Le camp de concentration de Giado est un centre de travail forcé pour Juifs italiens et libyens mis en place par l'Italie fasciste pendant la Seconde Guerre mondiale à Giado, en Libye italienne. Un total de y sont internés de jusqu'à sa libération par les troupes britanniques en ; meurent dans le camp, principalement de faim et du typhus à poux. En raison des mauvaises conditions de détention qui y règnent, Giado est le camp de travail nord-africain qui compte le plus grand nombre de morts pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que le plus grand nombre de victimes juives dans le monde musulman.
Contexte
thumb|left|Une famille juive de Tripoli
Au début du , la communauté juive est présente en Libye depuis des milliers d'années.. Giado, une colonie dans les montagnes de Nafusa, abrite une communauté de juifs troglodytes depuis au moins le , bien que dans la seconde moitié du , les seuls Juifs restants en Libye se trouvaient dans les régions de Yefren et de Gharyan, ayant fui les luttes entre Arabes et Berbères (qui persécutaient tous deux les Juifs) pour se réfugier dans des bastions de l'Empire ottoman..
En 1911, la Libye est conquise par l'Italie aux dépens de l'Empire ottoman, au terme de la guerre italo-turque. En 1922, Benito Mussolini prend le pouvoir en Italie et, en 1938, son gouvernement commence à promulguer des lois raciales qui affectent les communautés juives de Libye italienne. Les Juifs ne peuvent plus se marier avec des « aryens », occuper un emploi dans la fonction publique ou exercer une profession qualifiée, ni inscrire leurs enfants dans les écoles italiennes publiques ou privées.
En 1940, l'Italie entre dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés de l'Allemagne nazie. La guerre atteint la Libye cette même année lorsque les Britanniques y entrent dans le cadre de l'Opération Compass. La Libye est reprise par les puissances de l'Axe en 1941, lors de l'opération Sonnenblume, durant laquelle des troupes allemandes sont déployées à Tripoli, ville qui compte alors 25 % de Juifs.
Les lois raciales commencent à être appliquées plus strictement, et les Juifs libyens de nationalité étrangère sont déportés vers des camps de détention ou de concentration en Tunisie, en Algérie et en Italie. Alors que l'Italie et la Grande-Bretagne se disputent le contrôle de la Cyrénaïque, les Juifs accueillent les soldats britanniques, dont certains sont des Juifs de Palestine mandataire, comme des libérateurs de l'antisémitisme fasciste. Chaque fois que les Italiens reprennent possession de la Libye, les Juifs sont punis, accusés de collaboration avec les Britanniques. Mussolini réagit à l'accueil positif réservé aux Juifs par les Britanniques en ordonnant la dispersion ou l'expulsion de la communauté juive de Libye, dans le cadre d'une campagne appelée (« déplacement »)..
Déportation et internement des Juifs
Le , Mussolini ordonne l'internement des Juifs de Cyrénaïque et de Tripolitaine afin de les éloigner de la zone de guerre et de les empêcher de s'allier aux Britanniques.. Certains Juifs sont convaincus que cet ordre est également une mesure de représailles, après le départ d'une partie de la communauté juive de Benghazi à la suite du retrait des troupes britanniques les 2 et ..
Un nouveau camp de concentration est mis en place à Giado, un ancien poste militaire situé sur le plateau tripolitain des monts Nafusa, à au sud-ouest de Tripoli... La plupart des Juifs déportés sur ordre de Mussolini sont envoyés à Giado, d'autres dans un camp pour étrangers à Gharian.. À Benghazi, les autorités italiennes demandent à la communauté juive de préparer un quota quotidien de personnes à déporter vers Giado. Renato Tesciuba, le représentant juif officiel de la municipalité, refuse de préparer cette liste, au motif que la région est en proie à des troubles, ce qui retarde les déportations.. L'internement des Juifs libyens à Giado est l'étape initiale d'un plan allemand visant à les transférer de la Libye vers l'Italie, puis vers les centres d'extermination nazis..
La première déportation prévue vers Giado est reportée. Le groupe comprend 145 Juifs français déjà transférés le de la ville orientale de Barqa à Tripoli. Le groupe attend à son départ pour la deuxième étape du voyage, Agedabia, lorsque la police de l'Afrique italienne de Benghazi intervient et obtient la « suspension temporaire » de l'arrêté d'expulsion. Les Juifs français sont renvoyés à Barqa, alors qu'ils avaient déjà vendu une grande partie de leurs biens en vue de leur internement à Giado.
Les déportations commencent en : jusqu'en octobre, les Juifs sont acheminés deux fois par semaine par convois de 8 à 10 camions depuis leurs domiciles en Cyrénaïque jusqu'à Giado, après affichage d'une convocation à la synagogue.. Fin juillet, de Benghazi sont envoyés à Giado, les 33 restants attendant d'être déportés. Un marchand juif nommé Mordechai Duani, qui entretenait des liens avec les Italiens, assure le transport par camion de Derna, Benghazi, Tobrouk, Barca, Ajdabiya et Apollonie vers Giado. La famille ainsi que des amis fortunés de Duani sont épargnés par la déportation, soit au total. Yvonne Kozlovsky-Golan considère le réseau mis en place par Duani comme un exemple de « Judenrat » italien en Afrique du Nord.
Les Juifs déportés sont autorisés à emporter avec eux une petite quantité d'effets personnels : nourriture, vêtements ou encore la literie. Ils font souvent passer en contrebande des effets personnels de valeur, notamment des bijoux, qu'ils peuvent échanger contre de la nourriture avec les Arabes. La traversée du désert de Syrtica dure cinq jours, durant lesquels les prisonniers sont contraints de dormir dehors.. Lorsque les convois de déportation traversent les villages et les villes arabes, les Juifs ont la possibilité de commercer et de manger. Dans au moins un cas, des Arabes jettent des tomates pourries sur des prisonniers juifs traversant leur ville en route vers Giado.. Une prisonnière nommé Bruria raconte :
Environ sont déportés à Giado, dont la grande majorité des Juifs de Cyrénaïque. Parmi les Juifs tripolitains, seuls ceux possédant la nationalité britannique ou française sont envoyés à Giado, les Juifs tripolitains possédant la nationalité libyenne étant envoyés dans des camps de travail voisins, comme ceux de Buq Buq et de Sidi Azaz. Seuls de Cyrénaïque en réchappent, « grâce à leurs bonnes relations avec les autorités italiennes ». La communauté de Benghazi est la dernière à être évacuée et déportée..
Au moins de Giado sont envoyés vers d'autres sites, notamment dans les villes voisines de Gharyan, Yefren et , pour gérer la surpopulation. Dans ces villes, les Juifs sont logés dans des bâtiments séparés comprenant une famille par pièce. Ils sont surveillés de près et n'ont aucune liberté de mouvement.
Vie dans le camp thumb|Maquette du camp montrant son agencement
Le camp de concentration de Giado, installé dans un ancien camp militaire construit à l'origine par les Ottomans puis utilisé par les Italiens, est constitué de dix longues baraques (chacune pouvant accueillir quatre cents détenus) entourées de barbelés. Dans chaque baraque se trouvent un adjoint et un capo élu. Ce dernier est un prisonnier juif qui assume le rôle de représentant et de négociateur auprès de l'administration du camp, il est l'équivalent du kapo dans les camps de concentration nazis. Les familles suspendent des couvertures en lieu et place de cloison. Les baraquements ne sont meublés que de lits, parfois insuffisants pour le nombre de prisonniers. Un mitrailleur surveille le camp depuis une colline en face afin d'empêcher toute évasion. Les prisonniers reconnus coupables de crimes sont détenus dans un baraquement distinct, tandis que les prisonniers accusés de crimes multiples ou graves sont envoyés dans une prison de Tripoli.
Le commandant du camp est le général d' Ettore Bastico, gouverneur de Libye et commandant en chef des troupes italiennes en Afrique du Nord. Son adjoint est le major Guerriero Modestino, qui assume la fonction de chef du camp. Bastico est connu pour son antisémitisme et ses traitements cruels et humiliants envers les prisonniers, alors que Modestino est considéré comme plus indulgent à l'égard des Juifs. Ils se promènent régulièrement ensemble sur le terrain du camp, Bastico brandissant un fouet ou une matraque et menaçant les détenus. Les prisonniers ne sont pas autorisés à parler la nuit.
Les prisonniers de Giado sont presque exclusivement des familles de Juifs libyens et italiens originaires de Cyrénaïque, en particulier de Benghazi, qui abrite alors l'une des plus importantes communautés juives de Libye. Les familles ne sont pas séparées. Le camp accueille également brièvement des Juifs de nationalité française (qui sont ensuite déportés en Tunisie en 1942) et des Juifs détenteurs de passeports britanniques (qui sont ensuite détenus à en Italie et dans quelques autres camps libyens).
Travail et société
Le travail forcé commence le . Bien qu'il n'y ait pas de quota de travail quotidien, les hommes internés au camp, âgés de 18 à 45 ans, effectuent diverses tâches quotidiennes du matin au soir : nettoyage des toilettes, ramassage des ordures, transport de sable et de pierres, et pose de tuiles sur les toits à l'intérieur et à l'extérieur du camp. Ils ne travaillent pas le samedi (jour de shabbat). Ceux qui réparent les toits à l'extérieur du camp reçoivent un salaire journalier de 5 francs et un petit pain. Une fois par semaine, les prisonniers travaillent pendant douze heures à désherber et à transporter de la terre. L'utilité de ce travail est jugée douteuse pour les personnes internées, qui soupçonnent que la fonction principale de ces tâches soit l'humiliation. À mesure que la maladie, la malnutrition et l'épuisement augmentent, les tâches ménagères diminuent. On ignore si des entreprises privées ont utilisé des prisonniers juifs de Giado comme travailleurs forcés. Les prisonniers qui supervisent la distribution des rations sont quant à eux exemptés de corvée.
right|thumb|Maquette du camp montrant son agencement
Les familles juives forment un conseil du camp, dirigé par Camus Suarez. Celui-ci rassemble les capos élus dans chacune des dix baraques de Giado. Chaque caserne abrite également un adjoint. Les capos organisent la vie quotidienne à Giado, supervisant le travail et distribuant des biens, notamment du bois de chauffage et de la nourriture, parfois envoyés par la communauté juive de Tripoli. Les capos transforment également une baraque du camp en synagogue de fortune, qui abrite un rouleau de la Torah de Derna.. Parmi les prisonniers figurent plusieurs rabbins, dont ...
Conditions de vie et épidémie de typhus
Environ sont détenus à Giado.. À la fin du mois de , le camp abrite , dont 47 citoyens italiens. sont envoyés au camp ultérieurement. Ce nombre chute ensuite de façon spectaculaire en raison d'une épidémie de typhus à poux, qui fait , portant le taux de mortalité du camp à environ 21 %. Le camp affiche le taux de mortalité le plus élevé de tous les camps de travail nord-africains de la Seconde Guerre mondiale., ainsi que le plus grand nombre de victimes juives de la Seconde Guerre mondiale parmi les pays musulmans. Si aucun prisonnier n'est exécuté, la plupart des décès sont causés par la malnutrition et le typhus à poux.