Joseph Juste Scaliger, fils de Jules César Scaliger, né le  à Agen et mort le à Leyde, est l'un des plus grands érudits français du . Il surpassa son père comme philologue, et se fit en outre un nom comme chronologiste et historien. Il fut longtemps sous la protection amicale de la famille de Chasteigner, et parcourut la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Écosse. Il embrassa la religion réformée (1562) et fut précepteur de cette même famille noble au sud de la Touraine, notamment dans leur château de PreuillyLaurence Augereau Un humaniste en Touraine pendant les Guerres de Religion, Joseph-Juste Scaliger à Preuilly (1590-1593), Mémoires de l'académie des sciences, arts et belles lettres de Touraine, tome XVII (2004), p. 217-241., il fut nommé professeur à l’Académie de Genève et ensuite appelé à l’Académie de Leyde en 1593, comme successeur de Juste Lipse.

Il est considéré comme le créateur de la science chronologique et notamment de la période julienne (en référence à l'année julienne de l'époque romaine), utilisée en astronomie, qui permet une datation indépendante du calendrier en vigueur. Vaniteux comme son père, il prétendit, dans une lettre intitulée : De vetustate gentis Scaligerae, faire remonter sa noblesse jusqu'aux rois Alains. Il eut aussi, comme son père, de vives querelles avec plusieurs de ses contemporains, notamment avec Scioppius, qui n’eut pas de peine à démontrer la fausseté de leur généalogieBiographie universelle ancienne et moderne, ..

Biographie Années de jeunesse Dixième enfant et troisième fils de Jules César Scaliger et d’Andiette de Roques-Lobejac Tiré de , on l’envoya, à douze ans, avec deux frères cadets au collège de Guyenne à Bordeaux, dirigé à l'époque par Jean Gelida, où il suivit entre autres l'enseignement d'Élie VinetDaniel Droixhe : des dieux: Mythologie gauloise, archéologie et linguistique. Une épidémie de peste bubonique en 1555 ramena les garçons dans leur famille, et dans les années qui suivirent, Joseph fut le principal confident et amanuensis de son père. vignette|Joseph Juste Scaliger par Gerard Edelinck d’après Charles E. Wagstaff.

Dans ses dernières années, ce dernier se délectait à composer des vers latins, et il en dictait chaque jour entre 80 et 100 (parfois même davantage) à son fils. Joseph devait quotidiennement rédiger un thème ou composer un discours en latin, bien que par ailleurs il semble avoir eu le reste de son temps libre. Son père en faisait non seulement un érudit, mais encore un observateur critique, plus tourné vers les études historiques que l’établissement des textes classiques.

Premiers voyages À la mort de son père, il fréquenta quatre ans l’université de Paris, où il commença à étudier le grec avec Adrien Turnèbe. Mais au bout de deux mois, il lui parut qu'il n'avait pas le niveau requis pour suivre avec profit les conférences du plus grand helléniste de l’époque. Il lut Homère en vingt-et-un jours, puis dévora tous les autres auteurs grecs à sa portée, poètes, orateurs et historiens, composant pour lui-même une grammaire à partir de toutes les difficultés ou singularités qu'il y rencontrait. Du grec, il passa à l’hébreu sur une suggestion de Guillaume Postel, puis se mit à étudier l’arabe ; il acquit une profonde connaissance de ces deux langues.

Catéchisé par Pierre Viret, il embrassa la foi réformée en 1562. Son maître le plus influent fut Jean Dorat, qui non seulement savait instiller le savoir, mais aussi provoquer l'enthousiasme. C’est d’ailleurs à Dorat que Scaliger dut d'avoir un toit pour les années suivantes, puisqu'en 1563 le professeur proposa son étudiant comme compagnon de voyage au jeune seigneur de La Roche-Posay, Louis de Chasteigner. Une étroite amitié attacha ces deux hommes, et elle devait perdurer jusqu'à la mort de Chasteigner en 1595. Ils allèrent d'abord à Rome et y trouvèrent Marc-Antoine Muret qui, lorsqu'il résidait à Bordeaux puis à Toulouse, rendait de fréquentes visites à Jules César Scaliger à Agen. Muret s'aperçut rapidement des talents du jeune Scaliger, et le présenta à plusieurs savants romains.

Après avoir visité une grande partie de l’Italie, les deux voyageurs partirent pour l’Angleterre et l’Écosse, passant par La Roche-PosayVoir la préface de Scaliger à son premier livre, les Conjectanea in Varronem, qui est datée de ce lieu en décembre 1564.. Scaliger eut une mauvaise impression des Anglais, auxquels il reprochait leur attitude distante et leur manque d'hospitalité envers les étrangers. Il fut également déçu du petit nombre d’érudits et de manuscrits grecs qu'il trouva Outre-Manche. Il ne devait se lier à et d'autres Anglais que des années plus tard. Au fil de ses voyages, il se fit huguenot.

Le début des guerres de religion De retour en France, il passa encore trois ans hébergé par les Chasteigner, qu'il accompagnait dans leurs différents châteaux du Poitou, à quoi les poussait la guerre civile. En 1570, il accepta l’invitation de Jacques Cujas et gagna Valence pour y étudier le droit auprès du plus célèbre juriste. Il y demeura trois ans, profitant non seulement des leçons, mais aussi de la prodigieuse bibliothèque de Cujas, qui n'emplissait pas moins de sept pièces et comportait quelque 500 manuscrits.

Le massacre de la Saint-Barthélemy (qui survint alors qu'il allait accompagner l’évêque de Valence pour une ambassade en Pologne) fit fuir Scaliger et d’autres huguenots vers Genève, où on le nomma professeur de l’Académie. Il y donnait des conférences sur l’Organon d’Aristote et le De Finibus de Cicéron à la grande satisfaction de ses étudiants, sans pourtant s'en contenter lui-même. Il détestait les cours magistraux et les prêches des pasteurs fanatiques l’ennuyaient : il rentra en 1574 en France et passa les vingt années suivantes auprès des seigneurs de Chasteigner. Cette année-là, il publia, à l'occasion de son passage à Lyon, des commentaires de la traduction d'Ausone par son ancien maître Étienne Élie Vinet, ouvrage qui l'a fait un temps suspecter, à tort, d'indélicatesse, sinon de plagiat.

On dispose de nombreux détails et de plusieurs récits sur cette période de sa vie grâce à l’édition Tamizey de Larroque des Lettres françaises inédites de Joseph Scaliger parues à Agen en 1881. Parcourant sans cesse le Poitou, la Touraine et la MarcheLe savant homme vint notamment au château de Chantemille, propriété issue de la femme de Louis de Chasteigner, Claude du Puy. Il y releva cinq inscriptions gallo-romaines. à cause du climat insurrectionnel qui déchirait les provinces, prenant lui-même son tour de garde à l’occasion, portant même une fois la pique lors d'une expédition contre les hommes de la Ligue, privé d'accès aux bibliothèques et même souvent séparé de ses livres, cet épisode de sa vie paraît des plus stériles pour l'étude. Scaliger jouissait malgré tout de ce que très peu de ses concitoyens pouvaient avoir : du temps libre et le détachement des contingences financières.

Production académique C'est vers cette époque qu’il composa et publia ses livres de critique historique. Ses éditions des Catalecta (1575), de Festus (1575), de Catulle, Tibulle et Properce (1577) sont l’œuvre d'un chercheur déterminé à comprendre et à jauger les auteurs. Le premier, Scaliger posa et mit en application des règles fermes de critique textuelle et d’émendation. Il réforma la pratique de la critique des textes en substituant aux leçons hasardeuses une « méthode rationnelle soumise à des règles invariablesCf. et . ».

Mais ces travaux, s’ils confirmaient Scaliger comme le premier latiniste et critique de son temps, ne dépassaient pourtant pas le stade de la simple érudition. C’est grâce à son édition des Astronomica de Manilius (1579), et à son De emendatione temporum (1583), qu'il allait passer à la postérité en révolutionnant les idées reçues sur la chronologie. Il y montrait que l’histoire ancienne ne pouvait se confiner à celle des Grecs et des Romains, mais devait aussi inclure celle des Perses, des Babyloniens et des Égyptiens, jusque-là négligés, et celle du peuple juif, traitée alors comme une branche des études bibliques ; il invitait à faire une critique comparative des récits historiques et des fragments de l'histoire de ces peuples, avec leurs systèmes de chronologie propres. Cette innovation distinguait Scaliger de ses contemporains, qui, à défaut de relever l'importance de cette approche, prisaient fort ses compétences de grammairien et d'helléniste. Son commentaire sur Manilius est à lui seul un traité d’astronomie ancienne, et il sert d’introduction au De emendatione temporum. Dans cet ouvrage, Scaliger s'intéresse aux anciens systèmes de datation par époques, aux calendriers et aux calculs de dates. S'appuyant sur le système de Nicolas Copernic (une curiosité pour l'époque) et sur d'autres auteurs, il tâche de tirer au clair les principes utilisés par les Anciens.

Il passa les vingt-quatre dernières années de sa vie à augmenter son De emendatione. C'est ainsi qu'il parvint à reconstituer la Chronique perdue d’Eusèbe, l’un des plus précieux documents de l'Antiquité, particulièrement du point de vue de la chronologie. Il la publia en 1606 dans son Thesaurus temporum, livre où il avait compilé, rétabli et mis en ordre tous les faits connus par les littératures grecque et latine.

Les Provinces-Unies vignette|Portait de Joseph Juste Scaliger à LeydeMusée des Beaux-Arts d’Agen. Lorsqu’en 1590, Juste Lipse prit sa retraite de l’université de Leyde, l’université et ses protecteurs, les États généraux des Provinces-Unies et le prince d’Orange, décidèrent de nommer Scaliger comme son successeur. Scaliger refusa ; il détestait, ainsi qu'on l’a dit, les cours magistraux, et certains de ses amis s'imaginaient qu'avec l'avènement d’Henri IV, les Belles-Lettres allaient renaître en France et que le protestantisme n’y ferait plus l'objet de discriminations. Les autorités de l'université renouvelèrent leur invitation avec toute la diplomatie souhaitable l'année suivante : on y assurait Scaliger qu'il n'aurait pas même à donner de cours, que l'université se contenterait de sa présence, et qu'il disposerait de ses loisirs à sa guise. Scaliger accepta cette offre à toutes fins utiles. Au milieu de 1593, il partit pour les Pays-Bas, où il allait passer les treize dernières années de sa vie, sans jamais retourner en France. Sa réception à Leyde combla ses espérances. Il fut pourvu d'une pension confortable, et traité avec la plus haute considération. On ne lui discutait pas ses prétendus titres d'aristocrate de Vérone (qu'il alléguait en référence à la famille des Scaligeri ; voir infra). Leyde se trouvant à mi-chemin entre La Haye et Amsterdam, Scaliger pouvait profiter, outre des cercles intellectuels de Leyde, des avantages du meilleur monde de ces deux métropoles : car Scaliger n'était pas vraiment un ermite plongé dans ses livres ; il se délectait de relations mondaines et passait pour un aimable causeur.

Dès son arrivée à Leyde, il développa l’étude et l'enseignement de l’arabe, en particulier coranique, dans le but de réfuter l’islam, mais avec une grande rigueur scientifique. Il réunit un ensemble considérable d'ouvrages sur ce sujet, qui constitue la base du fonds oriental ancien de la bibliothèque universitaire de Leyde. Ses disciple Thomas van Erpe, dit Erpenius, et l'élève de ce dernier, Jacob Gool dit Golius, firent de Leyde le centre principal des études arabes en occident.