Feliks Karol Koneczny (prononciation polonaise : [ˈfɛliks ˈkarɔl kɔˈnɛt͡ʂnɨ]; né le à Cracovie, décédé le dans cette même ville) est un historien polonais, aussi philosophe, journaliste, bibliothécaire et critique de théâtre. À l'instar d'Oswald Spengler ou d'Arnold Toynbee, il a fondé un système de science comparative des civilisations original.
Ses écrits s'appuient sur l'expérience historique de l'Europe centrale et sur la tradition intellectuelle polonaise, mais avec une prétention à l'universalité. Il a diagnostiqué une crise de la culture européenne et proposé un programme de renaissance culturelle. Dans l'entre-deux-guerres, l'œuvre de Koneczny a été très influente dans les milieux conservateurs polonais. Elle fut ensuite oubliée sous le régime communiste. Depuis la chute du Mur, l'œuvre de Koneczny a suscité un intérêt croissant dans son pays, tant sur le plan académique que politique. Les théories de Koneczny y sont de plus en plus connues, mais restent très controversée, notamment en raison de leur critique du multiculturalisme. Koneczny était un auteur prolifique. Au cours de sa vie, il a écrit 26 livres (dont certains publiés à titre posthume) et plus de 300 articles et documents occasionnels. Il a commencé sa carrière en tant qu'historien universitaire, intéressé par l'histoire de l'Europe centrale et orientale (en particulier la Pologne, la Lituanie, l'Ukraine, la Russie et la Silésie), avant d'écrire une œuvre plus historiosophique.
Biographie L'historien de Cracovie (1862-1919) Feliks Koneczny est issu d'une famille polonaise installée dans la ville morave de Hranice. Ses ancêtres, d'origine silésienne, s'y étaient installés avec l'armée de Jan III Sobieski, qui se dirigeait vers Vienne en 1683J. Koneczny, “Poprawki poczynione przez wnuka prof. Konecznego w 1951 roku,” in O ład w historii, ed. F. Koneczny (Londyn: Towarzystwo im. Romana Dmowskiego, 1977), p. 167.. Il est né le au 17, place Kleparski à Cracovie. À l'âge de 10 ans, il commence ses études au lycée d'élite Ste Anne, connu aujourd'hui sous le nom de lycée Bartłomiej Nowodworski. En , il quitte l'école avec trois notes insuffisantes : en latin, en grec et en histoire. Des années plus tard, il affirmera : « l'expérience enseigne que personne à l'école n'a jamais appris à parler une langue. »
À l'automne 1883, Koneczny commence ses études à la faculté de philosophie de l'université Jagellonne, où l'histoire est à l'époque une matière très importante. Au cours de la première année de ses études, Koneczny assiste à des cours strictement historiques : ceux de Zakrzewski sur l'histoire grecque, sur l'histoire du XVIIIe siècle et sur la Révolution française ; de Smolka sur l'histoire de la Pologne et sur le règne de Sigismond II Auguste ; et de Lewicki sur l'histoire de l'Autriche. Michael Bobrzyński, éminent représentant du camp conservateur, était le professeur de droit polonais et était considéré comme le premier historien du droit polonais. En outre, l'étudiant débutant participait aux cours de littérature polonaise donnés par Stanisław Tarnowski, dont l'influence se retrouve dans ses ouvrages ultérieurs Życie i zasługi Adama Mickiewicza ("Vie et contributions d'Adam Mickiewicz") en 1898 et Teatr krakowski en 1905. Sous la direction de Zakrzewski, Koneczny prépare son premier article scientifique publié, Kazimierz le Grand comme protecteur de l'église de Riga (1887). Alors qu'il est étudiant, Koneczny épouse Marcela Kerč (1859-1935), une femme d'origine tchèque, avec qui il a une fille, Bronisława (1889-1951), et deux fils, Czesław (1890-1944) et Stanisław (1892-1944).
Après des mois de recherche dans les Archives du Vatican, Koneczny est recruté à l'Académie des connaissances de Cracovie, où il travaillera jusqu'au . Parmi les ouvrages publiés à cette époque, les suivants méritent une attention particulière : Jagellon et Witold pendant l'union de Krewo (1893) et L'histoire de la Silésie (1897) – une monographie qui devait constituer son habilitation. Dans la première de ces thèses, Koneczny présente, outre l'aspect politique des événements, d'importantes questions juridiques et étatiques. En 1921, Oswald Baltzer, un grand spécialiste du système polonais, écrivit, à propos des études les plus importantes sur l'histoire de l'Union polono-lituanienne : « C'est à Feliks Koneczny que nous devons la conclusion sur l'incorporation de la Lituanie à la PologneO. Balzer, Sprawozdania Towarzystwa Naukowego we Lwowie (Lwów: Towa rzystwo Naukowe we Lwowie, 1921), p. 82.. »
En 1897, il commence à travailler à la Bibliothèque Jagellone. Il y aurait rencontré Lénine lorsque ce dernier vivait à Cracovie, entre 1912 et 1914Paweł Skrzydlewski, Ibid., p. 15.. À cette époque, Koneczny commence à se faire connaître du grand public par ses travaux de vulgarisation des connaissances historiques. En tant que bon conférencier, observateur attentif de la vie politique et sociale et polémiste, il était populaire dans le camp national, bien qu'il n'y ait jamais appartenu formellement. Dans ses conférences, il défendait notamment, devant son auditoire, qu'il était nécessaire d'augmenter le nombre d'écoles et de bibliothèques publiques en Pologne. Dans une Pologne encore divisée et occupée par des puissances étrangères, il jugeait important de proposer des synthèses historiques accessibles au grand public afin que ce dernier prît conscience de sa culture et de son histoire. Il donna lui-même l'exemple grâce à ses trois célèbres ouvrages : L’Histoire de la nation polonaise pour la jeunesse (1889), L'histoire de la Pologne sous la dynastie des Piast (1902) et L'histoire de la Pologne sous la dynastie des Jagellons (1903).
Sa démarche le conduisit à s'engager dans des activités culturelles pro-slaves, notamment dans le Klub Słowiański [Club slave] et son organe de presse, le mensuel Świat Słowiański [Le monde slave], créés en à l'initiative de Marian Zdziechowski et d'August Sokołowski. Koneczny sera l'éditeur de ce journal. Le Club slave représentait une orientation slavophile avec une attitude clairement anti-allemande, sans être pro-russe toutefoisCf. See more: J. Kochan, “Oblicze ideowo-polityczne «Świata Słowiańskiego»,” Kwartalnik Historii Prasy Polskiej 18, no. 2 (1979), pp. 41–62; Z. Solak, “Marian Zdziechowski i Klub Słowiański,” Studia Historyczne 30, no. 2 (1987), pp. 219–239; P. Biliński, Feliks Koneczny a “Świat Słowiański”, “Slovanstvi a věda v 19 a 20 stoleti. Práce z Archivu Akademie věd ČR,” Řada A, sv. 8, Praha 2005, pp. 15–39..
Par crainte de l'invasion russe, les autorités militaires autrichiennes donnent l'ordre, en , d'évacuer les habitants de la ville. Koneczny et sa famille se réfugient alors à Staré Hamry, en Moravie. Pendant les années de la Première Guerre mondiale, il prépare deux œuvres majeures : Tadeusz Kościuszko (1917) et L'histoire de la Russie (1917), première histoire complète de la Russie écrite par un Polonais. L'ouvrage comportera trois volumes.
Le théoricien des civilisations (1919-1949) En , Koneczny est nommé professeur assistant par le recteur Michał Siedlecki à l'université Stefan Batory de Vilnius, qui appartient désormais à la Pologne indépendante. Parallèlement aux cours qu'il donne, il entame son processus d'habilitation à Cracovie sur la base de son Histoire de la RussieSur l'Histoire de la Russie vue par Koneczny, voir: M. Fili powicz, Wobec Rosji. Studia z dziejów historiografii polskiej od końca XIX wieku po drugą wojnę światową (Lublin: Instytut Europy Środkowo-Wschodniej, 2000), pp. 70–76; J. Kolbuszewska “Konecznego koncepcja dziejów Rosji,” in Koneczny dzisiaj, ed. J. Skoczyński (Kraków: Księgarnia Akademicka, 2000), pp. 187–197; A. Wierzbicki, Groźni i wielcy. Polska myśl historyczna XIX i XX wieku wobec rosyjskiej despotii (Warszawa: Wydawnictwo “Sic!”, 2001), pp. 188–220; P. Biliński, “Feliks Koneczny, studioso della storia della Rusia e dell’Europa Orientale,” Organon 32 (2003), pp. 71–92; K. Błachowska, “Feliks Koneczny jako historyk Rosji – pod stawy koncepcji,” Klio Polska 6 (2012), pp. 169–196.. Le , le ministère approuve l'habilitation et il est nommé professeur associé. C'est dans ses cours à l'université Stefan Batory de Vilnius, consacrés pour la plupart à l'Europe de l'Est, que point pour la première fois sa philosophie de l'histoire, à la base de laquelle se trouve l'idée de l'existence de nombreuses civilisations différentes s'affrontant les unes les autres.
En 1929, Koneczny devra prendre sa retraite. Les raisons de cette mise à l'écart ne sont pas claires et font l'objet de nombreuses spéculationsJ. Pawlak, “Feliks Koneczny – profesor Uniwersytetu Stefana Batorego (1919–1929),” in Filozofia na Uniwersytecie Wileńskim, eds. R. Jadczak, J. Pawlak (Toruń: Wydawnictwo UMK, 1997), p. 154.. Selon les propres hypothèses de Koneczny, développées dans une lettre à Teofil Emil Modelski, il la devrait à sa critique publique des méthodes administratives du régime de Sanation contre la science, exprimée par lui lors de la réunion du Club national de Vilnius. En outre, il n'a jamais caché qu'il considérait Józef Piłsudski comme un malade mentalJUA, sign. 126/14. Letter from F. Koneczny to T.E. Modelski, 21 I 1930.. Il rentre donc à Cracovie.
Dans les années 1930, il s'éloigne des sujets strictement historiques dans ses œuvres et écrit des livres traitant de la philosophie de l'histoire, de l'éthique ou les questions religieuses. Au cours de cette période, les ouvrages suivants sont publiés : O wielości cywilizacji (''Sur la pluralité des civilisations'') en 1935, Rozwój moralności (''L'extension de la morale'') en 1938, Protestantyzm w życiu zbiorowym (''Le protestantisme dans la vie collective'') en 1938, Kościół jako polityczny wychowawca narodów (''L'Église en tant qu'éducateur politique de la nation'') en 1938 et Święci w dziejach narodu polskiego (''Les saints dans l'histoire de la nation polonaise'') en 1939.
En 1935, sa femme meurt. En 1942, durant l'Occupation, la partie supérieure de sa maison où se trouve son bureau est réquisitionnée pour y loger des familles allemandes. En 1943, son fils cadet Stanisław est arrêté à Cracovie pour conspiration et tué par décapitation le à Brandenburg an der Havel. Le , lors de la répression de l'insurrection de Varsovie, les Allemands avaient tué son fils aîné Czesław et sa femme Maria. Seule la fille de Bronisław, propriétaire d'une bijouterie dans le Sukiennice, et les deux jeunes petits-fils de Koneczny, Jacek et Wiesław, ont survécu à la guerrePaweł Skrzydlewski, Ibid., p. 24..