Le pillage et la destruction des sites archéologiques modernes constituent une menace croissante pour le patrimoine mondial. Ces actes sont souvent motivés par des raisons idéologiques, comme le rejet du passé profane ou la volonté de réécrire l'histoire pour asseoir une nouvelle identité politique ou religieuse. Des groupes comme l'État islamique s'attaquent ainsi à des vestiges considérés comme contraires à leur vision du monde. Du côté hindou, certaines destructions ciblent les traces d'épisodes jugés indésirables dans la mémoire collective. Parallèlement, des motivations économiques alimentent le trafic d'antiquités, avec la revente d'artéfacts anciens sur les marchés internationaux. Entre révisionnisme idéologique et appât du gain, le patrimoine se retrouve pris dans des logiques de pouvoir.

Le rejet du passé profane En , l'État islamique publie une vidéo documentant la destruction du musée de Mossoul et de la cité antique de Ninive. La vidéo débute par un narrateur exposant les justifications théologiques derrière la décision du groupe armé de détruire les reliques et statues. Pour l'État islamique, les artéfacts contenus dans le musée ne sont pas perçus comme l'héritage culturel de l'Irak, mais comme des symboles vivaces de croyances et pratiques religieuses antérieurs à l'islam..

Le magazine Dābiq, appartenant à l'État islamique, faisait au même moment l'éloge des doctrines du groupe, en mettant l'accent sur le tawḥīd. (monothéisme), principe fondamental de l'islam, qui suggère que toute image représentant une divinité ancienne comme moderne va à l'encontre de leur idéologie, puisqu'elle suppose l'existence d'une divinité autre qu'Allah. Dans un autre numéro, le magazine rappelle l'engagement de « l'État islamique » à éradiquer toute forme de polythéisme et d'hérésie..

Les justifications théologiques utilisées par l'État islamique servent à légitimer ses actions auprès de ses partisans en se présentant comme dévoué à leur religion, mais également comme un groupe qui prend au sérieux leur devoir religieux. Ainsi, cette motivation particulière a pour but de supprimer les traditions et d'effacer la mémoire pour créer un nouveau récit historique qui n'offre aucune vision autre que la leur..

Objectif politique L'attaque de l'État islamique sur des patrimoines nationaux sert également un ordre national et identitaire basé sur le patrimoine historique. En , Irina Bokova, l'ancienne directrice générale de l'UNESCO, a qualifié les attaques de l'État islamique sur les sites patrimoniaux de « crimes de guerre ». En réponse, le groupe armé a filmé une vidéo à Hatra, une ancienne cité arabe située en haute Mésopotamie considérée comme un site archéologique important pour l'étude de l'Empire parthe. La destruction de ce site avait pour but de contester l'ordre mondial et les symboles étatiques qui utiliseraient l'histoire pour créer des « récits nationaux », voire faire la promotion d'un « agenda nationaliste ».. Ainsi, les actes d'iconoclasme de l'État islamique vont au-delà de la rhétorique religieuse et deviennent des actes de contestations politiques internationaux. La remise en cause a pour but d'ébranler les structures de pouvoir existantes et de diffuser le programme politique de l'État islamique fondé sur une idéologie religieuse. En s'attaquant aux vestiges des États-nations, ils entreprennent une déconstruction méthodique des identités culturelles et historiques existantes. Par ces actions, l'État islamique se place directement comme ennemi de l'archéologie, qu'il juge comme étant un simple outil servant à glorifier l'histoire d'une nation et permettant d'affirmer leur ancienneté sur le territoire.

Réécriture de l'histoire La destruction des sites archéologiques est centrale pour la réécriture de l'histoire. Lorsqu'un groupe cherche à dévaloriser un autre groupe minoritaire, la destruction d'un vestige ou d'un bâtiment ancien est fondamentale afin d'imposer une vision alternative de l'histoire du pays qu'ils jugent comme étant véritable. La mosquée de Babri est un exemple concret de réécriture de l'histoire en Inde. Construite en 1527 et située dans l'État d'Uttar Pradesh en Inde, la Mosquée de Babri fut complètement détruite par le mouvement Hindutva. Ce mouvement nationaliste extrême a utilisé le pamphlet Hindutva: Who is a Hindu, publié en 1923, afin de bâtir leur idéologie. Sa contribution la plus marquante — et aussi la plus controversée — réside dans sa définition de l'hindou : une personne qui reconnaît l'Inde à la fois comme sa patrie et comme sa terre sainte.. L'objectif principal de l'Hindutva est d'établir un Hindu Rashtra, c'est-à-dire un État hindou doté de sa propre version du Rama Rajya (règne de Ram), un rappel de l'âge d'or de l'hindouisme, lorsque le dieu Ram régnait sur l'Inde, comme le raconte l'épopée du Ramayana. Plusieurs événements eurent comme effet la montée de ce mouvement durant les années 1970 et 1980 et culminèrent par la destruction de la mosquée de Babri en 1992. Le mouvement Hindutva affirmait que le lieu de culte était situé sur l'emplacement de naissance de la divinité Rama, ce qui légitimait leurs actes de destruction.

Financement Parallèlement aux actes iconoclastes, l'État islamique entreprit de nombreux pillages de musées et de sites dans le but de revendre les artéfacts et ainsi financer leur guerre religieuse. Le territoire qui était contrôlé par le groupe comprenait archéologiques irakiens, dont trois sites étaient classés à l'UNESCO, soit Assour, Hatra et Samarra.. En Syrie, des dizaines de milliers d'objets ont été pillés sur des sites archéologiques et environ ont été pillés dans des musées.. En Irak, l'État islamique a massivement pillé la ville de Mossoul, en s'attaquant en particulier aux universités, musées et sites archéologiques, notamment Ninive et Nimrud. Dans ces pays, l'État islamique incitait ses habitants à participer systématiquement à des actes iconoclastes, mais encourageait également la population bédouine à la revente des artéfacts en percevant de la valeur marchande. Ainsi, bien que la destruction des sites archéologiques soit l'acte le plus nocif pour la communauté archéologique, la destruction de ces sites est souvent précédée d'un pillage qui servira à financer un groupe religieux armé.

Le problème pour l'archéologie Bien que les motivations idéologiques poussant à la destruction de sites archéologiques soient nombreuses, l'aide dont peut bénéficier la communauté archéologique est encadrée par des protocoles qui limitent la protection des biens. La Convention de La Haye de 1954 assure la protection des biens patrimoniaux dans des conflits armés, même non internationaux, et les parties prenant part au conflit sont tenues de respecter les biens considérés comme internationaux.. Le second protocole de 1999 précise et étend les règles de protection en garantissant l'aide de l'UNESCO. Toutefois, l'UNESCO ne possède pas de mécanismes coercitifs servant à protéger les biens. L'application des premier et second protocoles ne peut donc se faire qu'avec des États légitimes, ce qui exclut l'État islamique et les groupes radicaux, comme l'Hindutva. En somme, outre sanctionner les actes de destruction et de pillage archéologique, la Convention de La Haye ne peut entreprendre des actions concrètes auprès des parties commettant les actes.

Notes et références

Catégorie:Patrimoine culturel