vignette|« Mille et Une Nuits » en arabe De nombreux manuscrits ont servi de base pour les multiples éditions et traductions des Mille et Une Nuits. Ils sont tous différents, variant dans leur lieu et époque d'origine, leur style d'écriture... Certains sont indépendants, d'autres font partie d'un ensemble mêlant divers manuscrits sur différents sujets. Ils ne sont pas forcément complets. Ceux qui le sont ne contiennent pas tous les mêmes contes, ne les présentent pas dans le même ordre ou proposent des variantes, même infimes, dans la relation d'un même conte. Enfin varie la numérotation des nuits, quand elle est présente.
Quelques manuscrits peuvent être qualifiés de « forgeries », étant des faux créés à partir d'assemblages provenant de divers manuscrits. Aussi, les copistes peuvent intégrer dans leurs manuscrits des contes puisés dans d'autres recueils, tels que Kalila et Dimna, ou des histoires de Nasr Eddin Hodja (ou Jûha, ou Goha le simple). Pour finir, les traductions des Nuits se basent généralement sur quatre principales éditions du texte arabe, reprenant elles-mêmes différents manuscrits : celles de Calcutta I et II, celle de Breslau et celle de BoulaqMargaret Sironval, Les Mille et Une Nuits, Gallimard, La Pléiade, 2005, Tome I, Chronologie : Itinéraire des Mille et Une Nuits, p. XLVII..
Présentation générale vignette|Mille et une nuits, manuscrit Volume 1, aquarelle sur papier, 18 x 32 cm Musée du palais du Golestan, Téhéran, manuscrit n° 2240. Si la mémoire collective retient des histoires de Shéhérazade sa transmission orale, il ne faut pas oublier que l'héroïne du conte-cadre s'est nourrie de la lecture de livres, d'annales et de vies de rois anciens. Ainsi, sous sa parole vive et derrière les conteurs qui se sont transmis les Nuits, il faut imaginer le travail des scribes qui, au fil des siècles, recomposèrent ces contes, puis les enregistrèrent « en lettres d'or ». Témoignent de cette aventure « écrite » des manuscrits et de rares petits cahiers de conteurs de maîtres à disciples. On y retrouve différents registres d'expression : langues littéraire et dialectale occasionnellement dans une langue moyenne, entre littératures savantes et populaires. S'enchevêtrent aussi les transmissions écrites et orales : les Nuits sont donc les deux à la fois. Les zones d'ombres sont multiples et étendues. Mais, aussi loin que nous remontons dans le passé, seuls les manuscrits nous permettent de « voir » le ou les textes.
Ces manuscrits, aux mains de savants ou de collectionneurs, ont souvent subi le lot des trésors : égarés, enfouis, perdus en mer, volés, falsifiés, disparus, en ne laissant éventuellement que de vagues indices de leur existence... Tout cela donne aux Nuits un parfum d'inachevé, texte vivant attendant un certain complément. Comme l'affirme Michel Melot : Margaret Sironval, Les Mille et Une Nuits, Gallimard, La Pléiade, 2005, Tome III, Les manuscrits des « Mille et Une Nuits », p. 1011-1018..
Le manuscrit de Galland servit de base au premier traducteur de ces contes arabes, l'orientaliste Antoine Galland, pour sa traduction en français au . Avant la création de ce document (peut-être au ), six siècles sont passés pendant lesquels les Nuits ont été transmises par écrit comme par oral. La première trace connue du titre des Mille et Une Nuits se trouve sur un document conservé à Chicago datant du (voir plus bas). Puis, d'autres siècles ont vu la rédaction d'autres manuscrits, jusqu'aux plus tardifs du . La plupart des manuscrits recensés sont conservés dans les bibliothèques européennes. Beaucoup de ces manuscrits ont servi pour des éditions imprimées, telles que celles de Calcutta. Mais ils ont souvent disparu, probablement détruits par les imprimeurs. Tous ces manuscrits sont globalement catégorisés selon leurs lieux de conservation.
Depuis la fin du , plusieurs chercheurs ont comparé et essayé de classer ces différents manuscrits. Mais de nombreuses difficultés se dressent sur leur chemin. Déjà, ils sont dispersés dans des bibliothèques du monde entier. Majoritairement inédits, leur nombre est difficilement quantifiable. Surtout que chacun pouvait être composé de plusieurs volumes, sans compter les versions partielles des Nuits présentes dans des manuscrits indépendants.
Ibrahim Akel, dans la publication qu'il a dirigée intitulée Liste des manuscrits arabes des Nuits et publiée en 2022, donne un chiffre de cent-quatorze. Pour l'obtenir, il établit cette définition : . Toutefois, son équipe a également inclus dans sa liste des manuscrits ne correspondant pas tout à fait à cette définition, mais qu'elle a tenu à signaler, témoignant de l’intérêt qu’avaient certains copistes à tenter d’intégrer leur travail dans la « sphère des Nuits ». Cependant, elle ne tient pas compte des manuscrits des Cent et une nuits : malgré leur importance pour l’étude de l’histoire du texte, ils relèvent d’une tradition différente, tant par leur taille et par leur contenu. Ils doivent donc bénéficier de développements plus complexes.
Sauf quelques exceptions, tous les manuscrits listés sont incomplets et souvent en mauvais état : il peut leur manquer le début ou la fin, un ou plusieurs volumes, ainsi que quelques pages. Quinze sont complets (c'est-à-dire qu'ils comprennent un début, un milieu et une fin) et datent apparemment tous du : ce sont donc les plus récents. Ceci s'explique notamment par le fait que les documents plus anciens ont souvent été très utilisés et donc, plus usés et dégradés. De plus, pendant la deuxième moitié du et le début du , l'incomplétude du manuscrit incomplet de Galland a poussé des scientifiques à partir en quête de manuscrits « complets » des Nuits. Des lettrés arabes se sont donc mis à composer de nouveaux manuscrits pour combler cette lacune. Si le titre complet du recueil est littéralement (en , kitāb Alf layla wa layla), certains documents en proposent une version abrégée, parlant plutôt de (Alf layla).
L'enjeu des Nuits est donc de collecter un nombre toujours plus important d'histoires afin de compléter le recueil et atteindre le fameux chiffre de mille et une nuits. La quête de nouveaux manuscrits encouragea des scribes adroits d'en confectionner des faux dans un but lucratif. Dès le , les « antiquaires » français et anglais ont bien conscience que les « originaux » des textes peuvent se fabriquer à la demande. Jean Jacques Antoine Caussin de Perceval, Antoine-Isaac Silvestre de Sacy, ou Charles Lamb constatent la diversité des sources et de la circonspection avec laquelle il faut accueillir les « nouveaux » manuscrits, dont encore d'autres se font connaître aujourd'hui. Tous ces mystères permettent toutes sortes de déclaration, dont il est parfois impossible de déclarer la véracité. Par exemple, Joseph-Charles Mardrus déclare que sa traduction (datant de 1899-1904) repose sur un manuscrit qu'il aurait possédé, mais qui n'a jamais été recensé. De même qu'il dit s'être basé sur les quatre éditions arabes connues, tout en puisant aussi librement dans des recueils de contes analogues pour nourrir son propre travail.
Le savant franco-allemand Hermann Zotenberg a étudié différents manuscrits des Nuits de la Bibliothèque nationale de France et quelques autres ; il en a tiré répartition en trois groupes dans la première partie du vingt-huitième tome des Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques, bien qu'il ait lui-même admis que son classement n'était pas définitif. Par la suite, son système a été repris pour tous les manuscrits des Nuits, mais simplifié à deux branchesHermann Zotenberg, Notice sur quelques manuscrits des Mille et une Nuits et la traduction de Galland, dans Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques, t. 28,1, pp. 167 à 320, 1887 (lire en ligne) :
Le premier concerne les manuscrits en provinces musulmanes de l'Asie. Hormis les manuscrits de Chavis et de Sabbagh, ne contiennent que les premières parties de l'ouvrage. Plus ou moins incomplètes, les copies s'arrêtent presque toutes au milieu du texte et semblent inachevées. Elles sont assez homogènes, sans être totalement uniformes. Selon leur étendue, elles contiennent généralement les mêmes contes, agencés dans le même ordre. Elle est depuis qualifiée de branche syrienne. Concernant les contes rattachables à l'époque abbasside, le calife Hâroun ar-Rachîd y joue un rôle important. Le manuscrit Galland en est l'exemple le plus célèbre. Celle qui est actuellement appelée branche égyptienne (aussi nommée « Recension égyptienne de Zotenberg » (ZER)) réunit deux groupes, qui comprennent des contes nouvellement collectés, principalement en Égypte. L'un, le plus nombreux, comprend les manuscrits d'origine égyptienne, caractérisés par un style particulier et une narration plus condensée, par la nature et la disposition de leurs contes, par beaucoup d'historiettes et de fables, et par l'intégration, dans la première partie de l'ouvrage, du grand roman de chevalerie 'Omar Al-Na'mân. L'autre diffère concernant la distribution des contes, tant entre eux que par rapport aux deux autres groupes. Ils témoigne d'une prolifération de copies datées de la fin du et du début du , divisées en mille et une nuits et contenant quelque deux-cent-vingt contes. En outre, on y trouve des versions modifiées de contes de la branche syrienne, ainsi que certains empruntés à d'autres recueils de contes d'origines diverses, provenant de sources orales ou écrites. Le manuscrit conservé à la bibliothèque d’al-Azhar du Caire et datant de 1719 correspond à un état ancien de la branche. Il montre que les manuscrits la composant possédaient leur propre tradition, avec des manuscrits complets conçus bien avant le milieu du , indépendamment du manuscrit Galland.
Présentation des manuscrits
Premiers témoins En 1896, des fouilles effectuées dans un cimetière du Caire (en Égypte) mirent au jour toutes sortes de manuscrits, traitant de droit, de commerce, de religion, de littérature... Ils font partie de la Geniza du Caire, riche dépôt de documents anciens. Si certains ont été écrits sur du papyrus, la plupart l'ont été sur du papier, support dont l'usage devint courant à Bagdad à partir du . Les musulmans détenaient cette technique de papeterie d'artisans chinois, emprisonnés en 751 après la bataille de Talas. C'est à Samarcande que se tint longtemps la fabrique de papiers la plus réputée du monde musulman. Deux siècles plus tard, ce matériau gagna l'Égypte afin de remplacer le papyrus. Quantité de documents exhumés au Caire seront ensuite dispersés au gré des ventes.