vignette|Charles Darwin

Le darwinisme universel, également connu sous le nom de darwinisme généralisé, théorie de la sélection universelle ou encore métaphysique darwinienne, est un ensemble d’approches qui étendent la théorie du darwinisme au-delà de son domaine d’origine de l’évolution biologique sur Terre. Il vise à formuler une version généralisée des mécanismes de variation, de sélection et d’hérédité proposés par Charles Darwin, afin qu’ils puissent s’appliquer à l’évolution dans une grande variété d’autres domaines, notamment la physique, la chimie, la biologie, les sciences cognitives, la psychologie, les sciences des systèmes, l’économie, la culture.

Le darwinisme universel est une notion proche de celle de Big History, cadre conceptuel qui retrace l'histoire de l'univers, de la Terre, de la vie et de l'humanité; certains chercheurs y voient un socle théorique commun pour cette discipline plutôt qu'un domaine autonome.

Mécanismes et cadre conceptuel vignette|Cycle variation sélection rétention

Au niveau le plus fondamental, la théorie de l'évolution de Charles Darwin stipule que les organismes évoluent et s'adaptent à leur environnement par un processus itératif, que l'on peut concevoir comme un algorithme évolutionniste explorant l'espace des formes possibles — le paysage adaptatif — à la recherche des mieux adaptées. Ce processus repose sur trois composantes :

la Variation d'une forme ou d'un modèle donné, généralement (mais pas nécessairement) considérée comme aveugle ou aléatoire, et se produit typiquement par mutation ou recombinaison ; la Sélection des variants les plus aptes, c'est-à-dire les mieux adaptés pour survivre et se reproduire dans leur environnement donné, les variants inadaptés étant éliminés ; l' Hérédité ou rétention, c'est-à-dire la conservation et la transmission des caractéristiques des variants adaptés, par exemple à leur descendance.

Une fois retenus, ces variants adaptés peuvent à nouveau subir des variations, directement ou à travers leur descendance, initiant ainsi un nouveau cycle d'itération. Ce mécanisme global est similaire aux procédures de résolution de problèmes par essais et erreurs ou de recherche par force brute : l'évolution y est vue comme une recherche de la meilleure solution au problème de la survie et de la reproduction, par génération de nouveaux essais, test de leur performance, élimination des échecs et conservation des réussites.

Critères de généralisation

La généralisation opérée dans le darwinisme "universel" consiste à remplacer la notion "d'organisme" par n'importe quel modèle, phénomène ou système reconnaissable, sous trois conditions. Premièrement, ce modèle doit pouvoir "survivre" (se maintenir, être conservé) suffisamment longtemps ou "se reproduire" (se répliquer, être copié) assez fréquemment pour ne pas disparaître immédiatement: c'est la composante d'hérédité, l'information contenue dans le modèle devant être conservée ou transmise. Deuxièmement, lors de la survie et de la reproduction, une variation — de petites modifications du modèle — doit pouvoir survenir. Troisièmement, il doit exister une "préférence" sélective, de sorte que certaines variantes tendent à "mieux" survivre ou se reproduire que d'autres. Si ces conditions sont réunies le modèle évolue, par la logique de la sélection naturelle, vers des formes mieux adaptées.

Parmi les modèles considérés comme soumis à la variation et à la sélection, et donc à l'adaptation, figurent notamment : les gènes, les idées (les mèmes), les théories, les technologies, les neurones et leurs connexions, les mots, les programmes informatiques, les entreprises, les anticorps, les institutions, les lois et systèmes judiciaires, les états quantiques et même des univers entiers.

Histoire et diffusion du concept

Précurseurs (XIXe siècle)

D’un point de vue conceptuel, les réflexions évolutives sur les phénomènes culturels, sociaux et économiques précédaient Darwin, mais il leur manquaient encore le concept de sélection naturelle. Darwin lui-même, ainsi que des penseurs du comme Herbert Spencer, Thorstein Veblen, James Mark Baldwin et William James, appliquent rapidement l’idée de sélection à d’autres domaines, tels que le langage, la psychologie, la société et la culture. Cette tradition évolutionniste est cependant largement délaissée par les sciences sociales au début du , — la Première Guerre mondiale marquant un tournant où le recours à des concepts et métaphores biologiques devient risqué sur le plan académique dans ces disciplines —, un rejet auquel contribue notamment l'association ultérieure de ces idées au darwinisme social, mobilisé pour justifier des inégalités sociales au nom de la sélection naturelle.

Formalisation par Donald Campbell À partir des années 1950, Donald T. Campbell est l’un des premiers et des plus influents auteurs à raviver cette tradition et à formuler un algorithme darwinien généralisé, applicable directement à des phénomènes extérieurs à la biologie. Il s’inspire notamment de la vision de William Ross Ashby sur l’auto-organisation et l’intelligence comme processus fondamentaux de sélection. Son objectif était d’expliquer le développement de la science et des autres formes de connaissance en se concentrant sur la variation et la sélection des idées et des théories, posant ainsi les bases de l’épistémologie évolutionniste. Dans les années 1990, sa formulation du mécanisme BVSR « Blind-Variation-and-Selective-Retention/variation aveugle et rétention sélective » est développée et étendue à d’autres domaines sous les appellations de « théorie de la sélection universelle »ou « sélectionnisme universel » par ses disciples Gary Cziko, Mark Bickhard et Francis Heylighen. Bickhard et Campbell, ainsi que Heylighen, présentent ce mécanisme comme un facteur de complexité émergente au sein des systèmes organisationnels — une lecture propre à ce courant, distincte de la manière dont la littérature économique ou épistémologique présentée en section « Débats et limites théoriques » caractérise le darwinisme généralisé.

Diffusion depuis les années 1980 vignette|Richard Dawkins

Richard Dawkins emploie pour la première fois le terme « darwinisme universel » en 1983 pour désigner l'hypothèse selon laquelle toute forme de vie existant en dehors du système solaire évoluerait par sélection naturelle, comme sur Terre. La même année, un article intitulé "The Darwinian Dynamic" développe une idée voisine à propos de l'évolution de l'ordre dans les systèmes vivants et dans certains systèmes physiques non vivants, suggérant que la « vie », où qu'elle existe dans l'univers, obéirait à une même dynamique darwinienne.

Le philosophe de l’esprit Daniel Dennett, dans Darwin's Dangerous Idea (1995), a développé l’idée d’un processus darwinien impliquant variation, sélection et rétention comme un algorithme générique neutre vis-à-vis du substrat, applicable à de nombreux domaines extérieurs à la biologie. Il a décrit le concept de sélection naturelle comme un « acide universel » qui ne peut être contenu dans aucun récipient, car il s’infiltre partout, se propage et transforme un nombre croissant de domaines, soulignant notamment son influence en mémétique .

Henry Plotkin, dans son livre de 1997 sur les machines darwiniennes, établit un lien entre le darwinisme universel et l'épistémologie évolutionniste de Campbell. Susan Blackmore, dans The Meme Machine (1999), consacre un chapitre intitulé « darwinisme universel » à l'application des processus darwiniens à un large éventail de sujets scientifiques.

Conformément à la prédiction de Dennett, la perspective darwinienne s'est depuis largement étendue, en particulier dans les sciences sociales et cognitives ainsi qu'en physique et en informatique (voir Domaines d'application ci-dessous). L'auteur D. B. Kelley développe pour sa part, dans un ouvrage de 2013, l'idée d'une « survie des systèmes les plus aptes » qu'il présente comme le mécanisme fondamental de toute stabilité et évolution, des particules subatomiques à l'univers pris comme un tout depuis le Big Bang.

Domaines d'application Les approches suivantes illustrent des généralisations possibles des idées darwiniennes en dehors de leur domaine d'origine, la sélection des espèces. Ces « extensions darwiniennes » peuvent s'appliquer aussi bien en amont — aux différents domaines de la biologie, de la chimie ou de la physique — qu'en aval — à la psychologie, aux sciences sociales, ou à tout autre domaine lié à la culture au sens large. Ce découpage reste toutefois subjectif : il n'existe pas de séparation stricte entre ces domaines, ces différents niveaux d'organisation étant en interaction et s'influençant mutuellement (par exemple la coévolution gène-culture ou la théorie de la double hérédité). Si l'application des grands principes du darwinisme aux sciences sociales, à la culture ou à la biologie est aujourd'hui une idée largement répandue, il n'en va pas de même pour les aspects les plus fondamentaux de la physique, jusqu'aux constituants les plus élémentaires de la matière dès les premiers instants de l'univers.

Physique et chimie Big History : récit scientifique intégrant l'histoire de l'univers, de la Terre, de la vie et de l'humanité ; certains chercheurs considèrent le darwinisme universel comme un thème unificateur possible pour cette discipline . Darwinisme quantique : considère l'émergence des états classiques en physique comme une sélection naturelle des propriétés quantiques les plus stables. Sélection naturelle cosmologique : hypothèse selon laquelle les univers se reproduisent et sont sélectionnés en fonction de leurs constantes fondamentales maximisant leur « adaptabilité ». Évolution minérale : hypothèse selon laquelle la minéralogie des planètes se complexifie sous l'effet de changements de l'environnement physique, chimique et biologique.

Biologie Hypothèse du monde à ARN : hypothèse selon laquelle l'ARN serait le précurseur de toutes les macromolécules biologiques (ADN et protéines). Évolution moléculaire : étudie l'évolution au niveau de l'ADN, de l'ARN et des protéines. Théorie de la sélection clonale : considère la création d'anticorps adaptés dans le système immunitaire comme un processus de variation et de sélection. : propose que les neurones et leurs synapses sont sélectionnés et élagués au cours du développement du cerveau. Médecine évolutionniste : étudie l'origine des maladies en analysant l'évolution du corps humain et de ses parasites.

Sciences cognitives : étudie l'évolution du langage sur les plans biologique et culturel. : applique l'esthétique évolutionniste à la musique.

Évolution Darwinisme : théorie qui explique l'évolution biologique des espèces par la sélection naturelle. Sélection multi-niveaux : application de la sélection naturelle à différentes échelles (génétique, groupe, etc.). Évolution de l'évolutivité : capacité d'un organisme à évoluer en réponse à la sélection naturelle, c'est-à-dire à générer de la variabilité.

Psychologie Psychologie évolutionniste : considère que nos émotions, préférences et mécanismes cognitifs sont le produit de la sélection naturelle. : applique la psychologie évolutionniste au domaine de l'éducation. : applique la psychologie évolutionniste au développement cognitif. : utilise la psychologie évolutionniste pour comprendre les conditions optimales du bien-être humain. : explique à travers la psychologie évolutionniste notre perception de la beauté, notamment en ce qui concerne les paysages et les corps humains.

Sociologie : analyse la criminalité en combinant plusieurs approches, dont la génétique et la psychologie évolutionniste. : explore l'origine de la moralité et mobilise les fondements darwiniens pour formuler des valeurs éthiques. : étudie l'évolution des êtres humains. : explore comment le comportement humain s'est adapté à son environnement par variation et sélection.