Le cinéma contemplatif, également appelé cinéma lent (en ) ou cinéma de la lenteur., ou encore cinéma soustractif, est une esthétique cinématographique caractérisée par un style minimaliste avec peu ou pas de narration et faisant un usage fréquent du plan-séquence... Le pouvoir des images seules domine, effaçant la nécessité du récit, des dialogues, de la musique et même du montage.
Histoire L'un des premiers à commenter ce courant du « cinéma de la lenteur » fut le critique français Michel Ciment, en opposant la dichotomie Lumière-Méliès pour décrire les deux bras du cinéma contemporain. :
La voie Lumière, aux origines du cinéma dès 1895, avec les vues cinématographiques des opérateurs des frères Lumière, a fortement influencé ce retour aux sources qu'est le cinéma contemplatif : filmer la réalité, en plan séquence, avec un cadre le plus souvent fixe, et sans acteurs professionnels.
Il y eut aussi des documentaires artistiques, d'avant-garde ou faux documentaires de Robert Flaherty (Nanouk l'Esquimau, 1922), d'Alberto Cavalcanti (Rien que les heures, 1926), de Walter Ruttmann (Berlin, symphonie d'une grande ville, 1927), de Joris Ivens (Études des mouvements à Paris, 1928), d'André Sauvage (Études sur Paris, 1928), de Jean Epstein (Finis terræ, 1929) ou de Jean Vigo (À propos de Nice, 1930) qui ont, à l'époque du cinéma muet, chacun à leur façon, tracé cette voie.
Parmi les réalisateurs précurseurs les plus marquants du genre figurent : Andreï Tarkovski (Russie), Michelangelo Antonioni (Italie), Robert Bresson (France), Miklós Jancsó (Hongrie), Pier Paolo Pasolini (Italie), Jacques Tati (France), Alexandre Sokourov (Russie), Béla Tarr (Hongrie), Chantal Akerman (Belgique), Theo Angelopoulos (Grèce), Abbas Kiarostami (Iran), Frederick Wiseman (États-Unis) et Andy Warhol (États-Unis).Nick James, "Syndromes of a new century", Sight & Sound, février 2010..
Des critiques de cinéma (comme André Bazin, Qu'est-ce que le cinéma ?, 1958-62 ; ou Paul Schrader, Le Style transcendantal au cinéma, Ozu, Bresson, Dreyer, 1972), des cinéastes (Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, 1975 ; ou Andreï Tarkovski, Le Temps scellé, 1985), des philosophes (Gilles Deleuze, Cinéma 2 : L'image-temps, 1985 ; ou Jacques Rancière, Béla Tarr, le temps d'après, 2013) poseront les jalons du néoréalisme et du cinéma moderne. Ces textes influenceront puissamment l'avènement des cinéastes contemplatifs.
Dans les cinéastes contemporains adeptes de ce mouvement, on peut figurer : Kelly Reichardt (États-Unis), Bruno Dumont (France), Albert Serra (Espagne), Apichatpong Weerasethakul (Thailande), Jia Zhangke (Chine), Hou Hsiao-hsien (Taïwan), Tsai Ming-liang (Taïwan), Lav Diaz (Philippines), Sergueï Loznitsa (Ukraine), Carlos Reygadas (Mexique), Amat Escalante (Mexique), Lisandro Alonso (Argentine), Nuri Bilge Ceylan (Turquie), Wang Bing (Chine), Roy Andersson (Suède), Nikolaus Geyrhalter (Autriche), Sharunas Bartas (Lituanie), Abderrahmane Sissako (Mali), James Benning (États-Unis), Michelangelo Frammartino (Italie), Franco Piavoli (Italie), Sharon Lockhart (États-Unis), Michael Dudok de Wit (Pays-Bas), Naomi Kawase (Japon) et Pedro Costa (Portugal)...
Le AV Festival a organisé un week-end consacré au cinéma contemplatif au Star and Shadow Cinema de Newcastle upon Tyne en , avec notamment la diffusion de films de James Benning, Lav Diaz, Lisandro Alonso et Ben Rivers..
En 2014, Antony Fiant publie le premier livre français sur le sujet intitulé Pour un cinéma contemporain soustractif., traitant en particulier des cinéastes : Wang Bing, Alain Cavalier, Aki Kaurismaki, Carlos Reygadas, Béla Tarr, Pedro Costa. Avant quoi, il avait publié dans Trafic (n° 50) un article clé « Des films gueules de bois. Notes sur le mutisme dans le cinéma contemporain ». :
Parmi les contemplatifs moins reconnus, on trouvera : Aktan Arym Kubat (Kirghizistan), G. Aravindan (Inde), Matthew Barney (États-Unis), Bi Gan (Chine), Lucien Castaing-Taylor (Grande Bretagne), Tacita Dean (Grande Bretagne), Paz Encina (Paraguay), Benedek Fliegauf (Autriche), Emmanuel Gras (France), Mahamat Saleh Haroun (Tchad)., Hu Bo (Chine), Petter Hutton (États-Unis), Semih Kaplanoğlu (Turquie)., Mani Kaul (Inde), Fred Kelemen (Allemagne), Lee Kang-sheng (Taiwan), Liu JiaYin (Chine)., David Lowery (États-Unis), Raya Martin (Les Philippines), Kornél Mundruczó (Hongrie), Darejan Omirbaev (Kazakhstan)., Véréna Paravel (France), Rafi Pitts (Iran)., Pen-ek Ratanaruang (Thailande), Sohrab Shahid Saless (Iran), Marat Sarulu (Kirghizistan), Ulrich Seidl (Allemagne), Kazuhiro Soda (Japon), Audrius Stonys (Lithuanie), Wang Chao (Chine)...
Définitions
Cinéma contemplatif
Cinéma soustractif
Slow Cinema
Exemples
Parmi les précurseurs qui posent les bases et annoncent la venue d'une nouvelle esthétique, définie par le philosophe Gilles Deleuze comme l'Image-Temps (une rupture d'avec lImage-Mouvement au moment de la deuxième guerre mondiale), on retrouve les grands réalisateurs du Néoréalisme italien (Vittorio De Sica, Roberto Rossellini), et ceux du Cinéma moderne (Robert Bresson, Michelangelo Antonioni, Andreï Tarkovski), ou encore ceux regroupés dans le livre de Paul Schrader intitulé Le style transcendantal au cinéma, Ozu, Bresson, Dreyer. Un condamné à mort s'est échappé de Robert Bresson (1956) Pickpocket de Robert Bresson (1959) L'Éclipse de Michelangelo Antonioni (1962) Au hasard Balthazar de Robert Bresson (1966) Solaris d'Andreï Tarkovski (1972) Stalker d'Andreï Tarkovski (1979) Cette esthétique nouvelle qui se démarque de ses aînés apparait avec quelques films expérimentaux dans les années 1960-1970. Le premier film contemplatif remarquable est L'Île nue de Kaneto Shindo en 1960, qui est un film unique pour l'époque, une histoire simplissime, des plus quotidiennes, et des personnages laconiques (une famille de fermiers vivant sur une île déserte sans eau potable). Il y a aussi les films muets au long cours d'Andy Warhol, tels que Sleep (un film de plus de cinq heures du sommeil d'un homme endormi), ou Empire (8h d'une vue de l'Empire State building jusque tard dans la nuit), sans parole et sans récit. En 1967, Frederick Wiseman entame une longue et patiente filmographie avec Titicut Follies qui va développer un style documentaire observationnel, dénué de commentaires, allant en s'allongeant de plus en plus. Le moindre geste, un film inspiré et co-dirigé par Fernand Deligny sur le périple aventureux d'un enfant autiste livré à lui-même, suivant heures après heures les lignes d'erres qu'il trace dans la nature sauvage des Cevennes, sera le premier film contemplatif français. Mais le plus célèbre des films contemplatifs est Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman, voté en 2022 meilleur film de tous les temps par la revue cinéphile britannique Sight & Sound. L'Île nue de Kaneto Shindo (1960) Sleep d'Andy Warhol (1963) Empire d'Andy Warhol (1964) Titicut Follies de Frederick Wiseman (1967) Le moindre geste de Fernand Deligny, Josée Manenti et Jean-Pierre Daniel (1971) Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman (1975) Dans les années 80, de grands maîtres du cinéma contemplatif, comme Alexandre Sokourov, Béla Tarr et Abbas Kiarostami vont dominer le genre qui va enfin connaître une renaissance, plus populaire et très prisée des festivals de film internationaux, au début des années 2000, avec Tsai Ming-liang, Apichatpong Weerasethakul, Wang Bing, Lisandro Alonso, Lav Diaz, Carlos Reygadas, Sergei Loznitsa, Elia Suleiman, Roy Andersson, Albert Serra... pour les plus connus. La Voix solitaire de l'homme d'Alexandre Sokourov (1987) It's Impossible to Learn to Plow by Reading Books de Richard Linklater (1988) Damnation de Béla Tarr (1988) A Brighter Summer Day d'Edward Yang (1991) Le Tango de Satan de Béla Tarr (1994) Few of Us (1996) de Šarūnas Bartas (Lituanie) Le Goût de la cerise d'Abbas Kiarostami (1997) Beau Travail de Claire Denis (1999) Yi Yi d'Edward Yang (2000) Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr (2000) Goodbye, Dragon Inn de Tsai Ming-liang (2003) Still Life de Jia Zhangke (2006) Syndromes and a Century d'Apichatpong Weerasethakul (2006) Somewhere de Sofia Coppola (2010) Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan (2011) Le Cheval de Turin de Béla Tarr (2011) Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures d'Apichatpong Weerasethakul (2011) Les Chiens errants de Tsai Ming-liang (2013) Cemetery of Splendour d'Apichatpong Weerasethakul (2015) Kaili Blues de Bi Gan (2015) La Femme qui est partie de Lav Diaz (2016) An Elephant Sitting Still de Hu Bo (2018) Memoria d'Apichatpong Weerasethakul (2021) Pacifiction : Tourment sur les Îles d'Albert Serra (2022) La Zone d'intérêt de Jonathan Glazer (2023)
SourcesSrikanth Srinivasan. Flashback #84. The Seventh Art blog, 10 April 2011David Jenkins. Theo Angelopoulos: the sweep of history . Sight & Sound, February 2012..:
Analyse Le réalisateur et scénariste américain Paul Schrader a écrit sur le cinéma lent dans un livre intitulé Transcendental Style in Film: Ozu, Bresson, Dreyer'' sorti en 1972. Il l'a qualifié d'outil esthétique. Il soutient que la plupart des spectateurs trouvent le cinéma lent ennuyeux, mais qu'un . Dans sa préface de l'édition 2018, il cite les 4 critères fondamentaux du Slow Cinema : Sans récit (anglais : Plotlessness), mutisme, sans parole, non-dit (anglais : Wordlessness), lenteur (anglais : Slowness) et aliénation sociale, isolement (anglais : Alienation)..
Deux spécialistes du cinéma, Katherine Fusco et Nicole Seymour, affirment que le cinéma lent a mal été défini, à la fois par ses partisans et par ses détracteurs. Selon eux : . Cela associerait donc ce mouvement au plaisir et à la détente. Mais en réalité, les films de cinéma lent se concentrent souvent sur des ouvriers démunis. Les deux spécialistes affirment que .
Caractéristiques Les films contemplatifs peuvent se définir en 4 facettes majeures qui permettent de les rassembler en un même courant commun, une esthétique fédératrice, un mode narratif transnational.
Sans récit : Sans drame ostensible en avant-plan, début tronqué, sans dénouement, fin ouverte, entraînement narratif naturel, immotivé, sans dispositifs narratifs majeurs (tel flashback, ou histoires imbriquées). Simplicité, descriptions atmosphériques, distanciation des protagonistes avec l’action en arrière-plan, sans menace imminente, sans force extérieure exerçant une pression sur les protagonistes. Les histoires contemplatives se basent sur l’accumulation de séquences presque autonomes qui forment un tout cohérent a posteriori. Mutisme : Interactions laconiques (voire protagoniste silencieux), sans exposition narrative de remplissage, sans conflits psychologiques, langage corporel, sans voix-off ni musique, son direct (dans la mesure du possible). Les films contemplatifs font confiance au pouvoir narratif des images, en même temps qu’ils se défient des mots et de leur effet étouffant sur la lecture du film. Lenteur : Plans longs, plans fixes et/ou mouvements de caméra lents, rythme patient, absence d'événements (temps morts), banalité futile, mouvements non coupés, activités filmées dans leur intégralité, attentes, pauses prolongées, conscience du temps. Le montage contemplatif n’est pas ralenti mais reflète le train-train de la vie quotidienne, pratiquement en temps réel.