L'Invention du quotidien est un livre de Michel de Certeau qui examine la manière dont les gens individualisent la culture de masse, en modifiant les choses, des objets utilitaires aux plans de rue en passant par les rituels, les lois et le langage, afin de se les approprier. Il a été publié à l'origine en français sous le titre L'Invention du quotidien, , Arts de faire (1980). Il fut suivi de L'Invention du quotidien, , Habiter, Cuisiner (1984). Le livre est considéré comme un classique dans le champ des études de la vie quotidienne.
L'ouvrage est le résultat d'une commande passée par la DGRST en 1974 (Délégation générale à la recherche scientifique et technique) du ministère de la culture, alors chargée de piloter et gérer la recherche sous contrat. Il est passé commande d'une « synthèse tirée à la fois de la prospective, de cas concrets et du milieu de la recherche » se déroulant sur trois ans, de 1974 à 1977 avec un rendu des travaux en 1979. Dès 1974 le cadre de recherche sera précisé en mettant l'accent sur « la culture commune et quotidienne en tant qu’elle est appropriation (ou réappropriation) ».
L'objet d'étude de l'ouvrage est le quotidien définit comme suit :« Le quotidien, c'est ce qui nous est donné chaque jour (ou nous vient en partage), ce qui nous presse chaque jour, et même nous opprime, car il y a une oppression du présent. Chaque matin, ce que nous reprenons en charge au réveil, c'est le poids de la vie, la difficulté de vivre, ou de vivre dans telle et telle condition, avec telle fatigue, tel désir. Le quotidien c'est ce qui nous tient intimement, de l'intérieur. C'est une histoire à mi-chemin de nous-même, presque en retrait, parfois voilée »La méthode de l'ouvrage emprunte les méthodes de la sociologie et de l'anthropologie sans l'intention d'aboutir à leurs conclusions jugées généralisantes inadaptées à l'objet d'un quotidien éphémère. L'approche sociologique habituelle est complétée par le recours abondant aux auteurs assurant une mise à distance contrôlée par le biais de cadres théoriques. L'Invention du quotidien réexamine des notions et théories proches de Kant, Freud, Bourdieu, Foucault et Détienne, avec une emphase particulière pour les théories du langages (Ferdinand de Saussure, John Langshaw Austin, Wittgenstein)
Introduction Générale
L'Invention du quotidien commence par souligner que si les sciences sociales possèdent la capacité d’étudier les traditions, la langue, les symboles, l’art et les objets d’échange qui composent une culture, elles manquent de moyens formels pour examiner la manière dont les gens se les réapproprient dans les situations quotidiennes.
Pour de Certeau, il s’agit d’une omission dangereuse, car dans la réutilisation se trouve une abondance d’opportunités pour que les personnes ordinaires subvertissent les rituels et les représentations que les institutions cherchent à leur imposer.
Sans une compréhension claire de cette activité, les sciences sociales ne peuvent créer rien d’autre qu’une image de personnes qui ne sont pas des artistes (c’est-à-dire non-créateurs et non-producteurs), passives et fortement soumises à la culture reçue. En effet, une telle interprétation erronée se retrouve dans le terme « consommateur ». Dans le livre, le mot « utilisateur » est proposé à la place ; le concept de « consommation » est élargi dans l'expression « procédures de consommation » qui se transforme ensuite en « tactiques de consommation ».
Première partie : Une Culture Très Ordinaire
Chapitre : Un lieu commun : le langage ordinaire
Chapitre : Cultures Populaires L'auteur cite l'exemple matériel de la « Perruque » : un ouvrier récupère les chutes de tissus destinées à être jetées et détourne les machines de l'entreprise pour fabriquer autre chose, soustrayant ainsi du temps à l'usine au profit d'un travail libre et créatif, précisément sans finalité lucrative. Cet exemple illustre un art de faire populaire, caractérisé par un détournement de ce qui est institué par l'ordre dominant établit. La perruque et l'acte de « perrucher » se retrouvent partout et à toutes les époques, qu'il s'agisse d'entreprises, d'administrations, et prennent des formes tant matérielles qu'immatérielles, notamment à travers les jeux de langage.L’ordre effectif des choses est justement ce que les tactiques « populaires » détournent à des fins propres, sans l’illusion qu’il va changer de sitôt. Dans l’institution à servir s’insinuent ainsi un style d’échange sociaux, […] c’est-à-dire une économie du don. Assimilables à des modes d’emploi, ces « manières de faire » créent du jeu par une stratification de fonctionnements différents et interférents. Il se crée une espace de jeu pour des manières d’utiliser l’ordre contraignant du lieu ou de la langue.
Chapitre : Faire avec : Usages et tactiques L'aspect le plus influent de L'invention du quotidien est né de l'intérêt des chercheurs pour la distinction faite par de Certeau entre les concepts de stratégie et de tactique. De Certeau définit les « stratégies » comme les moyens cachés par lesquels les institutions et les structures de pouvoir (ou « producteurs »), circonscrivent un lieu comme étant propre et génèrent des relations avec des individus ciblés (ou « consommateurs »), qui mettent en œuvre des « tactiques » afin de perturber ou de s'éloigner des conventions prescrites de tels environnements. Ainsi, se cacher lors de la pause déjeuner dans l'usine pour concevoir une perruque constitue une tactique qui joue et déjoue les stratégies mises en place par l'entreprise.J’appelle stratégie le calcul (ou la manipulation) des rapports de force qui devient possible à partir du moment où un sujet de vouloir et de pouvoir (une entreprise, une armée, une cité, une institution scientifique) est isolable. Elle postule un lieu susceptible d’être circonscrit comme un propre et d’être la base d’où gérer les relations avec une extériorité de cibles ou de menaces (les clients ou les concurrents, les ennemis, la campagne autour de la ville, les objectifs et objets de la recherche, etc)
J’appelle tactique l’action calculée qui détermine l’absence d’un propre. Alors aucune délimitation de l’extériorité ne lui fournit la condition d’une autonomie. La tactique n’a pour lieu que celui de l’autre. Aussi doit-elle jouer avec le terrain qui lui est imposé tel que l’organise la loi d’une force étrangère.
Les stratégies misent sur la résistance que l’établissement d’un lieu offre à l’usure du temps ; les tactiques misent sur une habile utilisation du temps.Selon Andrew Blauvelt, qui s'appuie sur les travaux de de Certeau dans son essai sur le design et la vie quotidienne. :
Deuxième partie : Théorie De L’art De Faire
Chapitre : Foucault et Bourdieu
Chapitre : Arts de la Théorie Ce chapitre retrace l'évolution historique des rapports entre science et art pendant les périodes décisives de leur développement, en examinant comment les frontières qui les séparent se sont redéfinies au fil du temps.
Distinction Antique
La première distinction remonte à l'Antiquité et oppose deux formes de pratique : d'un côté la science (Epistémè), quand il s'agit de comprendre ce qui est nécessaire et démontrable, de l'autre la technique (Techné), qui désigne le savoir-faire appliqué aux activités de production.
Ces deux domaines se distinguent par deux caractéristiques essentielles : premièrement, leurs objets diffèrent car la science s'intéresse à la connaissance des objets démontables, tandis que le savoir-faire concerne la connaissance en vue de la production. Deuxièmement, leurs modes d'expression sont opposés puisque la connaissance théorique s'exprime par le discours et le langage, alors que la pratique opère par l'expérience.
Distinction de la Renaissance : l'idée de méthode
A partir du , l’idée de méthode va bouleverser progressivement la relation du connaître et du faire, à partir des exemples du droit et de la rhétorique, […] s’impose le schéma fondamental d’un discours qui organise la manière de penser en manière de faire, en gestion rationnelle d’une production et en opération régulée sur des champs appropriés. C’est la « méthode », germe de la scientificité moderne.
La séparation entre science et technique ne repose donc plus sur leurs objets respectifs, puisque toutes deux ont désormais des applications entièrement pratiques. Cependant, elles maintiennent la distinction aristotélicienne concernant leur rapport au langage : le scientifique formalise ses connaissances par l'écrit, tandis que l'artisan détient un savoir-faire qui ne passe pas par les mots.
Distinction des Lumières
Au siècle des lumières, l’art est toujours pensé comme un savoir qui opère hors du discours éclairé qui lui fait défaut. Ce savoir-faire constitue un réservoir d’élément intéressants pour l’activité scientifique mais qui n’a pas encore réussi à être élucidé. D’une certaine manière on reconnaît la supériorité productive de l’art sur la science, mais l’absence de discours théorique assurant sa reproductibilité est pensé comme un manque.
Dans l’article art, Diderot essaie de préciser la relation entre art et science :Nous avons affaire à un « art », « si l’objet s’exécute » ; à une « science » « si l’objet est contemplé » A propos de la géométrie des arts, il note encore :« il est évident que les éléments de la géométrie de l’académie ne sont que les plus simples et les moins composés d’entre ceux de la géométrie des boutiques. Par exemple, en bien des problèmes de leviers, de frottements, de torsions textiles, de mécanismes d’horloger, etc, le « calcul » est encore insuffisant. La solution sera plutôt « l’affaire » d’une très ancienne « mathématique expérimentale et manouvrière »
Distinction par Durkheim Pour Durkheim :« Un art est un système de manières de faire qui sont ajustées à des fins spéciales et qui sont le produit soit d’une expérience traditionnelle communiquée par l’éducation, soit de l’expérience personnelle de l’individu » « Sans doute, poursuit Durkheim, il peut se faire que l’art soi éclairé (voilà le mot clé des Lumières) par la réflexion mais la réflexion n’en est pas l’élément essentiel, puisqu’il peut exister sans elle. Mais il n’existe pas un seul art où tout soit réfléchi.La distinction avec la science et l’art est plus fine encore que chez Diderot, ce n’est pas tant un « retard » de théorie qui sépare les deux, que de la possibilité pour un objet complexe d’être réalisé sans théorie et uniquement par expérience, ce qui devrait être impossible pour un objet de science.
L’art est par rapport à la science un savoir en lui-même essentiel mais illisible sans elle. Aussi bien, entre la science et l’art, on envisage non une alternative mais la complémentarité. Ce médiateur entre « l’homme à théorème » et « l’homme à expérience » ce sera l’ingénieur.
La naissances de l'ingénierie des « arts et métiers » La théorie a progressivement rattrapée certains domaines dévolus aux arts et métiers, ainsi le savoir-faire n'est plus vraiment un « faire » car pleinement mécanisée, ni même un « savoir » car théorisée à un niveau d'abstraction tel qu'il est désormais impossible de faire un lien entre l'activité théorique qui a abouti à la conception de la machine, et l'activité pratique qui consiste à faire fonctionner la machine.Dans le savoir-faire, on a peu à peu découpé ce qui pouvait être détaché de la performance individuelle, et on l'a « perfectionné » en machines qui constituent des combinaisons contrôlables de formes, de matières et de forces. Ces « organes techniques » sont retirés à la compétence manuelle (ils la dépassent en devenant des machines) et placés dans un espace propre, sous la juridiction de l'ingénieur. Ils relèvent d'une technologie. Dès lors le savoir-faire se trouve lentement privé de ce qui l'articulait objectivement sur un faire. Au fur et à mesure que ses techniques lui sont enlevées pour être transformées en machines.