« Parce que c'était lui, parce que c'était moi » (en moyen français : ) est une citation célèbre de Michel de Montaigne (1533-1592), philosophe de la Renaissance, afin de décrire l'amour porté à son ami Étienne de La Boétie (1530-1563), poète et auteur du Discours de la servitude volontaire.
Entre 1557 et 1559, Montaigne rencontre La Boétie alors qu'ils sont magistrats au Parlement de Bordeaux. Leur relation est aussi profonde et brillante que brève : La Boétie tombe malade et meurt subitement à trente-deux ans, en . Elle marque profondément Montaigne, qui assiste à la courte agonie de son ami.
Montaigne rend hommage à La Boétie par l'écriture du premier livre des Essais, imprimé en 1580. Cette phrase apparaît d'abord dans les annotations de l'exemplaire de Bordeaux, datées de 1588-92, puis dans l'édition posthume de 1595. L'étude de l'exemplaire annoté a démontré que Montaigne a simplement écrit : , avant d'ajouter postérieurement : . La formule exprime la symétrie, la réciprocité et l'achèvement de son lien avec La Boétie, mais ce complément vise peut-être aussi à échapper aux rumeurs homophobes, en raison de l’ambiguïté dans l'expression de leur relation.
Contexte
Amitié de Montaigne et La Boétie Michel Eyquem de Montaigne, né en 1533 à Saint-Michel-de-Montaigne, appartient à une importante famille bordelaise ; son père Pierre Eyquem de Montaigne est maire de Bordeaux entre 1554 et 1556. Au début du mandat de son père, Montaigne entame un parcours de magistrat à la cour des aides de Périgueux.
Étienne de La Boétie, né en 1530 à Sarlat-la-Canéda, est le fils d'un lieutenant particulier du sénéchal du Périgord. En 1552, Marguerite de Carle épouse La Boétie en secondes noces ; elle a une fille, Jacquette, issue de son premier mariage avec Jean d'Arsac. Il obtient sa licence de droit civil en 1553, à l'université d'Orléans, et entre au Parlement de Bordeaux l'année suivante. À la fin de l'adolescence, La Boétie écrit le Discours de la servitude volontaire, qui est très populaire dans la magistrature bordelaise.
Montaigne entre au Parlement en 1556, il entend parler de La Boétie et du Discours. Entre 1557 et 1559, ils se rencontrent enfin ; La Boétie devient le Mentor de Montaigne, à qui il reproche souvent sa débauche. Les deux magistrats se lient très rapidement : , espère La Boétie. Ils vont jusqu'à faire des alliances matrimoniales : en 1563, le frère de Montaigne, Thomas, épouse Jacquette d'Arsac. En août de la même année, La Boétie tombe malade et meurt après neuf jours d'agonie, Montaigne à son chevet.
La Boétie et les Essais En 1563, Montaigne écrit une longue lettre à son père détaillant les derniers instants de La Boétie, qui lui demande : Montaigne reste troublé et répond à côté. C'est bien plus tard qu'il finit par comprendre qu'il lui demandait une place dans sa vie, au nom de leur amitié. En 1570, Montaigne renonce à la magistrature pour traduire et éditer les écrits de son ami défunt, qui lui a légué sa bibliothèque. En 1571, il publie un extrait de la Lettre à son père sur la mort de Monsieur de La Boétie, marquant son entrée dans la littérature.
Montaigne ne donne pas de détails sur sa relation avec La Boétie et ne le mentionne que quelques fois, mais il a besoin d'être proche de son ami pour être proche de lui-même : cela le décide à écrire ses Essais, comme un tombeau, un monument à La Boétie et leur amitié fusionnelle. Il pense inclure le Discours au milieu de ses Essais, après le chapitre sur l'amitié, comme la peinture centrale entourée de grotesques. Mais il se ravise après l'utilisation du Discours par les protestants, qui justifient de tuer le roi Charles IX en réponse au massacre de la Saint-Barthélemy (1572). À la place où il devait figurer, Montaigne publie vingt-neuf sonnets de La Boétie.
Extrait des Essais En 1595, Marie de Gournay publie le premier tome des Essais de Montaigne, dans une version révisée à l'originale de 1580. Au chapitre 27, « De l'amitié », il est écrit :
Analyse vignette|Essais, exemplaire annoté de Montaigne. En haut dans la marge à droite, à la ligne :
Une amitié égalitaire et réciproque Dans l'édition originale que 1580, Montaigne affirme que : . L'étude de l'exemplaire de Bordeaux, ci-contre, a démontré que Montaigne a initialement écrit, avec une première encre brune-noire : Il ajoute postérieurement : , avec une seconde plus pâle et le second p écrit sur le point final. Il ajoute également dans une phrase plus loin, à l'encre pâle : De la même manière, toute la page est retravaillée pour que la relation entre les deux hommes soit , pour gommer l'ascendant de La Boétie sur Montaigne..
Pour Montaigne, l'amitié parfaite requiert une égalité et une réciprocité entre les amis ; par conséquent, elle n'est possible qu'avec un homme. Il l'estime impossible avec les femmes en raison de la déficience mentale qu'il prête à leur sexe, et du désir sexuel pouvant être éprouvé à leur égard. Au temps du philosophe, la relation amoureuse étant toujours inégalitaire, l'homme est dominant et la femme dominée, alors que la relation amicale est liée à la chasteté, où l'égalité est possible..
Une amitié particulière Montaigne décrit leur rencontre d'une façon que Catherine Vincent qualifie de , aux dimensions homosexuelles. Elle suggère que la violence de ses sentiments pour La Boétie n'aurait pas été la même s'il n'était pas mort brusquement. Malgré les quelques discordes que purent avoir les deux hommes , leurs âmes restaient étroitement liées sans retrouver .
Dans un poème en latin, La Boétie écrit à Montaigne : . Alain Legros qualifie la relation entre les deux hommes d'amitié amoureuse, inspirés par des modèles antiques , mais pouvant poser la question de rapports sexuels. Leur amitié est aussi un contrat idéologique et d'entr'aide pour être vertueux, en cette période troublée des guerres de Religion. Par ces corrections, Montaigne se met au niveau de La Boétie et réalise l'amitié inconditionnelle que le défunt lui avait proposé.
Montaigne est conscient que sa relation avec La Boétie dépasse les cadres traditionnels de l'amitié et de l'amour. La façon dont il exprime ses sentiments peut entraîner ou a entraîné des soupçons homophobes. Colin Lammertink suggère que la réécriture du chapitre pourrait être , ce qu'Eve Kosofsky Sedgwick appelle la . Paradoxalement, la phrase : les renforce à l'époque contemporaine, alors qu'elle sert à définir leur relation comme absolument amicale. Montaigne lie l'amour avec les rapports sexuels, aussi condamne-t-il la . Dans l'exemplaire de Bordeaux, il élabore un long paragraphe dénonçant l'inégalité de la pédérastie, entre un homme et un garçon, qui , ajoute-t-il. Comme il est impossible pour un homme d'entretenir une amitié parfaite avec une femme et que les rapports homosexuels masculins sont réprouvés par les bonnes mœurs, seules les amours spirituelles, équitables et libres entre deux hommes semblent acceptables pour Montaigne en l'état, citant pour exemples les héros Achille et Patrocle et Harmodios et Aristogiton. En insistant sur son égalité avec La Boétie, Montaigne fait non seulement correspondre leur relation à son idéal amical, mais peut aussi répondre ou devancer les rumeurs homophobes le faisant passer pour le partenaire passif de son défunt ami.
Notes et références
Notes
Références
Annexes
Bibliographie
Articles connexes
Michel de Montaigne Étienne de La Boétie Essais de Montaigne Amitié Bromance
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