Yabby You (de son vrai nom Vivian Jackson, connu aussi comme Jesus Dread ou Youth I-An) est un chanteur et producteur de reggae jamaïcain né le dans le ghetto de Waterhouse à Kingston (Jamaïque) et mort le à Clarendon (Jamaïque).

Son œuvre, produite pour l'essentiel dans la seconde moitié des années 1970, est marquée par un mysticisme certain, mélange de foi rasta et de christianisme ; le son de ses morceaux (dont le plus connu est Conquering Lion) est lourd et prophétique, aidé en cela par des mixes le plus souvent réalisés au studio de King Tubby par le maître des lieux. Il a aussi compté parmi les grands producteurs indépendants de la scène roots, travaillant avec des deejays et des chanteurs tels Michael Prophet ou Wayne Wade.

Biographie Jeunesse

Vivian Jackson grandit dans la pauvreté à Kingston-Ouest avec ses six frères et sœurs. Son père, charpentier natif de Kingston, est un fervent disciple de Marcus Garvey, le militant du droit à l'autodétermination des Noirs. Sa mère est couturière, originaire de Clarendon rurale. Emmené à l'église dès son jeune âge, il se passionne pour la Bible et décide que la meilleure façon d'en comprendre les paroles est de les vivre directement. Suivant l'exemple de Jésus, qui avait quitté ses parents à l'âge de douze ans pour s'entretenir avec les hommes savants de son temps, il quitte le foyer familial au même âge.

Vivian fréquente d'abord différentes communautés chrétiennes, dont il se détourne rapidement. Il estime que leurs membres sont trop attachés au monde et à ses vanités. Il se tourne ensuite vers diverses sectes rastafaris : les Ites, l'Église orthodoxe éthiopienne et les Bobo Ashanti. Il estime qu'il y règne la même division et que les condamnations mutuelles sont les mêmes qu'au sein des Églises. Il vit en plein air, convaincu que les maisons sont des constructions humaines et non des œuvres du Tout-Puissant, se nourrit sans viande conformément au commandement « tu ne tueras point », et s'exprime dans un patois où la lettre « I », représentant le divin, remplace de nombreuses syllabes. Pendant ce temps, il apprend le métier de fondeur et travaille dans une fonderie du quartier de Waterhouse, fabriquant des marmites, ce qui lui permet de subsister, alternant périodes de travail de six mois et vagabondages à travers l'île.

À dix-sept ans, Jackson s'effondre un jour à la fonderie. Hospitalisé, il reçoit le diagnostic de plusieurs affections simultanées : pneumonie, malnutrition, ulcère de l'estomac et fièvre cérébrale. À la suite d'une opération, il ne peut plus marcher sans béquilles. Les médecins lui donnent deux ans à vivre. Son arthrite rhumatoïde date de cette période. Incapable de reprendre son travail, il subsiste en donnant des pronostics aux courses hippiques, estimant qu'il serait mal venu d'utiliser ce don à son profit personnel.

Carrière musicale

Vers la fin des années 1960, Vivian Jackson fréquente le groupe Sons of Negus, qu'il rejoint brièvement lors de répétitions au Studio One de Coxsone Dodd. Il collabore également avec Brother Joe & The Righteous Brothers, groupe qui réunit Albert Griffiths et Clinton Fearon, futurs membres des Gladiators, ainsi que Cedric Myton et Roydel Johnson, futurs membres des Congos. C'est avec ce groupe qu'il effectue sa première apparition discographique, vers 1972, sur le titre Hail The Children, avant de s'en séparer

Au début des années 1970, il fonde le groupe et le label Prophets. Faute de moyens, il convainc les musiciens Leroy « Horsemouth » Wallace, Aston « Familyman » Barrett et Earl « Chinna » Smith d'enregistrer gratuitement quelques riddims. C'est Horsemouth Wallace, rencontré au Gully Bank de Waterhouse, qui entend Jackson chanter et l'encourage à enregistrer. Jackson économise pendant de longs mois la moindre pièce trouvée, remplissant successivement une boîte à lait, un bidon de gaz, des boîtes de peinture. Horsemouth emprunte les instruments de son groupe à leur insu. Les répétitions se tiennent au Gully Bank, l'électricité étant tirée d'un poteau de rue. Les frais sont par ailleurs en partie couverts par un groupe de rastafaris de Waterhouse gravitant autour de Solomon Wolfe, proche de Mortimer Planno, dont Alric et Cleo, qui fondaient de l'aluminium récupéré dans les rues pour fabriquer des marmites qu'ils revendaient les week-ends. L'ingénieur Karl Pitterson leur offre du temps de studio supplémentaire.

Jackson réunit finalement cinquante dollars jamaïcains pour se rendre au studio de King Tubby, qui se laisse fasciner par l'enregistrement et accepte de doubler les voix avec deux chanteurs d'harmonie. En 1972, paraît Conquering Lion, dont Family Man assure la partie d'orgue, mixé par Tubby. À la suite d'une altercation au sujet de la prétendue divinité de Sélassié, un orage éclate au cours duquel Jackson affirme avoir perçu, dans le tonnerre, une sonorité musicale composée des syllabes « be you, yabby yabby you ». C'est ce même motif qu'il cherche à restituer, des années plus tard, dans son premier enregistrement. Jackson n'avait pas voulu son nom sur le disque au départ, craignant d'être associé à un éventuel échec ; il vend lui-même les cent premiers exemplaires pressés sans révéler qu'il en est l'auteur. Tubby présentait parfois le groupe à son entourage comme « un groupe américain nommé Yabby You ». Conquering Lion devient une sensation et sera repris par de nombreux artistes, parmi lesquels Tommy McCook, Wayne Wade et les deejays Big Youth et Trinity.

Au milieu des années 1970, Yabby You s'impose comme producteur et collabore avec de nombreux musiciens de la scène jamaïcaine. En 1973, il enregistre Love Thy Neighbour avec Bunny Wailer aux percussions, Carlton Barrett à la batterie et Robbie Shakespeare à la basse. En 1974, les riddims de Jah Vengeance et Run Come Rally sont enregistrés avec Albert Griffiths et Clinton Fearon au studio Black Ark de Lee Scratch Perry ; les Gladiators deviennent alors son backing band. Griffiths et Fearon chantent par la suite les harmonies de son troisième album, Deliver Me From My Enemies, paru sur le label Grove Music de King Sounds. En 1975, il sort son premier LP, Conquering Lion en Jamaïque et Ram-A-Dam en Angleterre, et monte les labels Vivian Jackson et Prophets pour ses singles. Il produit également Wayne Wade, dont Black Is Our Colour est enregistré au Black Ark de Lee Scratch Perry.

À partir de la fin des années 1970, ses productions bénéficient d'une diffusion internationale. Vers 1979-1980, un accord entre King Sounds, Grove Music et Island Records permet la sortie de Jah Jah Way et de Serious Reasoning de Michael Prophet sous label Island. Michael Prophet, qui prend son nom de scène en travaillant avec Yabby You, rapporte l'avoir abordé via le gardien du portail de Channel One. Sa musique circule en Angleterre sans qu'il en tire le moindre bénéfice, tandis que des éditions non autorisées prolifèrent. Lassé de ces pratiques, il se retire progressivement du studio au début des années 1980.

C'est le producteur américain Randall Grass, fondateur du label Shanachie, qui le convainc en 1983 de revenir en studio. Leur rencontre à Kingston donne lieu à un accord pour la sortie de la compilation One Love, One Heart, premier disque de Yabby You officiellement distribué aux États-Unis, bientôt suivie de l'album Fleeing from the City. À la suite de ces sorties, il effectue une tournée de vingt villes aux États-Unis en première partie des Gladiators d'Albert Griffiths, ses anciens collaborateurs. Dans les années 1990, le producteur britannique Neil Fraser, connu sous le nom de Mad Professor, l'héberge six mois en Angleterre et enregistre deux albums avec lui, dont le dernier paru de son vivant. Fraser dira de lui : « Il a toujours eu son propre son, même en travaillant dans de nombreux studios différents, parce qu'il est tellement spirituel que lorsqu'il est dans une pièce, la pièce s'imprègne de son esprit ».

Yabby You est décédé dans la nuit du 12 au , d'une rupture d'anévrisme intracrânien.

Carrière de producteur

Yabby You a produit plusieurs deejays comme Big Youth (qui enregistre Yabby Youth sur le riddim de Conquering Lion), Tapper Zukie, Dillinger (Freshly, sur le riddim de Jah Vengeance), Trinity (plusieurs titres et un album, Shanty Town Determination), Jah Stitch (Strictly Rockers, Rock Man Soul et African Queen), King Miguel, Ranking Magnum et Prince Pampadoe.

Il produit aussi les chanteurs Wayne Wade (l'album Black Is Our Colour aka Fire Fire, puis Dancing Time), Willi Williams, Tony Tuff, Michael Rose, ainsi que la chanteuse Cleopatra Williams, et le groupe The Melodians. Il produit également Michael Prophet ; le premier titre enregistré ensemble est une reprise des Heptones (Fight It To The Top).

Vision du rastafarisme

Vivian Jackson développe une conception personnelle du mouvement rastafari, dont il adopte certaines pratiques tout en se tenant à distance de ses formes institutionnalisées. Il déclare ne se rattacher à aucune religion organisée, qu'il considère comme une construction humaineInterview dans le magazine Ragga n 74.. Il pratique le régime ital, porte les dreadlocks et s'exprime dans le langage propre au mouvement, mais refuse de reconnaître la divinité de Hailé Sélassié Ier, position minoritaire au sein du rastafarisme. Sa vénération de la figure de Jésus lui vaut le surnom de Jesus Dread. Sa pensée religieuse se caractérise par un syncrétisme mêlant des éléments de christianisme, de rastafarisme et, dans une moindre mesure, d'hindouisme. Augustus Pablo, interrogé sur lui, le résume ainsi : « Yabby You est un chanteur Nyabinghi des origines ».

Dans plusieurs entretiens, Jackson développe une analogie entre la musique enregistrée et une forme d'écriture sacrée, prolongeant la tradition des textes religieux. Il attribue également au reggae une fonction sociale et politique, liée à l'affirmation identitaire des descendants africains dans la diaspora. Il développe notamment cette analogie à Steve Barrow :

À cette dimension théologique s'ajoute une dimension politique. Il voit dans le reggae l'instrument de dignité et d'affirmation d'une nation africaine dépossédée de ses noms et de son histoire par l'esclavage :

Discographie

Albums studio 1975 — Conquering Lion (Prophet / Micron ; également publié sous le titre Ram-A-Dam au Royaume-Uni) 1976 — Walls of Jerusalem (pressage jamaïcain sur Prophet) ; également publié sous le titre Chant Down Babylon Kingdom (pressage anglais sur Nationwide) 1977 — Deliver Me from My Enemies (Prophet / Grove Music) 1978 — Beware (Grove Music / Jah Live). Mixé par King Tubby et Prince Jammy 1979 — Yabby You Meets Sly & Robbie at the Mixing Lab 1980 — Jah Jah Way (Grove Music / Island Records) 1983 — One Love, One Heart (Shanachie) 1985 — Fleeing from the City (Shanachie)

Albums de dub 1976 — King Tubby's Prophecies of Dub. Pressé à ; réédité par Blood And Fire en 1995 1976 — Prophecy of Dub (Prophet) 1978 — Beware Dub (Grove Music) 1981 — Yabby You and Michael Prophet Meet Scientist at Dub Station (Prophet) 1982 — Time to Remember (avec King Tubby)

Collaborations notables 1979 — Yabby U Meets Sly & Robbie along with Tommy McCook (Jet Star) 1993 — Meets Mad Professor and Black Steel (Ariwa)

Compilations (sélection) 1984 — The Yabby You Collection (Greensleeves) 1997 — Jesus Dread, 1972–1977 (Blood And Fire) 2002 — Dub It to the Top, 1976–1979 (Blood And Fire) 2012 — Deeper Roots: Dub Plates and Rarities 1976–1978 (Pressure Sounds) 2015 — Dread Prophecy — 3 CD (Shanachie)

Style et réception