vignette|326x326px|Edmund Gettier, dont l'article initiera une période de réflexion intense autour de la définition de la connaissance. L'épistémologie post-Gettier (en anglais Post-Gettier Epistemology ou post-Gettier theories) est une école de pensée et une période de réflexion et de débat intensif en philosophie de la connaissance, déclenchée par la publication en 1963 de l'article de Edmund Gettier intitulé (« La croyance justifiée et vraie est-elle la connaissance ? »), qui remet en question la définition classique de la connaissance comme croyance vraie justifiée.
La période post-Gettier dans la philosophie de la connaissance anglo-saxonne est caractérisée par une exploration des façons de raffiner ou de réviser la définition de la connaissance pour répondre aux défis posés par le problème de Gettier.
La définition de la connaissance propositionnelle est celle qui a le plus attiré l'attention des philosophes. Depuis le Théétète de Platon, les philosophes s'accordent généralement sur le fait qu'une connaissance est une croyance vraie et justifiée, mais aussi qu'elle n'est pas seulement une croyance vraieVoir par exemple Armstrong, David M., Belief, Truth and Knowledge, Cambridge University Press, 1973, . Certains philosophes soutiennent qu'il existe néanmoins une notion faible de connaissance qui est identique à la croyance vraie: voir notamment A. I. Goldman, Pathways to Knowledge, Oxford University Press, Oxford, 2002, . L'idée que la connaissance est juste la croyance vraie a été défendue par C. Sartwell, "Why Knowledge Is Merely True Belief", The Journal of Philosophy 89(4), .. Ils s'accordent à penser qu'il faut en outre que la croyance et la vérité (ou le fait) soit en quelque sorte connectés d'une façon appropriée, mais ils sont en désaccord sur la nature de cette connexion. Pour certains, il faut que la croyance soit certaine ou infaillibleDescartes, Méditations métaphysiques., pour d'autres, qu'elle soit justifiéePar exemple R. M. Chisholm, Perceiving, 1957., ou pourvue d'une justification non défaiteK. Lehrer, Theory of Knowledge., pour d'autres, qu'elle résulte d'un processus fiableA.I. Goldman, Epistemology and Cognition, Harvard University Press, Cambridge, MA, 1986., ou pour d'autres encore qu'elle ne soit pas vraie par accident P. Unger, "Knowledge as non-accidentally true belief", 1968.. C’est sur ces conditions supplémentaires pour la connaissance que portent les débats.
Définition de la connaissance La définition traditionnelle de la connaissance est qu'elle est une croyance vraie et justifiée.
On trouve cependant, en philosophie, les distinctions entre différents types de savoir : la connaissance propositionnelle est le fait de savoir qu'une certaine proposition est vraie, par exemple « savoir que la Terre est ronde » ; le savoir-faire est le fait d'être capable de réussir une action, par exemple, « savoir faire une gaufre »Ryle, Gilbert, Le concept d'esprit. ; la connaissance objectuelle, aussi appelée acquaintance, est le fait de connaître une chose particulière, par exemple, « connaître Paris »Bertrand Russell, Problèmes de philosophie, chap. 5..
Connaissance comme croyance vraie et justifiée vignette|Personnification de la connaissance (en , Epistémè) dans la Bibliothèque de Celsus () à Éphèse en Turquie. Contrairement à la thèse généralement acquise, Platon, dans le Théétète ne définit pas la connaissance. On trouve de nombreuses sources lui attribuant l'expression « d'opinion droite pourvue de raison » (201 d)Platon, Théétète, 201 d; voir aussi Ménon, 98 a2; Phédon, 76 b5-6 et 97 d-99d2; Le Banquet 202 a5-9; La République 534 b3-7; et Timée 51 e5.. Or, à la lecture du texte, il apparaît que Platon ne se satisfait pas de cette définition, puisqu'une opinion peut être vraie sans pour autant en avoir la science : le juge, par exemple, peut être persuadé par un témoin, et prononcer un jugement correct. Et la justification requiert par ailleurs un savoir, une connaissance, la définition devient alors : « l'opinion vraie accompagnée de savoir de la différence ». Le mot « savoir » apparaît alors dans sa propre définition ! Ce qui est impossible. Il s'agit d'une définition circulaire qui n'est donc pas valide. Pour cette raison, Platon réfute cette caractérisation et n'apporte donc aucune définitionThéétète (Platon)..
Cependant, les exégètes de Platon ne s'accordent pas tous sur le fait de savoir si Platon adoptait lui-même cette définition ou nonTimothy Chappell, Plato on knowledge in the Theaetetus, Stanford Encyclopedia of Philosophy.. Quoi qu'il en soit, elle a été retenue par une certaine tradition philosophique ultérieure. Aujourd'hui, on lui préfère souvent l'expression « croyance vraie justifiée ».
Platon propose l'idée que la croyance vraie (« opinion droite ») n'est pas forcément une connaissance. Il donne l'exemple de la plaidoirie mensongère (Théétète, 200 a-201 d). Supposons qu'un avocat arrive à persuader les jurés que son client est innocent en utilisant de très mauvais arguments et des mensonges : il se peut néanmoins que son client soit véritablement innocent. Si c'est le cas, les jurés ont une opinion ou croyance (ils croient que l'accusé est innocent), et cette croyance est vraie. Pourtant, ils ne « savent » pas que l'accusé est innocent, parce qu'ils auraient pu être trompés par l'avocat. On peut ajouter un autre exemple : si vous tirez à pile ou face pour deviner s'il pleuvra demain, alors peut-être que vous tomberez juste, mais même lorsque c'est le cas, vous ne « savez » pas qu'il pleuvra demain, parce que c'est un simple coup de chance que votre croyance soit vraie.
Platon suggère donc qu'une connaissance n'est pas une simple croyance vraie, mais une croyance vraie « pourvue de raison » (Théétète 201 d). Ce que Platon entend par « raison » ici est objet de débat chez les exégètes. Mais la tradition en a retenu l'explication suivante. Une croyance est « pourvue de raison » lorsqu'elle s'appuie sur une bonne raison de croire la chose en question. Ainsi, les mensonges de l'avocat ne sont pas une bonne raison de croire que son client est innocent; de même, le fait que la pièce soit tombée sur pile n'est pas une bonne raison de croire qu'il pleuvra demain. Au contraire, croire que le client est innocent parce qu'on l'a vu ailleurs que sur les lieux du crime au moment du crime, c'est avoir une bonne raison de croire qu'il est innocent.
La définition traditionnelle suggère donc que lorsqu'une croyance s'appuie sur des bonnes raisons, et qu'elle est vraie, alors c'est une connaissanceChisholm, Perceiving : A Philosophical Study, Ithaca, NY, 1957, , qui définit la connaissance ainsi : « S accepte que p (C); S a des données adéquates pour croire que p (J); p est vrai (V) », et A. J. Ayer, The Problem of Knowledge, Londres, 1952, , qui définit la connaissance ainsi : « p est vrai (V); S est sûr que P (C); S a le droit d'être sûr que p (J) ». Dans chacune des deux définitions, on retrouve les éléments classiques: (C) la croyance, (V) la vérité, et (J) la justification..
Deux remarques sur cette définition traditionnelle. Tout d'abord, elle ne s'applique qu'à la connaissance propositionnelle: le fait que quelqu'un sache que telle ou telle chose est vraie. La connaissance objectuelle n'est ni une croyance, ni susceptible d'être vraie : par exemple, si je connais Pierre, cela ne correspond à aucune croyance en particulier (croire en Pierre ??), ni a fortiori à une croyance vraie. De même, la définition traditionnelle ne dit rien sur la connaissance comme savoir-faireSur la notion de savoir-faire, voir G. Ryle, La notion d'esprit, 1949, trad. fr. Payot 2005..
Ensuite, la définition traditionnelle suppose que la connaissance est (au moins) une croyance vraie. (a) elle est une croyance: si Antoine ne croit pas que la Terre est ronde, alors il ne peut pas le savoir. Pour savoir quelque chose, il faut au moins croire que c'est le cas, c'est-à-dire le tenir pour vrai. (b) elle est une croyance vraie: si Antoine croit que Paris est en Belgique, alors il ne peut pas savoir que Paris est en Belgique, tout simplement parce que c'est faux. Inversement, si Antoine sait que les clefs sont dans le tiroir, alors il est vrai que les clefs sont dans le tiroir. Bien sûr, il peut arriver qu'Antoine pense à tort savoir où sont les clefs; mais dans ce cas, il ne sait pas en fait où elles sont. Ces deux points ((a) et (b)) ont été remis en cause, mais la plupart des philosophes continuent de les admettre aujourd'huiLa condition de vérité est rejetée chez certains pragmatistes (Richard Rorty) et dans la tradition de la sociologie des sciences (Barry Barnes et David Bloor)..
Problème de Gettier
La définition traditionnelle de la connaissance est aujourd'hui tenue pour insuffisante à cause du problème de GettierDutant et Engel (dir.), Philosophie de la connaissance, Paris, Vrin, 2005, introduction à la partie I.. Le problème a été exposé par Edmund Gettier qui a donné les deux premiers exemples de ce genre en 1963 dans un bref article resté célèbreEdmund L. Gettier, “Is Justified True Belief Knowledge ?”, Analysis, 23, 1963, .. E. Gettier montre qu'il y a des croyances vraies et justifiées qui ne sont pas des connaissances (voir article Edmund Gettier pour des descriptions et des analyses précises de ces exemples).
Plusieurs compléments à la définition traditionnelle, ou même de nouvelles définitions, ont été proposés depuis, mais aucun n'a réussi à s'imposer. Certains philosophes soutiennent que la notion n'est pas définissable. Cela dit, un certain nombre de points d'accord existent : que la connaissance propositionnelle soit au moins une croyance vraie et non accidentelle et/ou justifiée. La définition de la connaissance est encore objet de débat chez les philosophes.
Autres définitions de la connaissance Le problème de Gettier relève formellement de la logique du premier ordre, mais l'introduction par Gettier de termes tels que « croit » et « sait » déplace la discussion dans le domaine de l'épistémologie. Ici, les arguments solides (vrais) attribués à Smith doivent également être valides (croyants) et convaincants (justifiés) s'ils doivent être pris en compte dans la discussion du monde réel sur la « croyance vraie justifiée »James Pryor, Theory of Knowledge - The Gettier Problem [« Théorie de la connaissance - Le problème de Gettier »], université de Princeton, printemps 2004..
Les réponses aux problèmes de Gettier se répartissent en trois catégories : affirmations de la théorie de la connaissance de JTB. Cette réponse confirme la théorie de la connaissance de JTB, mais rejette les cas de Gettier. En général, le promoteur de cette réponse rejette les cas de Gettier parce que, selon lui, ils impliquent des niveaux de justification insuffisants. La connaissance nécessite en fait des niveaux de justification plus élevés que ceux des cas de Gettier ; réponses à la quatrième condition. Cette réponse accepte le problème soulevé par les cas de Gettier et affirme que JTB est « nécessaire » (mais pas « suffisant ») pour la connaissance. Une explication correcte de la connaissance, selon ce type de point de vue, contiendra une quatrième condition (JTB + ?), inconnue. Avec la quatrième condition en place, les contre-exemples de Gettier (et d'autres contre-exemples similaires) ne fonctionneront pas, et l'ensemble de critères à la fois nécessaires et suffisants pour la connaissance sera adéquat ; réponse de remplacement de la justification. Cette réponse accepte également le problème soulevé par les cas de Gettier. Cependant, au lieu d'invoquer une quatrième condition, elle cherche à remplacer la justification elle-même par une autre troisième condition (?TB) (ou à la supprimer entièrement), qui rendra les contre-exemples obsolètes.