Les Voyages de Montesquieu sont décrits et réunis dans un ensemble de notes manuscrites ou dictées lors d'un voyage effectué en Europe durant trois années, du , au départ de Paris, à , date de son retour à Paris.
Circonstances du voyage Montesquieu vend, le , sa charge de magistrat au Parlement du Guyenne et s'installe à Paris pendant un an. Il est élu à l'Académie française le et reçu le de la même année. A 49 ans, il a le temps et les moyens de se lancer dans le Grand Tour qu'il entreprend le pour une durée de trois années. Pour l'auteur des Lettres persanes, qui n'a pas encore écrit l'Esprit des lois, c'est un voyage de loisir et d'information.
Montesquieu espère aussi un poste dans la diplomatie. Depuis Vienne, il écrit, le , à l’abbé d’Olivet :
Il demande au duc de Richelieu, qui a été ambassadeur à Vienne, d’intervenir en sa faveur. Il écrit le à Berwick que le cardinal . Depuis Londres, il sollicite Chauvelin le : . Il note enfin, dans ses Pensées60, 1466 II 216 : .
Montesquieu précède et accompagne son voyage de lectures : Muratori, Giannone, Vico. Il qualifie de « mauvais livre », Les délices d'Italie, le guide illustré d' et de l'abbé Havard, qu'il utilise durant son séjour. A chaque étape, il est reçu par la noblesse locale, qui lui fait « bien des civilités ». Il rend compte minutieusement de ses mondanités.
Montesquieu est précédé en Angleterre par Voltaire qui y séjourne de 1726 à 1728 et en rend compte dans ses Lettres philosophiques et par qui voyage en Europe et en Angleterre durant quatre années, de 1725 à 1729.
Publication
Les notes de voyage de Montesquieu restent inédites jusqu'à la fin du . Elles ne sont pas destinées à la publication, mais servent de sources à ses autres œuvres. On y trouve « des observations personnelles, des résumés de conversation, des réflexions de toute espèce ». C'est aussi « un recueil d'évènements et de chiffres sur la politique, le commerce, l'industrie et l'agriculture ». Julien Gracq, commentant Le Voyage de Gratz à La Haye, y voit . Ce sont en fait, selon l'expression de Jean Ehrard, « des fiches à valeur documentaire ».
L'essentiel des notes de Montesquieu relatives à son voyage en Angleterre est brûlé, pour une raison inconnue, par son petit-fils homonyme, Charles-Louis de Secondat, naturalisé anglais. Le manuscrit originel décrit dans l'inventaire des manuscrits de Montesquieu, est donc perdu, hormis quelques notes retrouvées mystérieusement et livrées au public pour la première fois dans l'édition Lefèvre de 1818, peut-être par la transmission clandestine d'un secrétaire.
Le neveu de Monstesquieu, le baron Albert de Montesquieu (1837-1911) décide de publier, en 1895, avec la Société des Bibliophiles de Guyenne, les manuscrits des voyages de Montesquieu, préfacés par Henri Barckhausen qui réunit en deux volumes, sous le titre de Voyages, les notes prises par le voyageur en Autriche, Italie, Allemagne et Hollande, la Lettre sur Gênes, les Mémoires sur les mines, les Réflexions sur la sobriété des habitants de Rome comparée à l’intempérance des anciens Romains, De la manière gothique et les Souvenirs de la cour de Stanislas Leszczynski.
De nombreuses éditions suivent, dont la dernière, publiée en 2012 par la Société Montesquieu et le Centre d’études en rhétorique, philosophie et histoire des idées (CERPHI), est la plus complète.
Les manuscrits sont conservés à la bibliothèque municipale de Bordeaux : autographes pour partie seulement, ils sont souvent des copies de secrétaires réalisées tardivement vers 1754, à la veille de la disparition de Montesquieu.
Étapes du voyage
center|Carte des principaux déplacements de Montesquieu en Europe réalisée par Atelier HG Sempai|sans_cadre|750x750px|alt=Carte des principaux déplacements de Montesquieu en Europe (cliquer sur la carte pour agrandir)
Autriche thumb|Le chevalier Hildebrand Jacob Montesquieu quitte Paris le pour Vienne. Il voyage en chaise de poste avec son ami diplomate, Lord Waldegrave, nommé ambassadeur de George II à la cour de l'empereur Charles VI. Le voyage est mouvementé. La voiture verse à plusieurs reprises. Il doit finir à cheval.
À Vienne, il rencontre de nombreuses personnalités et visite des musées en compagnie d'un homme de lettres anglais, le chevalier Hildebrand Jacob, qui l'accompagne ensuite en Italie. Dans le Spicilège, Montesquieu écrit : .
De Vienne, il va Graz, à Prezbourg et en Hongrie (Slovaquie) où il passe près d'un mois pour visiter les mines de cuivre de Kremnitz (Kremnica), Schemnitz (Banská Štiavnica) et Neu-Sohhl (Banská Bystrica), auxquelles il consacre un mémoire particulier. En Basse-Saxe, il visite, dans le Hartz, la mine de Ramelsberg (argent, cuivre, plomb). Il assiste, les 28 et , à Presbourg, aux séances de la Diète hongroise.
Quinze mois plus tard, avant de quitter l'Allemagne pour la Holande, il reviendra visiter le mines du HarzMontesquieu présente à l'Académie de Bordeaux quatre mémoires sur ses visites de fontaines et de mines de Hongrie et du Harz en août 1731 et janvier-février 1732. Cf. : .
Italie Le , il part pour l'Italie où il voyage pendant un an. Il rejoint Venise par la Styrie, la Carniole et le Frioul. Il y découvre les œuvres de Tintoret, Titien et Véronèse. Il y rencontre l'inventif comte de Bonneval et s'entretient avec le financier Law qu'il décrit comme . Il quitte la ville le , excédé par les gondoliers et les prostituées.
Il descend par Padoue où il admire des œuvres de Giotto et de Mantegna. Il passe par Vicence, Vérone et arrive le à Milan où il est reçu par la comtesse Borromée. Il visite les iles Borromées. thumb|left|La plaque de cuivre de la table d'Isis (1605)Il arrive à Turin le où il est reçu par le roi Victor-Amédée II. Il évoque la Sardaigne (Cagliari : « vilaine ville », Sassari : « meilleur air »), sans dire s'il y est personnellement rendu. Il visite le château de Suze et le château de Rivoli, en cours d'aménagement. Aux Archives de la ville de Turin, il consulte la table d'Isis et les manuscrits de Ligorius. Il voit le Saint Suaire, disposé dans une chapelle de marbre noir derrière le maître autel de la cathédrale de Turin qui a .
Il quitte Turin, , le pour Gênes, en passant par Alexandrie : . Il passe par Villanova (le ) et Asti (le 7) et note l'importance du commerce de la soie, dont le commerce déjoue les frontières douanières à travers les Alpes.
Arrivé à Gênes le , il apprécie en la situation : . Il passe en revue les conditions portuaires pour un commerce très développé avec la France, l'Espagne et l'Angleterre. La richesse des commerçants contraste avec la pauvreté le la ville. Il détaille les œuvres qui ornent l'église de L'Annonciade, de Procaccini (La Cène ?), de Cortone ( Jésus-Christ enseigne les docteurs ; Présentation de l'enfant Jésus au Temple ; Saint Pierre d'Alcantara). Il visite le palais du Doge. Il se rend en felouque à Savone le , dont il examine les restes du port, transformé par les Génois. Il assiste à la fabrication du savon. Il loue la rade de Vado, propice au commerce maritime, examine les possibilités de Spotorno et de la plage de Finale. Montesquieu développe dans sa Lettre sur Gênes, plus soigneusemet rédigée sous forme d'un essai,ses notes de voyage dans la région.
Montesquieu quitte Gênes le , fâché de « l'insociabilité » des Génois. Il emprunte la voie maritime vers Porto-Venere pour éviter les mauvais chemins. Tourmenté par le mal de mer, il se réconforte à l'auberge de Portofino, où il passe la nuit. Il ne rejoint Port-Venere que le . Après avoir minutieusement exploré et décrit les ports de La Spezia, il se rend de Lerici à Lucques, dont il évalue la population et décrit les œuvres d'art et le mode de gouvernement. Il utilise occasionnellement la langue italienne pour ce faire.
Le , il arrive à Pise, ville qu'il compare à Paris, pour ce qui concerne les bâtiments au bord de l'Arno. Il calcule l'inclinaison de la tour et évalue les risques de se chûte. Il se souvient d'une étape précédente à Savone et décrit la fabrication du savon. Il évoque les réalistions de frère Melani. A Livourne, il s'intéresse au fonctionnement du port, qui doit être dragué par des machines spécialisées.
Le , il arrive à Florence dont il apprécie l'architecture gothique, qui n'est pourtant généralement pas de son goût. Il cherche à recenser la population exacte de chacun des États d'Italie. Il fréquent l'opéra, auquel il prend goût. Dans ses notes sur Florence, il décrit et commente longuement les tableaux de la galerie du grand Duc qui contituent aujourdhui la Galerie des Offices.
thumb|left|Fontaine de la Piazza della RoccaLe , il part en direction de Rome en passant par Sienne, Viterbe, dont il décrit et admire la fontaine centrale (Fontana di Piazza della Rocca). Il emprunte, jusqu'à Rome, les tronçons restant de la voie Appia dont il loue et envie, pour la France, la qualité de la construction.
Le commence son premier séjour à Rome. Il y admire la Noce Aldobrandine, L'aurore de Guido Reni au palais Pallavicini Rospigliosi. Il visite chapelles, églises, antiquités et cabinets de curiosité. Il dénonce la gestion du pape Benoit XIII qui n'a « aucune connaissance des affaires du monde » et le fonctionnement du Vatican :
Montesquieu visite le palais Borghèse, admire la Descente de croix de Daniel de Volterre, mais considère que . Il admire et décrit attentivement les fresques de la galerie Farnèse, la fresque de la délivrance de Saint pierre, au Vatican où l'on voit, selon lui, quatre lumières : . Il visite le temple de Vespasien. Il développe son goût de la peinture de l'architecture et des fontaines. Pour Montesquieu, . Dans ses Réflexions sur la sobriété des habitants de Rome comparée à l'intempérance des anciens Romains, Montesquieu est étonné de la fugalité et de la sobriété des habitants de la ville, par contraste avec l'image qu'il a des anciens Romains qui « employaient l'art pour manger beaucoup » : « L'ambition pour une place suprême que l'on ne peut obtenir que par la vieillesse, par une vie réglée et de bonnes moeurs, inspire aujourd'hui à tous une sobriété générale ; chacun défend ses espérances en prenant un soin continuel de sa santé, et Rome est un peuple de convalescents ».
Il quitte Rome le pour Naples, en « chaise » (petite voiture attelée), accompagné d'un officier allemand et du consul de Livourne. Il traverse Marino, couche à Piperno, rejoint Terracine, . Toujours par la voie Appia, toujours admirée, il rejoint Fondi, puis Capoue, le . Il arrive le à Naples, où il lui parait . Tout y est gothique et, selon lui, . Il visite la solfatara. Il assiste, le samedi , à la liquéfaction du sang de Saint Janvier. Comme pour la tête de Saint Jean Baptiste, «tout cela n'est que des thermomètres ». Il fait l'ascension du Vésuve, avant de se rendre à «l'ile de Caprée ». Le , il retourne à Rome. Il emprunte un bateau pour Gaète, passe par Piperno. Revenu à Rome, il s'intéresse à l'architecture. Le , il visite Monte Porzio où il admire la vue sur la campagne de Rome. Le , il est à la Villa d'Este, où il admire les fontaines. Il se rend le à Frascati, Castel-Gandolfo, où il visite la palais du Pape, qu'il rencontre. Il revient par Gensano, Lanuvium, Albano, où il recroise le Pape. Il visite Palestrina, Zagarolo.
thumb|left|Sanctuaire de la Santa Casa