La minorité tcherkesse d’Israël ( en adyguéen, en hébreu) est constituée des descendants des Tcherkesses installés en Palestine à la fin du . Ils forment une partie de la diaspora tcherkesse qui s’est constituée après le nettoyage ethnique des Circassiens par les Russes, à la fin de la longue guerre contre la Russie. Cet évènement est commémoré chaque . Originaires du Nord du Caucase, les Tcherkesses d’Israël ont maintenu la pratique de leur langue maternelle, l’adyguéen, et de nombre de leurs traditions, gardant une identité ethnique forte. Au nombre de en Israël, la plupart sont musulmans sunnites. Ils ne vivent que dans deux villages de Galilée, Kfar Kama et Reihaniya. Les Tcherkesses sont une des trois minorités d’Israël dont les jeunes hommes sont soumis au service militaire obligatoire (avec les Druzes et les Araméens). Ayant toujours maintenu de bonnes relations avec les Juifs puis les Israéliens, ils restent soumis, comme non-juifs, à des discriminations de la part de la société et de l’État israéliens. Isolée, la communauté tcherkesse d’Israël a pu depuis le développement des outils numériques renforcer ses liens avec les Tcherkesses de la diaspora.

Histoire

Période ottomane vignette|left|Site du village tcherkesse de Khirbet Çerkes établi dans les années 1870, abandonné à cause de la malaria. vignette|Un Tcherkesse en 1938. vignette|Soldats tcherkesses dansant après les entraînements (décembre 1938).

La Circassie a été une terre chrétienne pendant environ un millénaire, mais du , les Tcherkesses se sont convertis à l’islam sous l’influence des Tatars de Crimée et des Turcs ottomans. Ils arrivent dans le Moyen-Orient après leur expulsion de la Circassie, dans le Nord-Ouest du Caucase, après plusieurs décennies de guerre contre les Russes et le nettoyage ethnique des Russes contre les Tcherkesses survenu en 1864. La plupart furent accueillis par l’empire ottoman qui comptait se servir de ces populations musulmanes depuis peu pour contrebalancer les velléités indépendantistes des chrétiens des Balkans. Il installe ainsi les Tcherkesses dans des colonies militaires mais, en 1878, le traité de Berlin accorde leur indépendance à la Bulgarie, à la Serbie et au Monténégro, et la Bosnie-Herzégovine est confiée à l’Autriche-Hongrie. Les Tcherkesses implantés dans ces territoires moins de quinze ans plus tôt doivent à nouveau partir.

Un groupe est dirigé vers la Palestine afin de servir l’empire en séparant les Druzes du Golan de ceux du Djebel druze. C’est l’origine de la . Après un embarquement à Salonique et une escale à Chypre, ils débarquent à Acre et QisaryaMustafa Abbasi, « Urban-Rural Relations in Mandatory Palestine: Tiberias, Urban Notables and Control of the Palestinian Countryside 1918–1948 », ́́Journal of Holy Land & Palestine Studies, mai 2020, volume 19, 1, 86..

Les Tcherkesses créent trois villages dans l’actuel Israël, Kfar Kama (à 20 km au sud-ouest de Tibériade) en 1876, Reihaniya (14 km au nord de Safed) en 1878 et Khirbet Çerkes, près d’HaderaZvi Ilan, « Turkmen, Circassians and Bosnians in the Northern Sharon » (), in D. Grossman, A. Degani, A. Shmueli (directeurs de publication), The Sharon, between Yarkon and Carmel, Tel Aviv : Ministère de la Défense, 1990, 279–287.. Le but de l’empire est là aussi d’utiliser les Tcherkesses comme tampon entre les Druzes et les Bédouins ; il évite de les installer au milieu des Maronites, ce qui aurait pu soulever des problèmes diplomatiques. Une douzaine de villages sont aussi créés sur le Golan : Mansourah, Qouneitra, Surmam (arabisé en Adnaniye), Ein al-Ziwan, Modariye, Ein Eisha, Momsiye (arabisé en Ghasaniye), Bir Ajam, Beriqa, Fa'ham, Khuchniye, Djuwiza, et Kfar Kama et Reihaniya proches de cet ensemble. Des tribus ossètes, turkmènes et tatares sont aussi installées à proximité.

Dans un premier temps, les Tcherkesses sont placés face à plusieurs défis. Ils sont installés sur des pâturages utilisés par les Bédouins Beni Fadel, qui les voient aussi comme des agents des Ottomans placés ici pour saper leur autonomie ; le nationalisme arabe les considère de manière soupçonneuse : les coutumes tcherkesses, comme les danses où femmes et hommes dansent en présence les unes des autres, choquent les Arabes. À cette époque, l’administration ottomane de la région était réduite et peu présente, et il était fréquent que des conflits armés opposent les Bédouins, les Druzes et les Tcherkesses, l’armée ottomane intervenant peu ou pas. Ces conflits se prolongent jusqu’au milieu du mais les conflits entre Tcherkesses et Bédouins ont été vite abandonnés par les deux communautés. La communauté tchétchène, arrivée en même temps que les Tcherkesses, fut presque anéantie par les maladies, la guerre et les destructions vers 1880. Cependant, dans le nord de la Palestine, les Tcherkesses ont pu se maintenir et les voyageurs européens louaient leur méthodes agricoles avancées et leur compétence dans l’élevage.

Peu après leur arrivée, les Tcherkesses sont mobilisés pour le service militaire dans l’armée ottomane.

Depuis l’époque ottomane, les Tcherkesses sont toujours restés entre eux, ont maintenu leur identité différente, ayant leurs propres tribunaux, dans lesquels ils ne toléraient aucune influence extérieure ; plusieurs voyageurs notent qu’ils aspiraient toujours à retourner dans leur patrie. Les premières colonies juives en Palestine sont implantées à proximité des villages tcherkesses : c’est le cas de Rosh Pina, à 11 km de Reihaniya, en 1878, et de Mashka (Kfar Tabor), en 1901, à 5 km de Kfar Kama, et de Sejera (Ilania), à 12 km de Kfar Kama. Ces premiers établissements sont symboliquement et historiquement importants : le fondateur du Palmach, Yigal Allon, y est né, David Ben Gourion y a travaillé, la Hashomer y est fondée. Enfin, le premier kibboutz, Ein Harod, est fondé à 30 km de Kfar Kama. Les relations étaient bonnes avec les Juifs, le russe étant une langue commune (les Juifs venant de Russie étant installés principalement par les Amants de Sion). Ils ont engagé des Tcherkesses pour protéger leurs colonies. Les deux peuples avaient aussi en commun une histoire d’exil. Lorsque des conflits ont éclaté entre Juifs et Arabes, les Tcherkesses ont la plupart du temps été neutres ou pro-Juifs.

Mandat britannique Le recensement de 1922 comptabilise 656 Tcherkesses en Palestine, dont 3 dans le district Sud, 9 dans le district de Jérusalem-Jaffa, et 641 dans le district Nord. La population progresse peu en raison de l’émigration des membres de ces communautés vers les communautés tcherkesses de l’actuelle JordanieMustafa Abbasi, « Urban-Rural Relations in Mandatory Palestine: Tiberias, Urban Notables and Control of the Palestinian Countryside, 1918–1948 », Journal of Holy Land & Palestine Studies, mai 2020, volume 19, 1.

Les Tcherkesses de Palestine servent dans l’armée britannique, notamment les unités de garde-frontières : ces emplois sont importants dans l’imaginaire guerrier des Tcherkesses, contribuant à affirmer leur statut de combattant. Ils sont aussi importants pour les revenus supplémentaires qu’ils apportent. C’est de cette époque que date l’apprentissage de l’anglais par les Tcherkesses, rendu obligatoire par le colon britannique.

Le recensement de 1931 comptabilise 644 Tcherkesses à Kfar Kama et 211 à Reihaniya. En 1948, dernière année du mandat britannique, on compte environ 949 Tcherkesses en Palestine mandataire.

Période israélienne vignette|Soldat tcherkesse des FDI en 1950. vignette|upright=1.3|Jeunes Tcherkesses en costume traditionnel. Lors de la guerre de Palestine de 1948 (indépendance pour Israël et Nakba pour les Palestiniens), les Tcherkesses s’engagent avec les Druzes dans un bataillon spécifique des forces de défense israéliennes (FDI). Lors de l’opération Hiram où les villages arabes de Galilée sont bombardés et vidés de leurs habitants par les Israéliens, les villages de Kfar Kama et de Reihaniya sont épargnés ; le second accueille même quelques familles palestiniennes dont les descendants sont toujours présents, formant 25 % de la population de ce village.

À la demande des chefs de leur communauté, les hommes sont soumis au service militaire obligatoire dans les forces de défense israéliennes à l’âge de la majorité, mais pas les femmes, à cause de différences culturelles. Ce pacte de sang est conclu en 1958. En cela, ils sont proches des Druzes israéliens. Le pourcentage de Tcherkesses servant dans l’armée est très élevé ; ils s’engagent aussi massivement dans la police israélienne, la police aux frontières ou Magav et l’administration pénitentiaire.

En 1976, la communauté obtient un système éducatif distinct du département des Affaires arabes. Elle dispose donc de son propre système éducatif, qui assure la transmission de la culture tcherkesse aux jeunes générationsCircassians, Descendants of Russian Muslims, Fight for Identity in Israel.. En 2011, une loi de la Knesset alloue 680 millions de shekels à l’éducation, le développement touristique et des infrastructures dans les villages tcherkesses et druzes. Le Bureau général de supervision pour l’enseignement de la musique dispose de superviseurs et de coordinateurs pour les secteurs spécifiques dont les TcherkessesClaudia Gluschankof, Music Education in Israel: Has the Essence Changed Since 1936?, Min-Ad: Israel Studies in Musicology Online, 2022, volume 20, 131..

Répartition géographique vignette|Plaque de rue trilingue (arabe, hébreu et tcherkesse à Abou Gosh.

La communauté tcherkesse d’Israël est concentrée dans deux villages, Kfar Kama (environ 3 000 habitants) et Reihaniya (environ 1 000). En contraste avec les communautés tcherkesses du Moyen Orient, qui ont perdu beaucoup de leurs traditions, les Tcherkesses d’Israël ont préservé leur culture. Plus de 90% des Tcherkesses retournent à leur village après le service militaire. Malgré la difficulté de trouver un conjoint dans une communauté de 4000 personnes, la plupart des mariages se font au sein de la communauté. Quelques Arabes palestiniens se sont installés à Kfar Kama et se sont rapidement très bien intégrés. Le mariage hors de la communauté est vu comme tabou. À Reihaniya, une petite communauté palestinienne issue du nettoyage ethnique des villages arabes en 1948, est présente, ce qui rend les mariages hors de la communauté plus acceptables dans ce village. La fermeture des frontières avec les pays arabes, avec lesquels les Tcherkesses de Palestine entretenaient des liens notamment matrimoniaux, a confiné davantage la communauté sur elle-même pendant plusieurs décennies. L’ouverture des frontières avec la Jordanie dans les années 1990 a permis à quelques femmes de Kfar Kama d’aller chercher leurs maris dans la communauté tcherkesse de Jordanie. Trois mariages ont aussi eu lieu avec des Tcherkesses de Syrie.

La plupart des Tcherkesses de Kfar Kama sont de la tribu Chapsough, ceux de Reihaniya sont la plupart Abzakhs.

Enfin, des habitants d’Abou Gosh, près de Jérusalem, se revendiquent d’origines tcherkesses ; ils ne parlent pas tcherkesse, et on retrouve peu d’éléments de la culture tcherkesse chez eux, à part quelques noms de famille. Il peut s’agir de Tcherkesses installés depuis plusieurs siècles et palestinisés depuis.

Démographie vignette|Un bâtiment de Kfar Kama. Les Tcherkesses vivent en petites familles, avec une moyenne de deux enfants par famille, contre un taux national de 3,73 enfants par couple en Israël.

Ils parlent à la fois l’adyguéen et l’hébreu, et souvent aussi l’arabe et l’anglais, tout en maintenant leur héritage culturelCircassians in Israel.

Identité vignette|Plats traditionnels tcherkesses : haliva et . vignette|Affiche annonçant la commémoration du génocide tcherkesse, le 21 mai 2009.