La fusillade de Fourmies est un événement qui s'est déroulé le à Fourmies (Nord). Ce jour-là, la troupe met fin dans le sang à une manifestation qui se voulait festive pour revendiquer la journée de huit heures. Le bilan est de neuf morts, dont deux enfants, et de trente-cinq blessés.

Bien que les forces de l’ordre eussent été mises en cause, neuf manifestants furent condamnés pour entrave à la liberté de travail, outrage et violence à agent et rébellion, à des peines de prison de deux à quatre mois ferme.

Historique Contexte Petite ville de au début du , Fourmies a connu une croissance industrielle et démographique rapide à la fin du grâce à l'industrie textile.. En 1891, elle comptait 37 filatures de coton et de laine, , en majorité des ouvriers et des ouvrières. Le centre lainier représente alors près d'un cinquième de l'industrie lainière française et la région fourmisienne est le premier centre mondial de la laine peignée.. La distance la séparant de la frontière belge n’est que de huit kilomètres, 19,3 % des habitants étaient belges en 1886.

Dans les usines austères et insalubres, le travail dure , parfois 15, six jours sur sept. Les salaires des ouvriers du textile sont particulièrement bas. À l'époque, le principal ouvrage de Jules Barni, La morale dans la démocratie, explique que la misère endémique de l'ouvrier est principalement due au manque d'instruction, d'éducation et à l'alcoolisme..

À partir de 1885, l'industrie textile dans le Nord-Pas-de-Calais commence à rencontrer des difficultés. Cette crise de rentabilité fut directement répercutée sur les ouvriers par des mises au chômage et des baisses de salaires alors que le prix de la nourriture et des loyers augmentait..

Dans ce centre lainier, plusieurs grèves ont éclaté, notamment en juin 1886 où un millier d'ouvriers et d’ouvrières manifestèrent dans les rues de Fourmies..

L'hiver 1890-1891 fut particulièrement rigoureux, au cours de celui-ci doivent être secourus.. De nouvelles grèves éclatèrent en avril 1891 dans plusieurs usines.

Appel à la grève thumb|Tract de la fête du à Fourmies. Le droit de grève est reconnu par la loi Ollivier du , mais les syndicats ne sont légalisés qu'en 1884 (loi Waldeck-Rousseau).

Dans le Nord de la France, les socialistes guesdistes, très implantés dans la région, tentent d'organiser les ouvriers. Hippolyte Culine fonde en 1888 une section locale du Parti ouvrier français.

L'Internationale ouvrière décide, lors du en 1889, de faire du Premier mai une journée de revendication internationale pour réclamer la journée de huit heures. Cette date correspondait entre autres aux premières manifestations à Chicago qui se terminèrent par le massacre de Haymarket Square. Les « mises en demeure » de cette première journée internationale des travailleurs de 1890 s'étaient déroulées en France sans trop de heurts.

L'année suivante, le parti ouvrier souhaitait assurer le succès du premier mai en province. Les grèves qui s'achevaient à Fourmies et Wignehies leur valurent la visite de Paul Lafargue (gendre de Karl Marx et auteur du Droit à la paresse), alors l’un des dirigeants nationaux des socialistes guesdistes, pour des meetings incitant à la grève générale du mai.

Dans les jours suivants, des tracts décrivant le programme de la journée sont distribués. La manifestation devait se dérouler dans une ambiance festive et pacifique. À 10 heures, les ouvriers et ouvrières doivent porter leurs revendications à la mairie, puis un pique-nique familial est prévu dans l'estaminet « Le Cygne ». Des festivités l'après-midi et un bal en soirée sont inscrits sur le programme établi par Hippolyte Culine, animateur local du Parti ouvrier. Il se conclut par cette adresse : .

Réaction patronale thumb|left|alt=Avis de continuité du travail, 30 avril 1894. Pour montrer leur opposition aux revendications, les patrons font apposer sur les murs des usines de Fourmies, une affiche affirmant leur détermination à ne pas faire de concessions. Sous leur impulsion, le maire de la ville demande un soutien au sous-préfet d’Avesnes, Ferdinand Isaac. L'un des importants industriels, François Boussus était par ailleurs Conseiller général républicain du canton de Trélon ; le maire Auguste Bernier était aussi patron d'une usine.

Trois compagnies du 84e régiment d'infanterie arrivèrent d'Avesnes le 30 au soir..

Déroulement de la journée Premières arrestations Le , dès des manifestants étaient présents pour la prise de poste devant les usines de Fourmies et Wignehies, ils et elles y distribuaient des tracts et tentaient de convaincre les ouvriers de se joindre à eux.

À , un incident eut lieu à l'entrée de la « Sans Pareille », deux gendarmes à pied arrêtent un ouvrier du piquet de grève et après une échauffourée avec les gendarmes à cheval qui chargent la foule, quatre manifestants sont arrêtés.. Des renforts sont demandés à la sous-préfecture qui envoie deux compagnies du de ligne caserné à Maubeuge. Le RI d'Avesnes est déjà sur place.

Dès lors, le premier slogan est suivi par .

Remise des doléances À partir de , les délégations des différentes usines en grève sont reçues à la mairie où elles remettent leurs revendications. Pour calmer les esprits, le maire Auguste Bernier annonce que les ouvriers arrêtés seront libérés à .. La réception des délégations dura jusqu'à . Entre-temps, le sous-préfet Isaac, ainsi que Le François, substitut du procureur, étaient arrivés à la mairie.

Les rues de Fourmies s'étaient peu à peu vidées, tandis que certains manifestants partaient à Wignehies et d'autres partageaient leur repas en famille dans les estaminets.

Manifestations thumb|upright|Disposition des acteurs du drame. En début d'après-midi, des ouvriers et ouvrières étaient de nouveau rassemblés devant la mairie ; Culine et quelques familles se dirigèrent cependant vers le théâtre où le spectacle prévu attendait toujours son public.

Les gendarmes à cheval dispersent les manifestants et procédèrent à de nouvelles arrestations. La fête n'était plus d'actualité et la représentation fut alors annulée..

À , les renforts du d'infanterie arrivèrent en gare de Fourmies, accueillis sans hostilité : parmi eux se trouvaient des conscrits du pays, et l'armée était plutôt bien considéréeLa région avait eu des sympathies boulangistes.. Ils se dirigèrent vers la mairie, suivis par des badauds.

Au même moment, les gendarmes à pied se faisaient chahuter sur la place, d'abord en riant, puis la bousculade fut accompagnée de jets de pierre et d'insultes. Un roulement de tambour et une petite avancée du 84e éparpilla les manifestants.

Fusillade À , arrivent sur la place et font face à trente soldats équipés du nouveau fusil Lebel qui contient neuf cartouches (une dans la chambre et huit en magasin) de calibre . Ces balles peuvent, tant que la distance n'excède pas cent mètres, traverser trois corps humains sans perdre d'efficacité. Les cailloux volent ; la foule pousse. Pour se libérer, le commandant François Chapus fait tirer en l'airFourmies : les balles des fusils Lebel qui ont décapité les gamins du 1er Mai 1891 sifflent encore… sans que ça ne fasse reculer les manifestants. Il crie : .

Collés contre la foule, les trente soldats, pour exécuter l'ordre, doivent faire un pas en arrière. Ce geste est pris par les jeunes manifestants pour une première victoire. Kléber Giloteaux, leur porte-drapeau s'avance et crie ..

Il est presque . Le commandant Chapus s'écrie : « Feu ! feu ! feu rapide ! Visez le porte-drapeau ! ». Le bilan est de neuf morts, trente-cinq blessés (au moins) en quarante-cinq secondes.

Les morts vignette|Portraits des victimes de la fusillade de Fourmies d'après le journal L'Intransigeant illustré du 14 mai 1891. Maria Blondeau, La fusillade de Fourmies le premier mai 1891, dossier par Alain DelfosseDictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, « Le Maitron » : BLONDEAU Emélie, dite Maria. Louise Hublet, Ernestine Diot, Félicie Tonnelier, Kléber Giloteaux, Charles Leroy, Émile Ségaux, Gustave Pestiaux, Émile Cornaille,

Conséquences Retentissement dans la presse thumb|left|Couverture de L'Intransigeant. thumb|Couverture du Voleur.

Cet événement a un fort retentissement en France car de nombreux journaux de l’époque le mettent en première page, retenant surtout l’aspect tragique. Certains comme le Voleur illustré, soulignent le rôle de l’abbé Margerin qui porta secours aux blessés et mourants.

La fusillade est interprétée différemment suivant les tendances : socialistes et anarchistes l'utilisent pour justifier leur combat ; de même que les socialistes chrétiens, dont La Croix du Nord est la tribune de presse. Certains ex-boulangistes et quelques bonapartistes l'utilisent pour discréditer la République et les avancées votées par les députés, notamment l'éducation laïque et obligatoire, qui serait à l'origine de revendications comme celles de Fourmies.

Débats parlementaires La fusillade est à l'ordre du jour de la Chambre les 4, 5 et 8 mai, après un report le 2 mai faute d'informations suffisantes..

Le socialiste Ernest Roche en fait un récit objectif mais enflammé, présentant aux députés la chemise ensanglantée d'une des victimes..

Georges Clemenceau prononce un discours à la tribune de la Chambre, le 8 mai 1891 où il rend hommage aux victimes : . Puis il plaide pour l'amnistie : . Ce discours est resté fameux car Clemenceau (futur président du Conseil qui se forgera une réputation de briseur de grève) y évoque la révolution à venir : .

Il refuse de voter contre le gouvernement mais le passage à la discussion des quatre propositions d'amnistie est rejeté par contre 191.

Procès des manifestants Bien que les forces de l’ordre aient été mises en cause, l'amnistie est repoussée. S'ensuit un procès au cours duquel neuf manifestants sont condamnés, pour entrave à la liberté de travail, outrage et violence à agent, et rébellion, à des peines de prison de deux à quatre mois ferme.

Procès de Culine et Lafargue Un second procès a lieu le 4 et 5 juillet 1891 : la cour d'assises de Douai condamne Hippolyte Culine et Paul Lafargue, considérés comme les instigateurs de la grève, pour provocation à attroupement armé« Après le drame de Fourmies () où la troupe tire sur les ouvriers faisant neuf morts et une soixantaine de blessés, Lafargue est condamné pour incitation au meurtre. », Paul Claudel, Paul Lafargue, Encyclopédie Universalis, lire en ligne.. Le premier écope de six ans de travaux forcés et dix ans d'interdiction de séjour, le second d'un an de prison.. Toutefois, Lafargue est libéré de façon anticipée, après son élection comme député, en novembre 1891.

Cet épisode contribue au succès du socialisme français et est un événement fondateur de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO).

Interprétations La tragédie fait aussi germer des thèses complotistes familières de l'époque, telle celle de l’écrivain antisémite Édouard Drumont dans Le Secret de Fourmies. Il explique le massacre par la présence d’un sous-préfet juif, Ferdinand Isaac Édouard Drumont, Le Secret de Fourmies, Paris, 1892.

Le est inauguré à Fourmies un monument à la mémoire des victimes dans le cimetière du centreCent ans de vie dans la région, Tome 1 : 1900-1914, éditions la Voix du Nord, 1998, p. 43.

Chansons populaires Les Martyrs de Fourmies : Romance, Souvenir du (paroles : E. Voillequin, musique : G. Poivilliers)Dans la commune, c'était fête Et tous les braves travailleurs Chantaient gaiement la chansonnette Buvant le vin des trois couleurs Lorsque sur la place un bruit d'armes Interrompant leurs gais festins Vint tout à coup jeter l'alarme Avec l'ordre : Rompez, mutins

Sans craindre la menace Les braves travailleurs Au milieu de la place Se partageaient les fleurs Le cœur plein d'allégresse Ils chantèrent toujours La grande Marseillaise L'hymne de nos amours.Pendant la fête, sur la place Au milieu des rires et des chants Deux jeunes filles avec grâce