur la couverture de la version originale du livre de l'historien britannique Simon Schama paru en 1987. Le portrait représente la thèse de l'auteur : l'existence d'un malaise de la bourgeoisie néerlandaise face à son enrichissement. Selon Schama, l'homme, un bourgeois de Delft, est censé faire usage de ses richesses pour le bénéfice des pauvres représentés par la femme en train de mendier. Toutefois, le tableau montre justement une ambiguïté : le bourgeois n'est pas représenté en train de faire une aumône mais hésitant, et la jeune fille richement vêtue ignore la scène.
Cette thèse est cependant rejetée par l'historien de l'art Eddy de Jongh, qui la considère comme infondée. Selon lui, rien dans le tableau ne permet de soutenir cette interprétation, qui repose sur la projection d'éléments préconçus externes à l'œuvre.
Une illustration des frontières sociales Pour l'historien de l'art David R. Smith, la peinture de Jan Steen constitue une illustration des frontières sociales. Steen représente à la fois la frontière entre riches et pauvres et la frontière entre domaines privé (la maison) et public (la rue et le paysage urbain). L'homme richement vêtu se tient dans une position surélevée par rapport à la mendiante et est séparé d'elle par un garde-corps. En même temps, cette position le met à l'écart de la rue et le rapproche de la sphère domestique, représentée par sa fille. Parallèlement, la jeune fille passe de la sphère privée à la sphère publique en descendant les marches, ce que confirme sa tenue formelle. Smith réfute toute opposition entre le père et la fille. Selon lui, le contraste entre les attitudes des deux personnages ne reflète pas un dilemme éthique mais simplement le fait que les personnages ont des activités différentes : tandis que le père remplit son devoir de charité, la fille part en promenade.
Interprétation politique vignette|redresse|Le grand-pensionnaire Johan de Witt par Adriaen Hanneman (1665).|alt=Peinture d'un homme aux cheveux longs, de trois quarts, la main sur la poitrine, portant une veste noire. Selon l'historienne Sheila Muller, l'œuvre doit être interprétée dans son contexte politique. En 1650 commence la Première période sans stathouder : après la mort du , un régime républicain dirigé par le grand-pensionnaire Johan de Witt est instauré. Cette période voit l'émergence de nouvelles élites dans la ville de Delft.