Joint français 72 est un bas-relief en bois polychrome réalisé par Alain Marcon entre 1977 et 1981. L'œuvre mesure de longueur et de hauteur.
Contexte Le , une grève des ouvriers et ouvrières de l’usine du Joint français, située à Saint-Brieuc, est décrétée. Par son intensité, sa durée (elle prend fin le de la même année) et les importantes manifestations de solidarité qu’elle a engendré, cette grève a eu un retentissement national.
De 1977 à 1981, Alain Marcon travaille sur un bas-relief monumental, racontant la grève de manière « lyrique ».
Alain Marcon revendique la place centrale de la vérité historique dans son travail. Résidant à Rennes lors des évènements à Saint-Brieuc, l'artiste souligne la valeur d'un regard extérieur dans la conception de la frise narrative. Pour assurer la fidélité de son œuvre aux évènements de la grève, il s'appuie alors sur des rencontres directes avec des témoins de l'époque, tels que Jean Le Faucheur, secrétaire de l’Union Départementale de la CFDT lors de la grève du Joint français. Il utilise également certaines archives vidéographiques, comme le documentaire réalisé par Jean-Louis Le Tacon Voici la colère bretonne, la grève du Joint français (1972), ou encore celui réalisé par la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) en 1972, dans lequel témoignent notamment Marie-Claire Leroux et Danièle Jego, sympathisantes de la LC pendant la grève. La comparaison de l'œuvre d'Alain Marcon avec ces images montrent la fidélité de sa représentation ainsi qu'une attention particulière pour le détail et l'anecdote.
Dans le bas-relief consacré à la grève du Joint français, Alain Marcon représente l'enchaînement des événements sous forme de petites scènes, disposées de manière à former une frise chronologique. Ce procédé permet d’illustrer le déroulement de la grève, du début de la mobilisation à la reprise du travail. Par sa forme narrative, l’œuvre devient un témoignage direct des événements de la grève tout en s'inscrivant dans un cadre plus large. En effet, ses scènes résonnent également avec d'autres luttes ouvrières menées dans les années soixante-dix, offrant ainsi une lecture à la fois spécifique et plus générale des mouvements sociaux de l'époque. Comme son sujet, l’œuvre est à la fois locale et nationale.
Description
L'usine du Joint français Le bas-relief d'Alain Marcon débute par une représentation de l'usine du Joint français de Saint-Brieuc, productrice de joints en caoutchouc. On peut y voir les ouvriers et ouvrières travailler à différents postes, à la chaîne, il s’agit principalement de femmes, qui représentent plus de 50% de la masse salariale de l’usine.
La répartition des postes se fait tout d’abord par le genre : davantage de femmes travaillent sur des missions de vérification, de moulage, de conditionnement ou de manipulation tandis que les hommes sont assignés aux presses. Cette séparation genrée s’efface rapidement et les femmes s'occupent également des missions plus physiques. Les espaces de travail sont souvent sales à cause de la production de poussières des différents postes.
Au début du mouvement de grève, les ouvriers et ouvrières s’organisent selon les postes occupés pour effectuer sur les machines plusieurs débrayages d’une demi-heure dans la journée pour perturber la production de l’usine. alt=Ce détail de la fresque du Joint Français d'Alain Marcon représente la première journée d'occupation de l'usine de Saint-Brieuc le 13 mars 1972. De part et d'autre du portail fermé des piquets de grève sont installés tandis qu'un patron escalade la clôture discrètement.|vignette|Première journée d'occupation de l'usine du Joint français le 13 mars 1972
13 mars 1972 : Début de l'occupation de l'usine Ce détail de la fresque représente l’occupation de l’usine le . Alain Marcon indique précisément les dates des évènements, ici sur une pancarte représentée sur le portail d’entrée de l’usine. L'artiste représente la phase d'intensification des actions de la grève et le début de l'occupation de l'usine par des éléments symboliques, comme le piquet de grève ou le mégaphone sur le portail. Un homme en costume, peut-être un des cadres supérieurs de l’usine, escalade discrètement la clôture, fuyant la colère des manifestants. vignette|Les revendications des manifestants contre la répression policière et patronale
La représentation de la répression policière Un groupe de manifestants brandit une banderole où est écrit « Pas de répression des négociations » en levant le poing en signe de revendication. Un homme en costume noir et imperméable beige leur fait face, encadré par sept policiers. Ils gardent l'entrée d'un bâtiment de la ville. Alain Marcon représente les revendications et la colère des manifestants contre la répression policière mais aussi patronale lors de la grève.
21 mars 1972 : Meeting de solidarité à la salle Robien Cette scène présente les événements du à la salle Robien, à Saint-Brieuc, tel que l’inscrit Alain Marcon en lettres capitales rouges. Il s’agit du premier meeting de solidarité, qui a lieu après des actions importantes de débrayage et une manifestation qui réunit . Un gala est également organisé pour l’occasion.
Dans la partie supérieure du détail, une bannière où est écrit « Tous avec le joint » fait référence à l’union de plusieurs usines locales autour de la grève. Une assemblée nombreuse se tient devant une tribune où figure une pancarte où est inscrit « Nous ne travaillerons pas avec des fusils dans le dos », slogan crié par les manifestants durant la grève. Il fait référence à l'intervention contestée de la police pour évacuer les manifestations de l'usine occupée depuis le . La banderole est également accompagnée du drapeau rouge, symbole de la lutte ouvrière, et du drapeau breton.
Sur la tribune, un personnage semble s'exprimer de manière vive. Il s'agit certainement d'un des leader du mouvement, Jean Le Faucheur. À ces côtés se tiennent certains représentants des municipalités solidaires, reconnaissables à l'écharpe tricolore, qui ont répondu à l'appel du Parto socialiste unifié (PSU), comme le maire de Saint-Brieuc Yves Le Foll. On peut apercevoir plusieurs musiciens, réunis à l’occasion de ce gala, comme Serge Kerguiduff, Gilles Servat (qui pourrait être représenté ici avec sa guitare), Emile Le Scanff et Evgen Kirjuhel.vignette|220x220px|Jeudi 6 avril et vendredi 7 avril 1972, et jour de grève 5 - 6 avril 1972 : La nuit du Joint français Alain Marcon représente l’intervention de la Compagnie républicaine de sécurité de Saint-Brieuc, dite CRS 13, chargée de disperser les grévistes ayant occupé les locaux de la Direction départementale de la main d’œuvre autour de l’inspecteur du travail pendant la nuit. Les ouvriers sont reconnaissables par leur bleu de travail, tenue classique de l’ouvrier, et les policiers par leur uniforme noir complété d'une ceinture en bandoulière blanche.
Au premier plan, un ouvrier avec une veste rouge saisit un CRS par le col. Alain Marcon représente une scène issue d’une photographie de Jacques Gourmelen, journaliste chez Ouest-France. Il s’agit d’un célèbre événement de la grève du Joint français où deux anciens amis de classe se reconnaissent lors d'une manifestation. Guy Burniaux, ouvrier, empoigne par surprise l'uniforme de son ami d'enfance, Jean-Yvon Antignac, devenu policier. Cette image circule beaucoup et joue un rôle important dans la reconnaissance du conflit à l’échelle nationale. Elle fait la une de Ouest-France et la couverture de Paris-Match
Alain Marcon travaille avec des témoins de la grève pour réaliser le relief dans une volonté d'exactitude historique. Il organise ainsi des consultations au sein d'une maison des jeunes et de la culture. Un jour, un témoin de la grève lui apporte cette photographie et l'artiste choisit de retranscrire cette histoire dans le bois. Au contact des témoins et en se familiarisant avec l'importance chronologique et symbolique des évènements, l'artiste modifie sa composition. Les dessins préparatoires antérieurs montrent en effet la représentation d'une scène d'altercation entre un policier et une femme. alt=Cette image est une photographie d'un détail du bas-relief du Joint français d'Alain Marcon, illustrant la manifestation du 18 avril à Saint-Brieuc, grande manifestation régionale regroupant . Dans une large composition en plongée, une foule dense serpente dans les rues de la ville. La date est mentionnée en partie inférieure. Sur de grandes banderoles portées par la foule sont écrits des slogans, noms d’entreprise, et villes bretonnes. Les visages des participants sont anonymisés, leurs traits absents au profit d’un modelé simplifié et arrondi typique de l’artiste. |vignette|220x220px|La manifestation du 18 avril 1972 à Saint-Brieuc 18 avril 1972 : Manifestation à Saint-Brieuc L'artiste illustre la grande manifestation régionale du 18 avril à Saint-Brieuc, regroupant . Dans une composition large, il représente une foule dense portant de grandes banderoles où son écrits slogans, noms d’entreprise, et noms de villes bretonnes. Alain Marcon reprend le texte et le style de celles réellement brandies par les manifestants, visibles sur les archives à partir desquelles il travaille. La banderole représentée en première ligne, où l'on peut lire « La lutte du joint est celle de tous les travailleurs », reproduit l'une de celles visibles sur les documentaires de l'époque, mais fait aussi écho à un slogan oral, crié par les manifestants. La composition est organisée d’une part par la nature des banderoles (entreprises et villes), d’autre part par l’habillement des manifestants : au centre, un groupe portant des bleus de travail permet à nouveau d'identifier leur statut de travailleurs d’usine. L'artiste représente également la présence féminine au sein des manifestants, signifiée par des cheveux longs, évoquant la mobilisation importante des femmes lors du conflit.
Le traitement des personnages ainsi que le texte des banderoles mettent en avant la valeur régionale de la manifestation et du conflit. Cela fait écho au traitement médiatique de l’époque qui connaît un tournant en ce sens à partir du .vignette|Soutien des paysans envers les grévistes vignette|Manifestation de solidarité ouvrière Les manifestations de solidarité vignette|Distribution de tracts sur un marché en solidarité avec les grévistes La solidarité a été l'un des enjeux clefs de la grève, Alain Marcon la représente dans sa diversité.
Il illustre l'action d'un comité de soutien agricole par une scène de distributions de denrées alimentaires. C'est à partir du que les distributions commencent par le biais du Centre départemental des jeunes agriculteurs (CDJA) du canton de Saint-Brieuc. Les actions du monde agricole se multiplient, le CDJA et la FNSEA organisant plusieurs comités de soutien.
La collaboration des agriculteurs et des ouvriers, pourtant relativement rare, s'explique par des revendications communes. Les deux mondes souffrent collectivement d'une dévalorisation de leur travail, de répressions policières et d'une insatisfaction quant aux décisions de justice. De même, les agriculteurs et agricultrices de la région, en situation de précarité, voient leurs enfants contraints de travailler dans l'industrie. Ainsi, l'un des arguments des organisations syndicales agricoles pour expliquer le soutien aux ouvriers se manifeste dans le slogan : « Nous n'oublions pas que ce sont nos enfants qui travaillent dans ces usines ». L'écho que trouvent les revendications ouvrières dans le monde paysan conduit à la grève du lait en 1972.
Des manifestations de solidarité ouvrières ont lieu dans toute la région. Le bas-relief cite notamment les villes de Nantes et de Saint-Nazaire, pôles ouvriers importants comme le prouve le chantier naval de cette dernière.