vignette|300x300px|Soupes-conférences, peu avant Noël 1892, L'Illustration () Le compagnonnage anarchiste est le système de relations présent au sein du mouvement anarchiste en Europe occidentale et dans une partie du monde à partir de la fin du siècle, c'est-à-dire l'ensemble des réseaux formels et informels anarchistes guidés par des valeurs communes comme l'hospitalité et l'aide financière ou pratique envers les autres compagnons. Ces réseaux s'engagent aussi dans le soutien des luttes sociales européennes de la période - même non anarchistes.

Ce réseau transnational qui n'a pas réellement de centre névralgique ou d'autorité centrale permet aux anarchistes de la période de se rencontrer, se concerter et mener des actions communes, tout en leur donnant une mobilité importante en Europe. Les compagnons partagent une série d'éléments structurants qui les unissent, des valeurs communes, un attachement commun au combat anarchiste et un imaginaire collectif, fondé en particulier sur la presse et les chansons anarchistes de la période.

Les autorités peinent à contrôler ce réseau mouvant et décentralisé, né d'une réponse à la répression étatique en Europe, Elles le présentent comme issu d'une vaste conspiration anarchiste internationale, une interprétation qui ne correspond pas à la réalité du compagnonnage. Les tentatives de le réprimer se heurtent à son caractère flou et échouent généralement.

Après l'Ère des attentats (1892-1894) et la distinction croissante entre anarchistes individualistes et anarcho-communistes, les anarchistes évoluent vers d'autres voies d'action et de coordination, en particulier à travers l'anarcho-syndicalisme. Bien que le compagnonnage évolue et prenne des formes nouvelles, il en demeure de forts marqueurs, dont le terme de compagnon ou compagnonne et ses dérivés 'copain/copine', 'ami/amie' ou 'pote', qui sont toujours utilisés pour se désigner, ce qui en fait des pendants de camarade pour les communistes. vignette|Partie de l'article Citoyen ou Compagnon ? dans La Révolution Cosmopolite (1887)

Terminologie Le terme de compagnon signifie littéralement . Le terme remplace chez les anarchistes au début des années 1880 pour plusieurs raisons théoriques, dont une partie sont relevées par le journal boulangiste La Cocarde en 1888 :

Compagnonnage anarchiste

Typologie du compagnonnage vignette|300x300px|'Types d'anarchistes' dans Le Monde illustré () À cette période, les compagnons sont généralement des hommes, bien que des femmes puissent aussi en faire partie. Contrairement à l'opinion défendue dans l'ancienne historiographie du mouvement, les compagnons ne sont pas nécessairement de jeunes hommes célibataires. Ainsi, dans le département du Nord, on trouve alors parmi les compagnons qui sont des hommes, 67% entre 20 et 35 ans, 27,7% qui ont plus de 35 ans et seulement 4,8% de moins de 20 ans, ce qui transmet plutôt l'image d'un mouvement dont les militants sont dans la force de l'âge. Dans les rapports de police concernant les compagnons, on trouve par ailleurs un nombre relativement équivalent de mariés et de célibataires, sans prendre en compte les unions libres ou le concubinage qui existent aussi. vignette|Coordination de compagnons anarchistes dans Le Révolté () En France, un certain nombre d'entre eux sont étrangers, principalement Italiens, Russes, Polonais, Belges, Espagnols ou Anglais, mais les sources à leur sujet sont compliquées à aborder étant donné qu'ils font partie de milieux très difficiles à intégrer par les autorités françaises et il est donc dur de préciser. Au niveau socio-économique, on trouve une prédominance de compagnons liés à des métiers manuels, mais tous sont loin d'être des artisans. De plus, les compagnons peuvent avoir des métiers très différents en fonction des lieux et être donc assez hétéroclites, là où dans une ville on peut trouver une majorité d'artisans, dans une autre on peut avoir des ouvriers, etc.

Généralités et pratiques { "type": "FeatureCollection", "features": [

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] } Le terme de compagnon donne son nom au compagnonnage anarchiste, qui structure le mouvement anarchiste en Europe occidentale à la fin du siècle. Ce réseau, composé d'un ensemble d'anarchistes s'autodéfinissant comme compagnons ou compagnonnes, ne possède pas réellement de centre névralgique. Cependant, contrairement à ce qu'écrit La Cocarde, qui le présente comme n'engageant à rien, les compagnons ont en réalité une série de devoirs à l'égard des autres : tout d'abord, être un compagnon signifie qu'on est sociabilisé parmi les anarchistes. Cette sociabilisation s'effectue principalement au travers de repas et de dîners organisés par certains groupes. Ces événements permettent aux anarchistes de se rencontrer, s'introduire les uns aux autres, se coordonner, s'assurer de la fiabilité de telle ou telle personne - bref, donner une unité au mouvement.vignette|300x300px|Soupes-conférences, peu avant Noël 1892, L'Illustration ()Les devoirs que les compagnons suivent sont assez poussés : tout d'abord, ils font preuve d'hospitalité totale envers les autres compagnons - voire envers les personnes dans le besoin. Cette hospitalité ne réside pas seulement dans le fait d'offrir le gîte et le couvert à des anarchistes de passage mais aussi envers les personnes recherchées par les autorités, qui sont cachées et aidées dans leur fuite. Dans certains cas, l'hospitalité va jusqu'au point de chercher à trouver un emploi pour le compagnon accueilli.

De plus, les compagnons s'entraident financièrement. Ils établissent des collectes de fonds pour aider d'autres compagnons emprisonnés ou nécessitant de soutien financier. Lors de ces collectes de fond, comme celui de la compagnonne Faure et ses enfants, qui reçoit du soutien financier de la part du mouvement anarchiste quand son époux est incarcéré, les distances n'importent guère. Des compagnons parisiens peuvent très bien lancer des collectes pour des compagnons situés à l'autre bout de la France voire d'autres pays.vignette|330x330px|'Réunion anarchiste à Paris' dans Le Monde illustré ()Au fur et à mesure que la répression étatique s'accentue, les groupes de compagnons se ferment de plus en plus - pour éviter les indicateurs de la police, tout nouveau venu au sein d'un groupe est surveillé un certain temps par les compagnons, par exemple en effectuant des filatures ou en comparant les ressources financières avouées et réelles de telle ou telle personne. Si les informations qui sont mises au jour font peser la suspicion sur tel ou tel individu, il peut être accusé publiquement lors d'une réunion et être pris à partie par les autres, pouvant mener à son exclusion du mouvement. Une telle utilisation du renseignement est remarquée par les services de renseignement étatiques, qui écrivent, en France par exemple :

Les compagnons s'aident aussi pour mener des actions - ainsi, Sante Geronimo Caserio qui est un compagnon italien ne parlant pas un mot de français, arrive à Lyon avec le projet d'assassiner Sadi Carnot, responsable d'importantes répressions à l'égard du mouvement anarchiste. Alors qu'il ne connaît pas la ville, il rencontre quelques compagnons et se trouve placé, sur le trajet de Carnot, à l'endroit précis où il serait possible de l'assassiner. Bouhey considère qu'il s'agit d'un exemple d'entraide très probable entre les compagnons, même entre des militants provenant de différents pays et ne parlant pas la même langue. vignette|Louise Michel, 1880. Le système du compagnonnage peut servir au terrorisme comme dans cet exemple mais les actions entreprises par les compagnons sont de nature très diverses et concernent des actions de propagande politique, l'organisation de lectures publiques pour les militants analphabètes ou qui souhaitent s'éduquer, des réunions publiques pour militer ensemble. Les compagnons peuvent aussi se coordonner pour faire des troubles à l'ordre public ou des actions de reprise individuelle, c'est-à-dire le vol de biens appartenant à une cible bourgeoise pour les redistribuer. Ainsi, Louise Michel est accusée d'avoir organisé avec ses compagnons le pillage des boulangeries parisiennes en 1883. Elle se serait servie de ces réseaux pour rencontrer et inciter d'autres anarchistes à l'aider pour lancer un soulèvement populaire cherchant à piller les boulangeries parisiennes en protestation contre le prix du pain.

Enfin, les compagnons sont généralement très intégrés aux luttes sociales de leur époque, auxquelles ils accordent beaucoup d'importance. Malgré cela, ils adoptent vis-à-vis du mouvement ouvrier une attitude ambiguë, étant donné que la grève, l'organisation en partis voire en syndicats leur semblent être au mieux inutiles. Pourtant, ils considèrent devoir être partie prenante de ces combats malgré cela ; et les compagnons soutiennent des luttes plus larges non-anarchistes dans certains cas.

Malgré ces devoirs, les compagnons peuvent être tolérants les uns envers les autres et leurs obligations pratiques à l'égard du capitalisme. Ainsi, Faure écrit :

Découpage du territoire, chefs et résultats Le compagnonnage se présente comme un découpage du territoire ; les groupes anarchistes découpent celui-ci à des échelles locales, sans prendre compte des distinctions administratives ou des frontières mises en places par les États. Il s'agit d'un découpage à plusieurs niveaux ; les groupes se superposent parfois sur le même espace géographique. Ainsi, certains groupes officiels qui sont destinés à des activités de propagande sont en lien avec des groupes clandestins et semi-clandestins dans les mêmes zones ; et le territoire se trouve découpé par les compagnons, qui peuvent ainsi s'engager dans des actions locales répondant aux théories anarchistes, en créant un grand nombre de pôles de l'anarchisme - avec de nombreuses villes qui se voient touchées par l'anarchisme et au sein desquels une part relativement importante de la population se politise et rejoint le mouvement.