Al-Hakim al-Samarqandi () de son nom complet Latif Abul-Qasim Ishaq ibn Muhammad ibn Ismail al-Qazi al-Hanafi, présumé né en 874 et mort en 951 du calendrier grégorien est un érudit et savant hanafite du Xe siècle. Al-Hakim était un expert en fiqh, en science du hadith et en kalam. Il fut également cadi en Transoxiane, dans sa ville natale de Samarcande. Il est connu pour avoir été un penseur maturidi même si cette idée est remise en question par un certain nombre de chercheurs, et certaines sources considèrent qu'il fut l'élève d'Abul Mansûr Al Mâturîdî lui même, en fiqh et en kalâm.
Penseur hanafite majeur, il a profondément marqué ce madhab et certaines sources font de lui et de son œuvre des piliers de la doctrine maturidi. Son ouvrage majeur al-Sawad al-A'zam est en effet une référence en matière de doctrine hanafite et maturidite.
Biographie
Origine de son nom Le nom sous lequel il est connu Al-Hakim al-Samarqandi est la contraction d'Al-Hakim, surnom fréquent parmi les soufis renvoyant à la détention d'une sagesse gnostique, et d'al-Samarqandi, désignant son nom de naissance. Il aurait reçu ce surnom du fait de ses nombreux sermons et prises de parole renvoyant à la mystique. Il reçut son titre d'Al-Hakim après ses études auprès d'Abu Bakr al-Warraq.
Jeunesse et éducation vignette|Samarcande, ville natale d'Al-Hakim. Al-Hakim serait né aux alentours de 874 à Samarcande. À cette époque, Samarcande est un centre culturel et intellectuel majeur au sein du monde musulman. Au début du XXe siècle, certains chercheurs ont pensé qu'il était le frère d'Abul Mansûr Al Mâturîdî mais cette hypothèse s'est avérée être totalement fausse. Il fut, au cours de son éducation, l'élève de plusieurs savants et érudits reconnus parmi lesquels, Abu-l-Hasan Ali ar-Rustughfani, Muhammad ibn Fazl al-Balkhi, Muhammad ibn Khuzaym al-Qallas, Abdullah ibn Sahl ar-Razi. Il partit étudier à Balkh, où il reçut les enseignements du savant hanafite Muhammad ibn Khuzaym al-Qallas. À Balkh, il fut également l'élève du savant et mystique Abu Bakr al-Warraq. Al-Hakim dit d'ailleurs de ce dernier que . À Samarcande, il étudia, tout comme Al-Maturidi, sous la férule du maître soufi Abu Nasr al-Iyadi.
Le fait qu'il ait eu comme enseignant Abu Mansur al-Maturidi n'est pas clairement établi. En effet, les sources le décrivant comme ayant été un élève d'Al-Maturidi en fiqh et kalam sont des sources tardives. L'Encylopaedia Iranica souligne ainsi que . Farouq Omar Abd-Allah Al-Omar, tenant de l'hypothèse selon laquelle Al-Hakim aurait été l'élève d'Al Maturidi reconnaît cependant que les deux hommes auraient à peu près le même âge et auraient étudiés ensemble et en même temps auprès d'Abu Nasr al-Iyadi. En plus de ses connaissances en fiqh et en kalam, il est rapporté qu'Al-Hakim avait également de grandes compétences en tafsir et en mystique, notamment la mystique soufie.
Rédaction d'al-Sawad al-A'zam et carrière en tant que cadi Ismaïl Ier, alors émir de Transoxiane (de 892 à 907) et résidant à Samarcande a entrepris de convoquer les érudits de Samarcande de Boukhara et de la Transoxiane afin qu'ils réalisent un manuel exposant clairement les fondements de la foi musulmane et proposant des applications concrètes dans la vie quotidienne. En substance, ce projet consistait à édifier un ensemble moral, comportemental et religieux unifié au sein des territoires gouvernés par Ismaïl Ier, ensemble bénéficiant d'une crédibilité religieuse et politique, puisqu'approuvé par un collège de savants et par l'autorité politique en place. Les savants ainsi réunis se sont alors tournés vers Al-Hakim al-Samarqandi pour la réalisation de cette tâche, car il était reconnu comme étant le plus compétent pour cette tâche, notamment du fait de son poste de cadi à Samarcande. Il fut, grâce à cette œuvre l'un des piliers, avec Al-Hakim al-Tirmidhi, du passage d'un contexte social et politique marqué par des divergences profondes à un système théologique bien défini et établi.
Mort Il est décédé à Samarcande.
Œuvre et pensée Son ouvrage majeur est Al-Sawad al-A'zam, qui se traduit littéralement par est l’œuvre majeure de sa vie. Cet ouvrage est par ailleurs une référence en matière de doctrine hanafite. Rédigé en arabe par al-Hakim sous le règne d'Ismaïl , il fut traduit en perse sous le règne de Nouh II notamment dans le cadre de la politique anti-arabe menée par les Sassanides. Les versions arabes et persanes actuelles ne reproduisent manifestement pas le texte original. Elles contiennent des références à des érudits du Xe siècle et diffèrent considérablement en termes de contenu et d'organisation. En tant que doctrine officielle sous les Samanides, l'original était sans doute largement enseigné, et ses transmetteurs devaient se sentir libres d'apporter des modifications et des ajouts.
Dans certains manuscrits arabes, la paternité de l'ouvrage al-Sawad al-A'zam est attribuée à l'érudit hanafite de Boukhara, Abū Ḥafṣ Kabīr Aḥmad ibn Ḥafṣ. Cette attribution n'a cependant pas de fondement solide et semble avoir été construite en raison de la popularité de la doctrine à Boukhara, qui rivalisait avec Samarcande, les deux étant deux grands centres intellectuels régionaux.
Il est rapporté qu'Al-Hakim a également rédigé un autre ouvrage, intitulé Al-e’tiqad.
Al-Sawad al-A'zam, la rédaction d'un ouvrage de référence de l'école juridique hanafi
Contexte de rédaction de l'œuvre vignette|L'empire Samanide et ses voisins. L'œuvre est une commande passée par le troisième émir des Samanides, Ismaïl Ier, à une époque où les Samanides commencent à assurer un contrôle effectif sur la Transoxiane, qui demeure peuplée par de nombreux groupes musulmans ayant des pratiques différentes. Ces différentes croyances divergentes connaissent à cette époque là une période d'ascension. Ce contexte pousse Ismaïl Ier à produire une doctrine orthodoxe concernant l'islam en Transoxiane, afin de renforcer son pouvoir et de limiter l'impact politique des courants de pensée jugés non orthodoxe. Il existe de profonde divergence quant à l'appartenance de cet ouvrage à l'école de pensée maturidi, pour certains auteurs ce texte est l'un des premiers textes maturidi, pour d'autres il s'agit d'un texte reprenant la doctrine hanafite orthodoxe.
Controverses quant à l'appartenance d'Al-Sawad al-A'zam à l'école maturidi Al-Sawad al-A'zam est un ouvrage se réclamant du hanafisme et va donc reprendre les fondements de la doctrine hanafi, tant en matière de aquida que de fiqh. Bien que l'ouvrage soit considéré comme étant le plus ancien ouvrage maturidi (reprenant le fiqh hanafite mais proposant certaines variations vis-à-vis de la doctrine hanafie classique au niveau de la aquida) après le Kitab al-Tawhid (livre du monothéisme pur) d'Abul Mansûr Al Mâturîdî, Aiyub Palmer considère dans son livre Sainthood and Authority in Early Islam qu'al-Sawad al-A'zam ne montre aucun signe de l'influence d'al-Maturidi. Il montre en effet qu'il n'y a aucune mention de la hikma comme principe fondamental, et al-Sawad al-A'zam ne s'aligne pas non plus sur la nouvelle structure doctrinale inaugurée par al-Maturidi qui distingue entre ilahiyyat (points de doctrine sur la divinité) et nubuwwat (doctrines relatives à la prophétie). Selon Palmer, si al-Sawad al-A'zam était effectivement un ouvrage de doctrine maturidi, il aurait sûrement incorporé au moins certains de ces éléments. Enfin, la date de rédaction d'al-Sawad al-A'zam suggérée par Lewinstein rend plus probable qu'il ait été rédigé avant ou presque en même temps que le Kitab al-Tawhid d'al-Maturidi. Il semble que la motivation de placer al-Sawad al-A'zam après Kitab al-Tawhid puisse provenir de la date de décès d'al-Hakim al-Samarqandi tombant après celle d'al-Maturidi ; cependant, les dates de décès sont notoirement difficiles à prouver avec précision, en particulier lorsqu'il s'agit de contemporains ou de quasi-contemporains de cette période.
Farouq Omar Abd-Allah Al-Omar considère quant à lui, en 1974 qu'Al-Sawad Al-A'zam est très clairement un ouvrage de doctrine maturidi. Il va d'ailleurs comparer l'œuvre d'Al-Maturidi (qu'il considère comme le professeur d'Al-Hakim) à celle d'Al-Hakim.
L'islamologue Ulrich Rudolph considère que l'idée selon laquelle Al-Sawad Al-A'zam serait d'inspiration maturidi est une idée très répandue et fausse, puisque les points de dogme développés par Al-Hakim correspondent à la doctrine hanafite classique. L'ouvrage est d'ailleurs une référence au sein du madhab hanafite.
Structure de l'œuvre Pensé et conçu comme un manuel visant à exposer clairement les fondements de la foi sunnite, Al-Sawad al-A'zam se décompose en 61 sujets (62 selon l'introduction mais seuls 61 sont traités), et les sujets philosophiques tels que "la vérité des choses au moment de leur commencement et de leur formation, « les moyens de connaissance » et « l'essence de l'univers " ne sont pas traités.
L'auteur a systématisé les questions abordées dans l'ouvrage dans un ordre très clair. Par exemple, les questions liées au même sujet n'ont pas été regroupées en un seul endroit, mais une tentative a été faite pour les expliquer selon une approche unique à différents endroits. L'œuvre As-Sawad al-A'zam se distingue également par la couverture de certaines questions de fiqh qui ne se trouvent pas dans les premiers livres doctrinaux de l'école de théologie maturidite. De plus, Al-Sawad al-A'zam consacre une grande place aux preuves basées sur les versets coraniques et les hadiths dans l'explication des sujets dogmatiques. En effet, dans cet ouvrage les versets du coran viennent en renfort de l'argumentation doctrinale développée, ce qui la distingue des autres livres de doctrine hanafi, en particulier Al-Fiqh al-Akbar d'Abu Hanifa et Aqeed an-Nasafi d'Abu Hafs Umar al-Nasafi. En effet, dans d'autres ouvrages liés à la science de la croyance (Aquida), les sujets sont décrits de manière brève, concise et en limitant les références aux preuves (Coran et hadith).
Résumé Al-Sawad al-A'zam est en substance un manuel de doctrine hanafite consistant en des réponses à un grand nombre de questions doctrinales. Selon l'introduction, l'objectif d'al-Sawad al-A'zam était de contrer la croissance du sectarisme dans le royaume samanide en énonçant clairement le consensus des théologiens d'Asie centrale sur des points spécifiques de la doctrine hanafite.
La volonté affirmée d'Al-Hakim al-Samarqandi dans cet ouvrage est très claire, elle est d'établir clairement la véracité de la doctrine hanafite par rapport aux autres doctrines. C'est pour cela que l'ouvrage commence avec une citation du hadith des 73 sectes, dans lequel le prophète de l'islam Mahomet avertit sa communauté qu'après sa mort sa communauté se divisera en 73 sectes, dont toutes sauf une seront dans l'égarement (Tirmidhi ). Cet objectif se comprend notamment par le contexte politique et sociétal dans lequel évolue Al-Hakim, qui est un contexte de division et de prolifération des groupes musulmans proposant leur propre doctrine. La portée politique du contenu de l'ouvrage, qui est lui-même une commande du pouvoir en place, peut être déduite par l'emphase mise dans l'ouvrage sur l'importance de l'obéissance au gouverneur.