Valery Gergiev, ou parfois Valeri Abissalovitch Guerguiev (en ; en , ), est un chef d'orchestre russe d'origine ossète, né le à Moscou.

Jusqu'en 2022, il est l'un des chefs les plus actifs de sa génération, à la fois en Russie (chef principal et directeur artistique du théâtre Mariinsky), et à l’international (collaborations régulières, en tant que chef principal ou invité, avec le Metropolitan Opera de New York, l'Orchestre philharmonique de Rotterdam, de Vienne, de Munich, l'Orchestre symphonique de Londres…).

Sa carrière est à l'arrêt en Occident et au Japon depuis qu'il refuse de s'exprimer publiquement au sujet de l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

Biographie

Enfance et formation

Né dans une famille d'origine ossète, il est élevé à Ordjonikidzé (redevenue depuis 1991 Vladikavkaz) entre ses et ses . À , la mort de son père précipite sa vocation d'artiste.

Il étudie le piano et la direction d'orchestre au conservatoire Rimski-Korsakov de Léningrad (redevenue Saint-Pétersbourg en 1991), où il est profondément marqué par l'enseignement et la personnalité du grand pédagogue de la direction Ilya Moussine.

Débuts (1977-1987)

En 1977, il est remarqué par Herbert von Karajan, qui aurait souhaité le prendre comme assistant, mais les courriers se seraient apparemment perdus dans les méandres bureaucratiques. Il est finalement recruté par Iouri Temirkanov, en tant que chef d'orchestre assistant au Théâtre Kirov (rebaptisé Théâtre Mariinsky en 1992).

Carrière internationale (1988-2022)

En 1988, Temirkanov est nommé à la tête de l'Orchestre philharmonique de Leningrad, laissant à Gergiev le poste de directeur musical du Mariinsky. Décidé à redonner à l'institution, qui avait alors sombré dans la routine et faisait face à une situation économique et politique instable, sa splendeur passée, il y investit d'abord à perte ses propres cachets. En 1998, il est nommé directeur général et fonde une académie pour jeunes chanteurs que dirige sa sœur Larissa Gergieva.

Il réussit à hisser l'ensemble à un niveau musical internationalement reconnu, comme en témoignent des tournées effectuées dans plus de , des enregistrements d'œuvres lyriques et symphoniques russes, dont certains sont considérés comme les plus réussis parmi des enregistrements récents (voir références au paragraphe suivant). Ou encore des productions d'œuvres particulièrement exigeantes du répertoire non-russe, comme Le Ring, Les Troyens, ou La Femme sans ombre, où la distribution est intégralement tenue par la troupe du Théâtre Mariinsky.

Dans le courant des années 1990, il obtient le soutien du maire de Saint-Pétersbourg Anatoli Sobtchak et de son premier adjoint Vladimir Poutine pour créer une nouvelle salle de concert (inaugurée en 2006) et un opéra ultra-moderne (le , inauguré en 2013).

En 1995, il est nommé directeur musical de l'Orchestre philharmonique de Rotterdam, poste qu'il conservera jusqu'en 2008.

À partir de 1997, il est régulièrement invité à diriger l'Orchestre philharmonique de Vienne, avec lequel il donnera plus de , au Musikeverein de Vienne, au Festival de Salzburg, et en tournée sur les cinq continents.

À partir de 1998, il devient du Metropolitan Opera de New York. Il y dirige entre autres La Dame de pique (1999), Parsifal (2000), Le Vaisseau fantôme (2000, 2020), Le Rossignol et Œdipus rex (2004), Salomé (2004), La traviata (2004), Eugène Onéguine (2007, 2013), Le Joueur (2008), Boris Goudonov (2010), Iolanta et Le Château de Barbe-Bleue (2015).

En 2007, il succède à Colin Davis à la tête de l'Orchestre symphonique de Londres — tout en conservant son activité au Théâtre Mariinsky. Cette collaboration donne lieu à une importante production discographique, comprenant à la fois de nouvelles versions d'œuvres déjà enregistrées avec d'autres orchestres, et des nouveautés, notamment un cycle complet Mahler.

En 2015, il succède à Lorin Maazel à la tête de l'Orchestre philharmonique de Munich (le poste était resté vacant après le départ de Maazel en 2014, pour des raisons de santé).

À partir de l'été 2018, il prend également la tête de l'Orchestre du Festival de Verbier, succédant à Charles Dutoit.

Chef hyperactif et omniprésent, le nombre de ses concerts annuels atteint des records : 143 pour l'année 2016 d'après un décompte vérifiée, et jusqu'à 275 selon une estimation proposée en 2018. Avec comme conséquence des temps de répétition souvent insuffisants, et des prestations de qualité très variable, où des soirées mémorables alternent avec des exécutions routinières, voire carrément bâclées.

En France, il aura dirigé à de nombreuses reprises entre 2003 et 2021, tantôt en tournée avec l'Orchestre du Théâtre Mariinsky, l'Orchestre symphonique de Londres ou le Philharmonique de Vienne, tantôt en tant que chef invité, à l'Opéra de Paris-Bastille (Otello, Tristan et Isolde et Le Nez en 2005, Lohengrin et Roméo et Juliette de Berlioz en 2007), en concert avec l'Orchestre de Paris, ou encore avec l'Orchestre national de France pour le traditionnel Concert de Paris du , en 2017.

Déprogrammation en Occident et au Japon (2022)

En , Valery Gergiev refuse de condamner publiquement l'invasion de l'Ukraine par la Russie, décidée par Poutine, dont il est notoirement proche. Il est alors déprogrammé de plusieurs salles de concerts prestigieuses telles que Carnegie Hall à New York ou la Scala de Milan, puis congédié de la direction de l'Orchestre philharmonique de Munich le , et finalement de tous ses engagements en Occident. En , le Japon annule également ses engagements.

Le chef poursuit depuis son activité en Russie, aussi bien au Théâtre Mariinsky qu'en tournée jusqu'à Vladivostok, et envisage un projet de direction commune des Théâtres Mariinsky (Saint-Pétersbourg) et Bolchoï (Moscou) à la suite de la démission de l'ancien directeur Tugan Sokhiev.

Style musical et appréciation

Il est impossible de qualifier le style musical de Valery Gergiev de façon globale, tant ses interprétations varient d'un concert ou d'un enregistrement à l'autre.

Les meilleurs jours, Gergiev est considéré comme chef particulièrement charismatique, dont la direction "passionnée", "fougueuse", "électrique", "volcanique", "incandescente", "théâtrale", "magnétique", ou encore "possédée", hypnotise et galvanise les musiciens.

Le violoncelliste Gautier Capuçon déclare ainsi : . Parmi les musiciens de l'Orchestre symphonique de Londres, le contrebassiste Matt Gibson affirme . La bassoniste solo indique : . Un flûtiste du LSO raconte, à propos d'une exécution de Petrouchka, avoir vu le chef entrer en courant comme si la fête du conte avait déjà commencé depuis longtemps, et saluer et battre la levée initiale en un seul geste, prenant presque les instrumentistes par surprise : .

Gergiev s'est d'abord fait connaître en tant que chef d'opéra et spécialiste du répertoire russe. Certains des enregistrements audio et vidéo d'opéras russes réalisés sous sa direction, avec l'orchestre du Mariinski / Kirov, sont considérés comme parmi les plus réussis de l'époque récente, s'agissant d'œuvres de Tchaïkovsky (La dame de pique, Iolanta), Borodine (Le Prince Igor), Moussorgsky (Boris Godounov), Rimski-Korsakov (La Fiancée du tsar, Kachtcheï l'immortel, La légende de la cité invisible de Kitège, Le conte du tsar Saltan, Sadko), Stravinsky (Les Noces) Prokofiev (Semyon Kotko, L'amour des trois oranges, Le joueur), Chostakovitch (Le nez), ou encore Chtchedrine (Le vagabond ensorcelé, Le gaucher). Ce à quoi s'ajoutent des captations occasionnelles avec d'autres orchestres (ex: Eugène Onéguine à New York).

Dans le répertoire symphonique russe et la musique de ballet, de nombreux concerts et enregistrements réalisés avec divers orchestres ont été particulièrement appréciées pour le caractère théâtral, passionné, ou chorégraphique de sa direction. Cela concerne notamment des œuvres de Tchaïkovsky (Symphonies, et plus particulièrement les n° 3 à 6, La belle au bois dormant, Casse-noisette, Roméo et Juliette, Francesca da Rimini, ouvertures), Moussorgsky (Tableaux d'une exposition et Une nuit sur le mont Chauve), Borodine (Symphonies, Dans les steppes de l'Asie centrale), Balakirev (Tamara, Islamey), Glazounov (Concerto pour violon, Concerto pour piano), Rimski-Korsakov (Shéhérazade), Rachmaninov (Symphonies n°1 et 2, Danses symphoniques, Le Rocher), Stravinsky (L'Oiseau de feu, Petrouchka, Le Chant du rossignol, Symphonie en ut, s), Prokofiev (Roméo et Juliette, Symphonies, Concertos pour piano, Concertos pour violon), Chostakovitch (Symphonies, et plus particulièrement les n° 5, 7, 9, 15, Concertos pour piano, pour violoncelle, pour violon), Chtchedrine (Concertos pour piano, Concerto pour orchestre n°1, Le petit cheval bossu, Diptyque symphonique, Carmen-Suite), Schnittke (Concerto pour alto), Goubaïdoulina (The Rider on the White Horse, Concerto pour violon), ou encore Tichtchenko (Dante-Symphonie n°1).

En dehors du répertoire russe, Gergiev a pu également donner des interprétations remarquables d'œuvres de Hector Berlioz (Symphonie fantastique, Roméo et Juliette, Benvenuto Cellini), Wagner (Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et Isolde, Le Ring, Parsifal), Verdi (Otello, La Force du destin, Requiem), Liszt (Concerto pour piano n°1, Les Préludes), Strauss (Salome, Elektra, La femme sans ombre, Une vie de héros), Mahler (Symphonies n°2, 3, 5, 6), Debussy (Le martyre de Saint Sébastien, La mer), Bartók (Le Château de Barbe-Bleue, Concerto pour orchestre, Suite du Mandarin Merveilleux, Concertos pour piano), Szymanowski (Symphonies, Stabat Mater, Concertos pour violon), Messiaen (L'ascension, Les Offrandes oubliées), Dutilleux (Métaboles, L'arbre des songes).

Mais il peut aussi se montrer extrêmement irrégulier, en concert comme en enregistrement, y compris dans les mêmes œuvres et avec les mêmes orchestres, selon les jours, l'inspiration du moment, ou encore entre le début et la fin d'un même concert. Le chef admet changer fréquemment de choix interprétatif selon son , selon l'acoustique de la salle, ou simplement pour , et reconnait que sa propre concentration est l'un des premiers facteurs du succès ou non d'un concert.

De fait, les mêmes commentateurs ont aussi rapporté de nombreuses prestations , , , , , , , parfois , parfois sans raison, voire , chez Tchaikovski, Rachmaninov, Scriabine, Stravinsky, Prokofiev, Chostakovitch, Berlioz, Wagner, Mahler, Bartók, Debussy, Ravel, ou encore de façon générale. Pointant des répétitions souvent insuffisantes et un manque parfois visible de préparation du chef, certains critiques vont jusqu'à évoquer une attitude "à la limite du je-m'en-foutisme", situation qui semble devenir de plus en plus fréquente avec les années, ou considèrent que sa popularité largement surfaite.

Concernant son travail réalisé avec l'orchestre et la troupe du Théâtre Mariinsky, certains projets révèlent davantage des limites en termes de style (Rossini, Donizetti). À l'inverse, dans le répertoire russe, certains commentateurs notent des lectures généralement moins , plus , à la fois dans l'expression et les sonorités, que celles de chefs de l'époque soviétique.

Enfin, certaines de ses interprétations divisent la critique: une même exécution peut être qualifié de , ou , ou au contraire , ou , comme on peut le lire en comparant des comptes-rendus d'enregistrements du Sacre du printemps, Petrouchka, Alexandre Nevski, La Walkyrie, Symphonie Fantastique, Symphonies et 7 de Mahler, Symphonies de Scriabine.

Sa gestuelle est particulièrement singulière. Certains traits dérivent de l'enseignement d'Ilia Moussine, qui fut entre autres le professeur de direction de Iouri Temirkanov, Semyon Bychkov, Tugan Sokhiev, ou encore Teodor Currentzis. Par exemple, une battue "inversée" (les temps étant marqués vers le haut et non vers le bas), ou l'usage fréquent de mouvements circulaires plutôt qu'angulaires, associés à l'idée de donner un élan à la musique, point auquel Moussine accordait la plus grande importance.