Ninurta est une divinité de la mythologie mésopotamienne. Fils du roi des dieux Enlil, c'est un dieu guerrier, associé au triomphe militaire contre les forces malfaisantes, ce que relatent plusieurs mythes, et aussi une divinité agraire garantissant la fertilité et la prospérité, plus largement un défenseur de l'ordre du monde. Son principal lieu de culte en Basse Mésopotamie est situé dans la cité de Nippur. Il est également populaire en Assyrie, où il sert de modèle pour les rois.
vignette|Possible représentation de Ninurta, d'après un bas-relief du temple de Ninurta à Kalhu, 883-859 av. J.-C.
Relations avec les autres divinités
Le fils aîné d'Enlil
Ninurta est le fils aîné du dieu Enlil, le roi des dieux. C'est un élément essentiel de la puissance de Ninurta, qui porte des épithètes telles que « Soutien de son père », « Celui qui accomplit le souhait d’Enlil », et « Main droite du Grand Mont [Enlil] », qui renvoient au fait qu'il a pour devoir de combattre pour son père. Il est en quelque sorte le prince héritier de la société divine mésopotamienne, doté par son père de pouvoirs de souveraineté.
Ce lien est constamment rappelé dans les hymnes et prières qui lui sont consacrés :
En Assyrie, il est présenté comme le fils du dieu national Assur, qui est assimilé à Enlil.
L'identité de sa mère n'est pas fixée dans la tradition mésopotamienne. Elle est choisie parmi le groupe des « déesse-mères » sumériennes, qui sont souvent confondues les unes aux autres, qu'il s'agisse de Ninmah, de Ninlil, de Nintu ou encore de Ninhursag.
Cercle divin
L'épouse de Ninurta est la déesse Nin-Nibru, la « Dame de Nippur », qui est par la suite assimilée à la principale déesse guérisseuse mésopotamienne, Gula. On leur connaît des filles, Nin-niggena et Nin-nig-erim. Le ministre/vizir de Ninurta est le dieu nommé Inimani-zi.
Ninurta et Ningirsu
Ninurta est couramment confondu dans la littérature sumérienne avec le dieu Ningirsu, le « Seigneur de Girsu », qui est la divinité tutélaire du pays de Lagash. Ils partagent les mêmes traits et on leur prête les mêmes exploits guerriers. Le mythe d'Anzû est d'ailleurs connu sous deux versions : une, plus ancienne, avec Ningirsu pour héros ; une autre, plus récente, avec Ninurta pour héros. Les spécialistes de la religion sumérienne discutent quant à savoir s'il s'agit à l'origine d'un même dieu qui aurait porté deux noms différents en raison de son implantation dans deux lieux de culte distincts, Nippur et Girsu, ou bien s'il s'agissait de deux divinités distinctes qui ont été rapprochées puis assimilées en raison de leurs points communs. Dans les sources les plus anciennes en tout cas, ils sont bien séparés. Mais au , avec le déclin de Lagash et de Girsu, Ninurta reste le seul dieu vénéré en Mésopotamie.
Autres divinités similaires
Les listes divines mettent Ninurta en relation avec d'autres divinités agraires, notamment Urash (la « Terre »), qui est parfois confondu avec lui.
Ninurta en tant que dieu guerrier présente plus particulièrement des points communs avec Zababa, le dieu tutélaire de Kish, qui semble également se confondre avec lui par moments. Il est comme lui un fils d'Enlil, également célébré comme un « briseur de pierres », même si aucun mythe dont il serait le protagoniste n'est connu.
Le mythe Lugal-e dont Ninurta est le héros présente des points communs avec Inana et Ebih, mythe dans lequel la déesse guerrière Inana (Ishtar) affronte la montagne Ebih, qui rappelle par bien des aspects le démon Asag et son armée de pierres, les antagonistes de Lugal-e.
Ninurta et Marduk
Les traits héroïques et guerriers de Ninurta sont transférés à partir de la fin du au dieu Marduk de Babylone, qui assimile également la position souveraine du dieu Enlil. Le mythe Enūma eliš, qui consacre ce transfert de pouvoir des dieux de Nippur vers le dieu de Babylone, s'inspire en grande partie des mythes de victoire de Ninurta, notamment Lugal-e, en reprenant le même schéma de combat divin suivi d'une mise en ordre du monde.
Nabû, le fils de Marduk, reprend également des aspects de Ninurta lorsque son père remplace Enlil en tant que roi des dieux. La relation Marduk/Nabû prolonge alors celle Enlil/Ninurta.
Pouvoirs et fonctions
Un dieu agraire : le « fermier d'Enlil »
Ninurta est une divinité agraire, liée en particulier aux activités paysannes, aux travaux des champs, notamment les labours et l'irrigation, et plus généralement à l'abondance des plantes et des animaux et à la fertilité (son pouvoir s'étendrait même à la procréation humaine selon un hymne en sumérien). Cela pourrait être son aspect originel, si on admet que son nom signifie originellement « Seigneur de la terre ».
Un texte en sumérien surnommé « Almanach du fermier », contenant des instructions pour les travaux agricoles, est réputé avoir été dicté par le dieu lui-même, qui y est appelé « fermier loyal/véritable d'Enlil », engar zid en-lil-la.. Le terme engar pouvant aussi se traduire par « agriculteur » ou « paysan ». Une prière en akkadien au dieu sous son aspect astral (Sirius), le loue en ces termes :
Ninurta est lié à plusieurs reprises aux bœufs de labour, essentiels pour les travaux des champs. Un chant en sumérien consacré à ces animaux se présente ainsi comme un chant de Ninurta.. Elle est chantée lors de la grande fête consacrée au dieu à Nippur, gusisu, qui a lieu juste avant le début des labours et marque donc le moment de préparation des bœufs de labour et des instruments aratoires. Les premières graines des semailles sont versées symboliquement sur le sol, peut-être par le roi en personne incarnant le dieu. Le dieu est également lié à l'outillage agricole. Un autre chant sumérien récité lors de cette fête, le Chant de la houe, évoque le dieu en relation avec cet outil, l'un des plus importants dans les travaux des champs.. La charrue est un des symboles du dieu sur les stèles de donation babyloniennes (kudurru).
Un dieu guerrier : le « champion d'Enlil »
Quand bien même il serait à l'origine un dieu agraire, Ninurta présente plus souvent un aspect guerrier et héroïque, aussi bien dans les mythes que dans les inscriptions royales. Une de ses épithètes les plus courantes dans les textes littéraires en sumérien est celle de « champion d'Enlil », ur-sag en-lil-la. Le terme ur-sag pouvant se traduire aussi par « guerrier », « brave », « preux » ou « héros ».
L'aspect guerrier du dieu est mis en avant dans les mythes qui le concernent, en premier lieu le Lugal-e et le mythe d'Anzû, où il est celui qui sauve les dieux face au chaos, incarné dans le premier par l'armée de pierres dirigée par le dieu Asag/Asakku, dans le second par le rapace monstrueux qui a dérobé les tablettes du destin. L'agressivité de Ninurta est alors dirigée vers les menaces extérieures, incarnées notamment par les pays montagneux, hostiles ou rebelles à la plaine mésopotamienne, dont il assure la protection et la mise en ordre après sa victoire. Il agit plus largement comme le défenseur de l'ordre divin du monde.
Ninurta semble de plus avoir une fonction de protecteur des frontières et des limites, qui ressort dans des stèles de donation de terres (kudurru) d'époque kassite. En Assyrie, dans les inscriptions royales, il prend également un aspect de dieu de la chasse.
Ses armes les plus importantes sont Šar-rur et Šar-gaz, qui sont considérés comme des jumeaux et sont divinisés. Dans le Lugal-e, le premier fournit des conseils de stratégie à Ninurta. Dans les images (sur sceaux-cylindres et kudurrus), le dieu a pour attributs et symboles les armes couramment associées à d'autres divinités guerrières (notamment Nergal, Zababa, aussi Inana/Ishtar) : une massue à tête de lion et un cimeterre.
L'aspect victorieux du dieu lui confère aussi dans une certaine mesure un aspect souverain et en fait un modèle pour la royauté, notamment en Assyrie, aussi bien pour les rois que les princes héritiers, en tant que défenseur de l'ordre divin. Il conjugue les aspects de dieu guerrier et de dieu de la fertilité et de la prospérité, qui sont également des aspects majeurs de la fonction royale. L'élévation de la figure de Ninurta en tant que dieu victorieux et modèle des rois, visible dans les mythes le concernant et également des hymnes et prières, a pu être vue comme le reflet d'une tendance hénothéiste (la prédominance du culte d'une divinité par rapport à ceux des autres) le concernant. Cela n'est cependant pas allé jusqu'à le porter au rang de roi des dieux. Ce devait être le destin de Marduk, à qui il sert de modèle, le dieu de Babylone, parce que cette cité est devenue le principal centre politique de la Basse Mésopotamie et que son dieu a été élevé au statut suprême (alors que Nippur n'a jamais été un centre politique).
Autres aspects thumb|Amulette en chalcédoine invoquant la protection de Ninurta contre « tout type de mal ». Babylonie, v. 700-550 av. J.-C. British Museum.
Le lien de Ninurta avec les sphères de la guerre et de l'agriculture/fertilité font qu'il a pu être rapproché des dieux de l'Orage proche-orientaux, qui conjuguent également ces différents aspects. Ninurta semble en particulier lié aux tempêtes et à la pluie, peut-être plus précisément au vent du sud (selon T. Jacobsen). Mais dans son cas l'aspect tempétueux du dieu semble lié à ses prouesses martiales, sa capacité à dévaster ses adversaires, plus qu'à sa capacité à apporter la fertilité.
En tant que dieu combattant le mal, l'appui de Ninurta est aussi sollicité dans des rituels de magie et d'exorcisme, pour conjurer des maux, et notamment guérir de maladies. Un rite pour guérir un homme malade reprend ainsi le motif du combat de Ninurta contre le démon Asag/Asakku, qui incarne la maladie. Plusieurs prières conjuratoires (des incantations accompagnant des gestes rituels) adressées à lui sont connues. Le dieu intervient parfois aux côtés de son épouse, la déesse guérisseuse Gula.
Ninurta a un aspect astral, puisqu'il est aussi l'étoile Sirius (Kak-si-sa/Šukūdu). Plusieurs prières conjuratoires et une prière sacrificielle sont adressées à la manifestation astrale du dieu.
Par son rôle créateur et ordonnateur dans la mythologie, il peut aussi être vu comme un dieu de la sagesse.
Mythes
Lugal-e
Lugal-e (« Roi ! » ou « Ô roi ! », les premiers mots du texte qui sont son titre antique ; on parle aussi des « Exploits de Ninurta »), est le plus long des mythes en sumérien connus. Il relate la victoire de Ninurta (peut-être Ningirsu à l'origine) contre le démon Asag (Asakku en akkadien), qui dirige une armée de pierres vivant dans les montagnes voisines du pays de Sumer se révoltant contre les dieux de ce dernier. C'est peut-être une transposition mythologique des combats entre les royaumes sumériens et ceux des montagnes qui étaient courants à la fin du et au début du . Ninurta parvient à vaincre Asag et à soumettre les pierres, puis met en ordre les vaincus : les pierres qui se sont révoltées sont maudites et condamnées à des usages ingrats, tandis que celles qui sont restées fidèles sont vouées à des usages nobles. Le dieu organise également l'agriculture des régions vaincues, réminiscence de son rôle agraire. Ninurta est donc ici non seulement un dieu triomphant mais aussi un organisateur, rempart contre le chaos. Ce mythe est par la suite traduit en akkadien.
Le retour à Nippur
An-gim dim-ma, « Créé à l'image du dieu An », ou le Retour de Ninurta à Nippur, est un autre récit en sumérien faisant partie du cycle héroïque de Ninurta. Il s'agit plus d'une louange consacrée au dieu, bien qu'elle s'inscrive dans la continuité du Lugal-e puisqu'elle rapporte le triomphe de Ninurta lorsqu'il revient à Nippur après avoir vaincu Asag et ses troupes, tout en rapportant ses autres exploits guerriers. Ce texte a également été traduit en akkadien.
Anzû