Les 10 d'Alaquàs ( ; ) sont un groupe de dix militants antifranquistes valenciens connus pour avoir été détenus par la police politique de la dictature lors d'une réunion en défense de la démocratie et de l'autonomie politique régionale le dans la ville d'Alaquàs, près de Valence.

Libérés après trois jours contre le versement d'une importante caution, ils sont poursuivis pour « association illicite » puis bénéficient d'une grâce au mois de novembre suivant, quelques jours après la mort du général Franco.

Au moment de leur détention, ils reçoivent le soutien de nombreux intellectuels et le retentissement de l'évènement en fait un épisode marquant de la transition démocratique au Pays valencien (actuelle Communauté valencienne).

Contexte vignette|Célébration de la Révolution des Œillets à Lisbonne (avril 1974). L'épisode des 10 d'Alaquàs a lieu dans un contexte de crise finale de la dictature franquiste, également marqué par les évènements récents de la révolution des Œillets (en ) au Portugal voisin, qui a mis à bas la dictature de Salazar, suivie du démantèlement de sa police politique, la Polícia internacional e de defesa do estado, dont certains membres sont identifiés et mis en cause par le nouveau régime démocratique. L'idée que certains des opposants au régime seront peut-être ceux qui gouverneront bientôt pèse sur l'ensemble des évènements d'Alaquàs et influence certains représentants des forces de l'ordre et des autorités judiciaires.

Les « 10 d'Alaquàs » sont issus de la (« Table démocratique du Pays valencien »), organisme unitaire formé en 1973 regroupant des partis clandestins issus de différentes tendances politiques de l'opposition au franquisme dans la région...

La revendication fondamentale de la est la reconnaissance du Pays valencien comme une « nationalité historique » lors du processus de changement démocratique de régime pressenti comme inéluctable et imminent dans les rangs de l'opposition à la dictature..., c'est-à-dire que la région soit d'emblée placée sur un pied d'égalité avec la Catalogne, le Pays basque et la Galice., les seules à qui avait été concédé un statut d'autonomie au cours de la Seconde République.

Il s'agit, pour les principales organisation de l'opposition valencienne au régime à l'exception du Parti communiste, de contrer la décision prise en par la Junta Democrática de España (dominée par le PCE), réunie à Paris, d'exclure le Pays valencien des revendications prioritaires sur l'autonomie régionale, décision qui motive leur refus de participer à la Junta... gauche|vignette|Vicent Ventura.

Sous l'impulsion de Vicent Ventura, alors leader du PSPV et l'une des figures les plus influentes de la démocratie chrétienne valencienne, des participants à la Taula entreprennent de travailler à la fondation d'un (« Conseil démocratique du Pays valencien », en sigle CDPV), c'est-à-dire une plateforme strictement valencienne qui se chargerait de rédiger un statut d'autonomie et mettrait en avant la volonté des organisations qu'ils représentent d'accorder une importance fondamentale à la question de l'autonomie valencienne..

L'objectif du Consell serait de parvenir à un accord sur une série de revendications réalistes et consensuelles auprès d'organisations politiques de sensibilités variées : dans son programme, le CDPV réclamerait le rétablissement des libertés fondamentales, l'amnistie politique et la restauration de la Généralité valencienne à travers l'instauration d'un gouvernement régional provisoire. Au début de la transition, « Liberté, amnistie, statut d'autonomie » deviendra le principal slogan des manifestations antifranquistes dans la région. vignette|Galerie du cloître des Escuelas Pías PP. Escolapios, situé rue Carniceros à Valence, où a lieu la première réunion des membres de la Taula.

Une première réunion a lieu début juin au Colegio de las Escuelas Pías PP. Escolapios situé rue Carnissers, dans le district de Ciutat Vella, dans le centre historique de la capitale valencienne, tenu par des religieux connus pour leurs affinités avec les revendications démocratiques et des droits linguistiques. La deuxième réunion a lieu dans un bureau occupé par Vicent Ventura au cabinet Sigma .

Il apparaît qu'une troisième réunion sera nécessaire pour finaliser la déclaration fondationnelle du . Ernest Sena i Calabuig, Vicent Miquel i Diego et , représentants de l'UDPV (de sensibilité démocrate chrétienne, de centre droit) à la , s'étant présentés en retard, ils ne sont pas conviés à la réunion suivante, au cours de laquelle l'arrestation a lieu..

Réunion et arrestation gauche|vignette|Façade de la la Maison d'exercices spirituels de l'Immaculée Conception de l'ordre des Sœurs de la charité de sainte Anne d'Alaquàs, où a eu lieu l'arrestation le . Sur proposition de Josep Guia, le lieu choisi est un couvent situé à Alaquàs, près de Valence : la Maison d'exercices spirituels de l'Immaculée Conception de l'ordre des Sœurs de la charité de sainte Anne.

Les militants suivent scrupuleusement les mesures de précaution habituelle des antifranquistes dans leurs préparatifs : ignorant le lieu de rendez-vous final, ils partent chacun d'un endroit différent et finissent par arriver à l'endroit connu grâce à une série de mots de passe.

Néanmoins, l'un des participants fait depuis plusieurs jours l'objet d'une filature routinière de la part de la police franquiste, qui prend ainsi fortuitement connaissance de la réunion. Les participants avaient anticipé cette possibilité et prévu de donner une même version, concordant en apparence avec les postulats religieux de la dictature, en cas d'intervention policière : l'objet de la réunion est un échange autour d'une table ronde à laquelle plusieurs d'entre eux avaient participé et qui avait fait l'objet d'un article paru dans la revue , publiée par le diocèse de Vic.

Ils se retrouvent au couvent le , jour de la Saint-Jean, où ils se présentent vers 17 h en prétendant souhaiter pratiquer ensemble des exercices de (« cohabitation ») pendant le reste de la journée, les sœurs tenant le lieu étant elles aussi connues pour leur tolérance envers les militants démocrates, à la condition qu'ils montrent une acceptabilité de façade aux yeux du régime sous un tel prétexte.

Lors de la réunion, les échanges concernent la restauration de la démocratie et des libertés fondamentales, et l'instauration une autonomie politique régionale, les participants allant jusqu'à évoquer le projet de constituer un gouvernement régional provisoire sous le nom de (« Conseil de la Généralité »).

Après à peine une heure et demie de réunion, alors que les militants, installés dans une grande pièce qu'une religieuse leur a attribuée, travaillent sur le document fondationnel du CDPV, une douzaine de membres de la Brigada Político-Social (la police politique de la dictature), dont un habillé en civil et armé d'un pistolet, font bruyamment irruption en poussant des cris, notamment «¡Quietos ! !Las manos encima de la mesa!» (« Silence ! Les mains sur la table ! »), et procèdent à l'arrestation des présentes.. Les militants ont le temps de se débarrasser de certains documents, en les jetant puis en les mélangeant désordonnément sur la table, pour tenter de rendre plus difficile le travail d'enquête ultérieur. Cela n'empêchera pas les membres de la police politique d'établir précisément la finalité de la réunion, comme le montrent les informations paraissant dans la presse dans les heures suivant l'interpellation. vignette|Juan José Pérez Benlloch, l'un des « 10 d'Alaquàs », ici en 2016.

Les 10 détenus sont. : Laura Pastor, professeure d'histoire dans l'enseignement privé secondaire, représentante de la branche valencienne du Parti carliste et seule femme des « 10 d'Alaquàs ».. ; Joan Josep Pérez Benlloch, journaliste et militant du PSPV ; Vicent Soler, économiste, professeur à l'université de Valence, représentant le groupe (SVI), futur député au Parlement valencien et conseiller de la Généralité valencienne ; Francesc Xavier Navarro Arnal, professeur d'économie, représentant de l'UCE ; Josep Corell Martí, ouvrier tourneur, représentant de l'USO à la , par ailleurs impliqué dans la direction des organisations chrétiennes HOAC et JOC. ; Ernest Lluch, économiste, militant des SVI, professeur à l'université de Valence, futur ministre ; Carles Dolç, architecte, représentant la branche valencienne du ; Francesc Candela, avocat, militant du PSAN, parti catalaniste et indépendantiste radical, futur conseiller municipal de Gandia ; Josep Guia, professeur de mathématiques à l'université de Valence et militant du PSAN ; Carles Martínez Llaneza, étudiant en économie, appartenant à l'opposition de gauche au PCE. Ils reflètent un spectre idéologique varié : trois socialistes, deux nationalistes radicaux, trois communistes « hétérodoxes », une carliste progressiste et un représentant syndical de tendance démocrate-chrétienne.

À l'exception de Pérez Benlloch, tous sont issus de groupes ayant une base militante extrêmement réduite, même compte tenu des difficiles conditions de l'opposition au régime, contrainte à la clandestinité.

Ils sont insultés et conduits à la sortie du couvent, où plusieurs fourgonnettes entourées de policiers armés de mitraillettes les attendent. La zone est bouclée mais, le couvent se trouvant à l'écart, l'intervention passe inaperçue à Alaquàs. N'ayant pas été fouillés, dans le fourgon qui les conduit à la préfecture supérieure de Police, située sur la Gran Vía Fernando el Católico, les détenus entreprennent péniblement de faire disparaître en les ingérant les documents encore en leur détention et contenant des informations compromettantes, notamment le répertoire téléphonique de Martínez Llaneza et celui, volumineux , de Josep Guia, incluant les noms et coordonnées de nombreuses figures de l'antifranquisme valencien.. Guia rapporte qu'il distribuait à ses camarades les feuilles de son agenda « comme s'il s'agissait d'hosties pour communier. » Soler se souvient qu'il finit sa « dernière bouchée » en passant les portes de la préfecture de Police.

Dans la voiture de Martínez Llaneza, les policiers trouvent plusieurs publications politiques clandestines : cinq exemplaires de , revue publiée par le PSPV, et un d', éditée par des nationalistes catalans.

Détention, soutiens et suites judiciaires

Interrogatoire gauche|vignette|Vicent Soler, l'un des « 10 d'Alaquàs », ici en juin 2019, alors qu'il est conseiller au Budget de la Généralité valencienne. Après avoir fait les photographies d'usage, les « 10 d'Alaquàs » sont conduits dans des cellules situées en sous-sol.

Au cours de leur interrogatoire, les détenus sont soumis à des tortures psychologiques, mais pas brutalisés physiquement. Certains choisissent de payer pour avoir une meilleure nourriture que celle, mauvaise, qui leur est servie.

Pérez Benlloch rapporte que, après avoir appris qu'il était journaliste, un policier lui demande de rédiger lui-même la déclaration, en le menaçant de lui « éclater la machine [à écrire] sur la tête » s'il mentait.

Soler est enfermé en cellule avec un délinquant de droit commun. Lluch est placé dans la même cellule que Dolç le premier soir, puis avec Corell Martí.

Les interrogatoires sont menés très tôt le matin, alors que les détenus sont affaiblis psychologiquement par le sommeil, à partir du jour suivant l'interpellation. Les policiers assènent aux détenus une série de questions, ils veulent en particulier connaître l'objet de la réunion et leur leader, à quoi ils répondent ce qu'ils avaient convenu : ils débattaient au sujet de l'interview collective d’Oriflama. vignette|Ernest Lluch, l'un des « 10 d'Alaquàs », ici en 1986, alors qu'il est ministre de la Santé du gouvernement espagnol.