Jean-Jacques Abrahams (Etterbeek, – Bruxelles, ) est un avocat, écrivain belge et un personnage de la contre‑culture des années 1970, surnommé « L'homme au magnétophone ».

Biographie

Origines et jeunesse Jean-Jacques Abrahams naît en 1935 à Bruxelles dans une famille juive ashkénaze. Il est le fils de Raymond Abrahams (1906‑1992), un éminent avocat belge, docteur en droit et figure majeure de la communauté juive de Belgique, d'avant et après la Seconde Guerre mondiale.. Raymond naît à Liège en 1906 dans une famille d'immigrés juifs néerlandais. L'épouse de Raymond et la mère de Jean-Jacques, Julienne Francfort, était française, fille d'un négociant en textile ; ses deux parents, juifs alsaciens‑lorrains, étaient originaires d'Allemagne et de Hongrie..

Jean-Jacques Abrahams, par son père Raymond, est cousin de la femme de lettres et psychanalyste belge Jacqueline Harpman..

Durant la Seconde Guerre mondiale, une importante partie de la famille de son père est déportée, depuis la Caserne Dossin à Malines, et exterminée à Auschwitz. En 1940, Jean-Jacques, âgé de cinq ans, trouve refuge avec sa mère Julienne et son demi‑frère Daniel à New York, aux États-Unis, tandis que son père Raymond part rejoindre les Forces armées belges à Londres..

Après la guerre, la famille se réunit à nouveau ; Jean-Jacques, surnommé alors Johnny, retourne vivre avec ses deux parents à Bruxelles. Adolescent bagarreur, tourmenté et déjà rebelle à toute autorité, il est profondément marqué par la disparition des membres de sa famille dans les chambres à gaz et par l'ampleur du judéocide. Toute sa vie, Abrahams sera hanté par la Shoah, la culpabilité d'être en vie et d'avoir échappé au destin funeste de son peuple. Dès lors, à quatorze ans, Abrahams est envoyé par son père chez un psychiatre, Jean‑Louis van Nypelseer..

Malgré son tempérament de tête brûlée, Abrahams n'en est pas moins un étudiant brillant ; il entre à l'université et débute ses études en droit à l'âge de seize ans seulement, commence à plaider à vingt‑et‑un ans et devient docteur en droit à vingt‑cinq ans. Il travaille ensuite plusieurs années pour le cabinet d'avocat de son père. En 1966, à trente ans, il cesse d'exercer comme avocat, ne se consacre plus qu'à l'écriture et s'embarque, petit à petit, dans une nouvelle vie bohème d'intellectuel, essayiste, poète, dramaturge, justicier et utopiste débridé....

Naissance de « L'Homme au magnétophone » Après des années de thérapie, en , Abrahams décide d'apporter un magnétophone durant une séance. Il demande au thérapeute de rendre compte au micro de sa méthodologie et du fait qu'elle n'a, selon lui, pas du tout été bénéfique. Cependant, pendant que l'appareil d'enregistrement fonctionne, le médecin refuse de parler. Abrahams met ensuite fin à l'enregistrement lorsque l'analyste se met à appeler à l'aide et le menace de contacter la police. Il décide de le faire interner d'office dans le service psychiatrique de l'hôpital Brugmann, d'où Abrahams s'échappe en quittant simplement l'établissement. À la demande de son père et de son demi‑frère Daniel, qui est médecin psychiatre, il est piégé et interné à nouveau ; cette fois il parvient à s'évader en sautant du troisième étage...

Cette confrontation entre Abrahams et son thérapeute a été reprise par les partisans et les opposants de la psychiatrie et de la psychanalyse. En , Jean-Paul Sartre, fasciné par l'enregistrement de la séance, débute une correspondance, d'abord par l'entremise de Claude Lanzmann, puis directement avec Abrahams. Sartre décide de publier dans Les Temps modernes une transcription de cet échange, accompagnée d'un essaiJ.-P. Sartre, « L'Homme au magnétophone », in: Les Temps modernes, 1969, , . dans lequel Sartre défend sa publication, et de deux contre‑réponses de ses collègues contributeurs, Jean‑Bertrand PontalisJ.-B. Pontalis, « Réponse à Sartre », in: Les Temps modernes, 1969, , . et Bernard PingaudB. Pingaud, « Réponse à Sartre », in: Les Temps modernes, 1969, , .. Peu de temps après la publication du « Dialogue psychanalytique », qui provoque une rupture au sein du comité de rédaction de la revue, Pontalis et Pingaud quittent Les Temps modernes..

En , Abrahams diffuse l'enregistrement en marge du programme du Centre d'art et de communication d'Anvers A37 90 89, tandis que Marcel Broodthaers inaugure son Musée d'art moderne / Département des Aigles / Section siècle.

Carrière À partir de 1967 et durant les années 1970, à la suite de l'enregistrement, des enfermements psychiatriques répétés qu'il a subis de la part de ses proches, des évasions, des décès successifs de sa mère Julienne et de son frère cadet, et de ses démêlés avec la justice, Abrahams rompt avec sa famille. Il mène alors une vie de nomade vagabond sans domicile fixe entre la Belgique, la France, les États‑Unis et le Canada. Il se met à exercer toutes sortes de métiers et continue d'écrire frénétiquement, ne se préoccupant nullement de la publication ou de la postérité de ses écrits, abandonnant ses papiers et ses pensées chez ceux qui ont eu la bonté de le nourrir ou de l'héberger : « Sa voiture débordait de papiers. Lorsqu'il commençait à écrire, plus rien ne pouvait l'arrêter. S'il ne trouvait pas de feuille de papier, il écrivait sur du papier toilette ou des parties de son corps ».

En 1972, l'enregistrement de l'Homme au magnétophone est diffusé par France Culture. La même année, Gilles Deleuze et Félix Guattari rapportent le choc entre Abrahams et son analyste dans L'Anti-ŒdipeG. Deleuze & F. Guattari, L'Anti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, .. En , Philippe Sollers, dans sa revue Tel Quel, publie à son tour le dialogue. En février suivant, est publié L'Homme au magnétophone sous son nom d'Abrahams, réunissant le fameux « Dialogue psychanalytique » – pièce en un acte et deux scènes – ainsi que d'autres textes mêlant psychanalyse, philosophie du langage, marxisme, existentialisme, antipsychiatrie et des écrits pour le théâtre, aux éditions Le Sagittaire, premier volume de la collection « Contre-Attaque » dirigée par Gérard Guégan et Raphaël Sorin. Dans un article suivant la publication, le quotidien français Le Monde place « l'homme au magnétophone » au rang des grands cas de la psychanalyse, avec « l'Homme aux loups » et « l'Homme aux rats ».. Dans les années qui ont suivi, le livre d'Abrahams a été traduit en anglais, en allemand, en italien et en portugais.

La traduction de « L'Homme au magnétophone » en portugais brésilien fut réalisée par la femme de lettres brésilienne Clarice Lispector, juste avant le décès de celle‑ci en 1977, et éditée en 1978 par la maison d'édition Imago Editora sous le titre « O homem do gravador »..

Au cours des années 1970, Jean-Jacques Abrahams a également vécu, avec son fils Yahweh, au centre de recherche de Montfaucon, une communauté hippie, artistique et libertaire, où il rencontre et lie une amitié fusionnelle avec la jeune poétesse belge Sophie Podolski (autrice de l'œuvre graphique Le pays où tout est permis en 1972). Compagnons de route et tous deux révoltés contre les institutions bourgeoises, Abrahams et Podolski s'auto‑alimentent dans leurs créations respectives. Leurs écrits explorent les limites du langage et de la psychose et captivent Philippe Sollers, devenu ami d'Abrahams, qui les publie régulièrement dans sa revue Tel Quel des années 1970. Les écrits d'Abrahams et de Podolski sont également publiés dans la revue Luna‑Park, dirigée par Marc Dachy..

L'écrivain et poète chilien Roberto Bolaño, fasciné par le destin tragique de ce duo, les transforme en personnages littéraires. Il cite nommément Jean-Jacques Abrahams et Sophie Podolski dans son roman Anvers (1980) et dans d'autres de ses œuvres – des poèmes, l'une des nouvelles du recueil Les putains meurtrières – et cite encore Abrahams dans son roman Le Troisième Reich (1989). Si Abrahams et Podolski piquent la curiosité de Roberto Bolaño, c'est qu'ils ressemblent étrangement aux poètes de son roman Les Détectives sauvages (1998) : « ils vivent comme des poètes plutôt que d'écrire de la poésie ; ce sont leurs existences qui sont poétiques et sauvages, une véritable performance constante et continue ». Pour Bolaño, Abrahams est l'un d'entre eux ; il écrit par extraits, confie ses écrits à des éditeurs et leur dit : « Faites-en ce que vous voulez ».

Au début des années 1980, alors qu'il doit débuter, en tant qu'acteur, les répétitions d'une pièce de théâtre à Paris avec Pierre Clémenti, il est victime d'une intoxication grave au monoxyde de carbone. Cet accident met un terme à ses travaux intellectuels et à sa recherche artistique, et scelle ainsi tragiquement le destin de l'Homme au magnétophone. Dès lors, il décide de se retirer dans l'ombre. Sa disparition soudaine de la vie publique continuera de faire planer du mystère autour de sa figure et de son existence.

Vie privée Dans les années 1960, il a entretenu une amitié amoureuse et une correspondance avec l'actrice Évelyne Rey (la sœur de Claude Lanzmann, qui fut également l'amante de Sartre). Son amitié et sa complicité avec la poétesse Sophie Podolski dans les années 1970 sont connues.

Jean-Jacques Abrahams est le père de deux enfants. D'abord un fils, Yahweh, né en 1973 et auquel il a dédié un texte dans L'Homme au magnétophone.

En 1982, Jean-Jacques Abrahams se marie, à la Maison communale d'Ixelles, avec Marina Sampieri, une Française d'origine corse et ex‑compagne d'Yvon Vromman, peintre, graveur et leader du groupe de rock expérimental belge The Honeymoon Killers. De leur union naît sa fille à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, Flore Abrahams, qui est actrice et productrice.....

Après son accident tragique, il a continué de résider à Bruxelles, entouré de son épouse et de ses enfants, jusqu'à ce qu'il décède d'un cancer en 2015.

Notes et références

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