L'Ère des attentats, ou la campagne d'attentats anarchistes de 1892-1894 en France est une période de l'histoire de France et la plus large histoire de la propagande par le fait marquée par une vague importante de violences politiques . Ses bornes chronologiques s'étendent à peu près de l'attentat du Boulevard Saint-Germain () au massacre des anarchistes du bagne (). La presse française structure largement les discours politiques et l'opinion publique française pendant cette période, en présentant ces actes comme des événements interconnectés s'inscrivant dans une logique évolutive plutôt que comme des incidents isolés.
En réponse à la répression importante que subissent les anarchistes en France depuis la Commune de Paris (1871) matérialisée dans l'affaire de Clichy, un certain nombre d'entre eux en vient à considérer que le terrorisme est légitime pour se venger de cette répression, en ciblant à la fois les symboles du pouvoir, des institutions étatiques ou des lieux emblématiques de la vie bourgeoise. Lors de la première partie de la période, Ravachol, Clotilde Mabillon et d'autres militants anarchistes s'engagent dans une série d'attentats visant les responsables de persécutions judiciaires contre les anarchistes .
En réponse à ces évolutions, l'État français s'engage dans des dynamiques répressives de plus en plus importantes, qui sont généralement infructueuses et radicalisent davantage les anarchistes en France. Après l'attentat de l'Assemblée nationale (), un important mouvement répressif débute, entraînant le vote des deux premières lois scélérates et le début de la répression de janvier et février 1894. Celle-ci provoque la reprise d'une série d'attentats et, en , Émile Henry effectue l'attentat du Café Terminus, un des premiers attentats de terrorisme indiscriminé et événement notable dans l'apparition du terrorisme moderne. Quelques mois plus tard, Sante Caserio effectue le dernier attentat de la période, en assassinant le responsable d'une partie des répressions, le président de la République, Sadi Carnot, qu'il poignarde à mort à Lyon. La période se clôt en , quand les autorités françaises organisent le massacre d'une partie des anarchistes déportés au bagne.
L'Ère des attentats a des ramifications plus larges ; elle influence tout d'abord les anarchistes, qui en ressortent en se tournant vers d'autres voies d'organisation, comme l'anarcho-syndicalisme, elle pousse aussi la France à établir des méthodes de répression plus importantes et coordonnées de manière croissante avec les autres puissances européennes, elle influence l'art de manière significative, avec une portée sur la littérature française et la création de nouveaux personnages littéraires, comme Fantômas. Enfin, son influence sur l'apparition et l'intégration du terrorisme au monde moderne n'est pas à négliger.
Aspects généraux
Historiographie et chronologie
vignette|Caractérisation de l'Ère des attentats dans Le Petit Journal (29 août 1894) comme d'une période provoquée par l'affaire de Clichy L'expression pour désigner la période allant de 1892 à 1894 dans l'histoire de France est énoncée par Jean Maitron dans son Histoire du mouvement anarchiste en France (1800-1914). La presse française a aussi un rôle important dans cette définition car elle s'empare du sujet en créant par exemple des rubriques récurrentes avec pour titre ou , qui structurent la lecture du terrorisme anarchiste de cette période. Elle ne présente pas les attentats comme isolés mais comme les membres d'un même ensemble, une même , qui répondrait à sa logique interne propre. En anticipant et en présentant les attentats comme reliés et inéluctables, la presse participe donc dès 1892 à la construction d'un discours susceptible de justifier des mesures sécuritaires ou répressives visant les anarchistes mais aussi une vision spécifique de cette période au sein de l'opinion publique en France.
Comme elle correspond à l'une des périodes les plus actives en matière de terrorisme anarchiste et de propagande par le fait (1880-1914), le terme est également utilisé par métonymie dans certaines recherches anglophones pour désigner l'ensemble de ce mouvement au-delà de la France.
Une datation précise de la période est compliquée à établir, mais Hélène Millot considère qu'elle débute avec l'attentat du Boulevard Saint-Germain, en pour s'achever avec la révolte des bagnards anarchistes en . Chez Vivien Bouhey, la période concernée est plus large et va de 1890 à 1894, sans réelles bornes événementielles.
Typologie
Selon Hélène Millot, on peut diviser les attentats anarchistes de cette période en trois grandes catégories. La première catégorie qui est aussi la plus fournie concerne des attentats visant les symboles du pouvoir - le capital, le pouvoir exécutif, législatif, judiciaire, l'armée ou encore le patronat. La deuxième catégorie relève des actes de vengeance et la troisième concerne les attentats s'inscrivant dans la logique du terrorisme indiscriminé.
L'idée selon laquelle les attentats caractérisant cette période seraient des attentats surtout individuels est critiquée par Bouhey, qui note qu'au contraire, de nombreuses attaques sont organisées par des petits groupes et pas des militants complètement isolés.
Nuances Selon John M. Merriman, en analysant le terrorisme anarchiste, il ne faut pas oublier le fait qu'il s'agit d'une partie minime du terrorisme de l'époque. Ainsi, le terrorisme d'État, qui précède l'apparition du terrorisme révolutionnaire provoque bien plus de victimes que le terrorisme anarchiste. Pendant la décennie 1890, les anarchistes tuent, dans le monde entier, au plus, soixante personnes, et en blessent deux-cent. A l'inverse, il prend l'exemple du terrorisme d'État, dont la seule Semaine sanglante (15,000 morts) provoque environ 260 fois plus de victimes en quelques jours.
Contexte
Naissance et développement de l'anarchisme
vignette|300x300px|Jeune travailleuse dans le textile (13 ans) - France, 1911 Au siècle, le mouvement anarchiste se constitue. Il prend forme dans les mêmes conditions que celles qui voient la naissance du socialisme et du marxisme, c'est-à-dire la révolution industrielle en Europe occidentale et aux États-Unis, menant à un vaste exode rural vers les métropoles. Le développement de l'industrie lourde, de l'urbanisation ou plus largement du capitalisme provoquent de vastes changements au sein des sociétés occidentales, d'abord, puis s'étendent au monde entier. Dans ce cadre, un certain nombre de penseurs et de révolutionnaires, parmi lesquels Joseph Proudhon (1809-1865), Mikhail Bakounine (1814-1876) ou encore Pierre Kropotkine (1842-1921) délimitent un corpus idéologique. Si leurs idéologies varient et que leurs anarchismes ne sont pas nécessairement en accord sur tous les points, ils soutiennent la quête de l'abolition de toute forme de domination perçue comme injuste, cela intégrant les dominations économique, politique, religieuse, domestique ou autres, en fonction des textes. L'État est une cible privilégiée de la pensée anarchiste, vu comme l'organisme soutenant et exerçant un bon nombre de ces dominations à travers sa police, son armée et sa propagande. La Troisième République, née après la défaite de la Commune de Paris, se détourne de la question sociale, ce qui permet au mouvement anarchiste de s'accroître et de s'installer davantage en France.
Répression étatique, mutations et la vignette|329x329px|Représentation de l'arrestation d'un anarchiste pendant l'ère des attentats, Le Petit Journal (3 juin 1983)Le milieu anarchiste se trouve dans une situation très précaire au début des années 1890. Il est en effet soumis à une répression étatique très importante dans les années 1870 et surtout 1880, avec un renforcement de la surveillance des anarchistes, des peines plus dures, l'interdiction de leur presse et de nombreux procès les visant eux et plus généralement les mouvements d'extrême-gauche. En France spécifiquement, cela résulte en des mutations très importantes des milieux anarchistes, qui se radicalisent en réponse à cette répression de manière croissante et qui adoptent d'autres méthodes d'organisation. Ainsi, alors que les anarchistes se retrouvaient auparavant dans des groupes relativement nombreux, le mouvement se resserre sur lui-même pour échapper à la police, et de tels groupes disparaissent. Ils laissent place à des groupes parfois sans nom composés de seulement quelques militants ; les lieux de réunion, auparavant dans des salles louées par les militants changent aussi, les anarchistes se retrouvant désormais dans des lieux plus intimes, comme les domiciles. Ces évolutions rendent la surveillance étatique plus compliquée chez les anarchistes et permettent plus généralement l'apparition du phénomène du loup solitaire au sein des actions anarchistes et terroristes. La police est prise de court par ces évolutions et ne parvient pas à suivre la totalité des nouveaux groupes, organisations, rassemblements informels, qui s'organisent de manière croissante au fur et à mesure que la répression s'accentue.vignette|Portrait posthume de Maria Blondeau, détail extrait d'une illustration des fusillés de Fourmies lors de la manifestation du (L'Intransigeant illustré).En plus de ces évolutions internes au mouvement anarchiste en France, les états voisins agissent souvent de manière similaire vis-à-vis des anarchistes qui s'y trouvent, ce qui pousse les militants anarchistes en Europe à avoir une mobilité très importante. L'exil ou la fuite d'un grand nombre d'entre eux provoque ainsi une rapide propagation et évolution de leurs idées en Europe.
En outre, la répression provoque une série de réactions traumatiques au sein des cercles et acteurs anarchistes, qui sont progressivement isolés des autres mouvances de gauche comme les socialistes par exemple. Dans ce contexte répressif, un certain nombre d'anarchistes en France en vient à considérer que la vengeance visant des bourgeois, magistrats, policiers, ou toute autre cible perçue comme responsable de cette violence, serait légitime.
Si la tension n'est pas encore à son paroxysme, elle éclate le , lors de la fête internationale des travailleurs, dans deux événements fondateurs. Dans la ville de Fourmies, tout d'abord, où les salaires pour les ouvriers du textile ont baissé de 20% en quelques années, la question d'entamer une grève se pose. Le groupe de quelques centaines de personnes, dirigé par Maria Blondeau qui souhaite entamer la grève se déplace vers le parvis de l'église de Fourmies où il trouve l'armée. Après des échauffourées entre les groupes, le commandant donne l'ordre de tirer sur la foule avant que les prêtres ne parviennent à l'empêcher de poursuivre. Dix personnes sont tuées par l'armée, dont un enfant.
Le même jour, un petit groupe d'anarchistes manifeste en se dirigeant vers Clichy. Ils trouvent sur leur route quatre policiers, un conflit se produit et une partie des anarchistes se redirige vers un bar attenant pour y acheter quelque chose à boire. Des policiers font ensuite irruption dans le bar pour saisir un , en l'occurrence le drapeau rouge apporté par le groupe. Des coups de feu sont échangés. Trois membres de ce groupe, Henri Decamps, Charles Dardare et Louis Léveillé refusent de se rendre et sont frappés au sabre. Ils sont ensuite transportés au commissariat de Clichy, où ils sont battus, reçoivent des coups de crosse et de pieds avant d'être laissés sans traitement ou sans eau. En août, lors de leur procès, le procureur demande la peine de mort pour les trois et deux reçoivent des peines très dures de cinq et trois ans de prison. vignette|« La Grande Trouille des Jean-Foutre de la haute », une du Père Peinard (), à propos du vol de 35 kg de dynamite par Ravachol, Soubère, Jas-Béala et Charles Simon.