Les émeutes d'août 1830 à Bruxelles désignent le mouvement de protestation populaire qui déclenche l'insurrection de 1830 dans les Pays-Bas méridionaux ainsi que la révolution belge.
Elles prennent naissance à la suite de la représentation de la pièce d'opéra de Daniel-François-Esprit Auber, La Muette de Portici, au théâtre royal de la Monnaie, le soir du .
Elles se caractérisent par de multiples pillages, incendies, fusillades et actes de vandalisme dans la ville de Bruxelles, qui est alors la capitale de la province du Brabant-Méridional au sein du Royaume uni des Pays-Bas, ainsi que dans certaines communes de sa proche banlieue comme Anderlecht, Forest ou Uccle. Plusieurs affrontements ont également lieu entre le peuple, la garde bourgeoise de Bruxelles, créée pour l'occasion afin de maintenir l'ordre, et l'armée royale.
Contexte
Après la fin du Premier Empire de Napoléon Ier, les puissances européennes victorieuses redessinent les cartes de l'Europe lors du congrès de Vienne dès 1814. Elles souhaitent disposer d'un rempart contre les éventuelles nouvelles ambitions expansionnistes françaises. et décident de créer un état-tampon entre le nouveau royaume de France et la Prusse. C'est ainsi que, le , le royaume uni des Pays-Bas voit le jour avec, comme souverain, Guillaume Ier de la maison d'Orange-Nassau.
En 1830, Bruxelles est le chef-lieu de la province de Brabant-Méridional et, avec ses habitants, elle est la deuxième ville la plus peuplée du pays derrière Amsterdam. Elle est également considérée comme étant la deuxième capitale après La Haye : le palais de la Nation accueillant une année sur deux les États généraux du royaume des Pays-Bas et le palais royal de Bruxelles étant le second lieu de résidence du roi.
Cependant, le mariage forcé entre Belges, majoritaires et catholiques, et Néerlandais, minoritaires et protestants, ne se passe pas comme prévu. Bien vite, de nombreuses dissensions apparaissent, menant les premiers à fonder le mouvement unioniste pour exprimer les « griefs de la nation belge » au gouvernement et au roi. L'année 1829 est marquée par des décisions toujours plus restrictives en matière de liberté d'expression notamment, tandis que les récoltes sont particulièrement mauvaises et que la famine menace le peuple, déjà inquiet pour son emploi avec l'émergence de la révolution industrielle. Lorsque la Deuxième Révolution française survient à Paris à la fin juillet 1830, renversant le roi Charles X, certains Français tentent alors d'exporter le mouvement dans les Pays-Bas méridionaux dès le mois d'août, voire même de les rattacher à la France. Le chancelier autrichien de l'époque, Klemens Wenzel von Metternich, dira que : , ce qui demeure particulièrement vrai pour la future Belgique.
Préludes
En août 1830, de nombreux révolutionnaires ou idéologues Français arrivent à Bruxelles et propagent petit à petit les valeurs révolutionnaires dans les Pays-Bas méridionaux, incitant les Belges à la révolte contre le roi Guillaume Ier. La société des amis du peuple distribue de tracts dès le où il est inscrit : . Le bruit se répand dès le que la schutterij, la garde communale, sera désarmée et la rumeur est relayée dans le quotidien Le Belge. Le , de nouveaux tracts se propagent à Bruxelles, où l'on peut lire : . Le même jour, l'exercice de la schutterij est annulé : les autorités craignent que les gardes refusent de rendre les armes.. Le , Une sérénade donnée au bourgmestre Louis de Wellens, faillit virer à l'incident lorsqu'un groupe se dirige au milieu de la foule réunie pour assister à la représentation et fait entendre des cris de ce qui provoque de nombreux sifflets.
L'anniversaire du roi Guillaume vignette|gauche|Affiche de la représentation de La Muette de Portici Le est le jour du cinquante-huitième anniversaire du roi Guillaume Ier, souverain du Royaume uni des Pays-Bas. De nombreuses festivités avaient été prévues à cette occasion, dont un feu d’artifice fastueux dans le parc de Bruxelles, officiellement annulé pour cause de pluie. Les autorités décident toutefois de remettre à l'affiche du théâtre royal de la Monnaie La Muette de Portici pour le lendemain, alors qu'elle avait été préalablement annulée. L'opéra romantique de Daniel-François-Esprit Auber et la symbolique qu'il met en valeur attise les griefs de la foule. En effet, l'histoire raconte la révolte populaire de la république de Naples contre la grande puissance espagnole qui occupe la région au et qui y a placé un vice-roi. L'identification avec la situation des Pays-Bas méridionaux réunis de force aux « Hollandais » depuis 1815 est facile et séduit le peuple bruxellois. D'ailleurs, la police avait souhaité interdire la représentation de cette , mais sous la pression populaire, le gouverneur de la province du Brabant-Méridional, Hyacinthe van der Fosse, proteste contre les et autorise la représentation avec l'appui du roi. Pourtant, lorsque la pièce fut jouée le , elle avait déjà failli déclencher des émeutes, comme le raconte Eugène Verboeckhoven à son ami le comédien Jenneval, futur auteur des paroles de La Brabançonne :
Il ne s'agissait toutefois pas de la première représentation de la pièce, qui date du , en présence de la famille royale: saluée, tant à leur entrée qu'à leur sortie.
Déroulement 25 août La Muette de Portici
vignette|Le ténor français Jean-François Lafeuillade qui interprète Masaniello lors de la représentation de La Muette de Portici au théâtre de la Monnaie de Bruxelles le . Le soir du , lors de la représentation de La Muette de Portici au théâtre royal de la Monnaie, la salle de spectacle est comble et le parterre est plein. Parmi l'assistance, on trouve certains des futurs combattants de la révolution qui relateront les faits, comme Charles Pletinckx, le comte Vandermeeren, Jean Palmaert ou Godefroid Nique. Ceux qui ne peuvent trouver place sur les bancs sont refoulés jusqu'au milieu de la place de la Monnaie où une foule s'amasse, préparant une manifestation. On y trouve des bourgeois et des gens du peuple, les guichets sont assaillis mais il n'y a pas de place pour tout le monde. Sur la place et dans les rues adjacentes, on entend résonner des chants révolutionnaires français comme La Carmagnole ou La Parisienne mais surtout des cris de Liberté ! Liberté !. Le chef de la police, Pierre De Knyff de Gontrœuil envoie un jeune garçon en reconnaissance parmi la foule et, à son retour, celui-ci lui rapporte rapporte avoir entendu des rumeurs il sera assassiné dans sa loge.
À l'intérieur, le public est survolté : certains sont debout sur les banquettes tandis que des pugilats s'engagent alors que le rideau n'est pas encore levé. L'éruption patriotique éclate lorsque le duo de Masaniello et de Pietro entonnent l'« Amour sacré de la Patrie » chanté au deuxième acte, dans la scène 2, par le ténor Jean-François Lafeuillade :
Harangué et survolté, le public se lève en répétant : . Lorsque l'opéra s'achève sur une éruption pyrotechnique du Vésuve avec effets sonores et visuels, la lave de la révolution coule déjà dans les rues de Bruxelles. En effet, le cinquième acte, mettant en scène la reprise de contrôle du peuple napolitain par l'armée espagnole, ne sera jamais entendu par l'assistance en délire qui sort et retrouve les manifestants amassés devant le bâtiment. Les spectateurs fortunés ne peuvent quitter le théâtre pour rejoindre leurs voitures, les soldats et les policiers sont incapables de suivre ou de contenir les mouvements de la foule.
L'émeute vignette|Le sac de la maison de Georges Libri-Bagnano. La foule amassée sur la place de la Monnaie est attisée par la bourgeoisie et les spectateurs qui sortent en liesse du théâtre. Elle se met en quête de symboles d'autorité à brûler et à détruire. On reconnaît des gendarmes de la maréchaussée royale revêtus d'une blouse sous laquelle ils cachent leur sabre. La police les avait disséminés aux issues du théâtre mais ils sont immédiatement signalés, menacés et poursuivis jusque dans la rue Fossé-aux-Loups. Les insurgés, tant bourgeois que du peuple, s'unissent et déclenchent de violentes émeutes en brisant d'abord les vitres du journal ministériel Le National. Ils se dirigent ensuite vers la demeure de son propriétaire, rue de la Madeleine, le journaliste italien notoirement orangiste, Georges Libri-Bagnano, qu'ils dévastent et pillent. Ce dernier parvient à s'enfuir et échappe probablement à la mort : une potence improvisée, faite d'un manche à balai et d'une corde terminée par un nœud coulant, avait été attachée pour lui à une fenêtre du deuxième étage. Deux piquets d'infanterie arrivèrent sur les lieux mais leur commandant, le commissaire de Wageneer, est atteint à la tête par un meuble avant d'avoir donné l'ordre d'intervenir. Sans instructions, les piquets n'osent s'engager. La foule grossit et s'en prend à d'autres bâtiments : une armurerie, un magasin de jouets (pour obtenir des tambours), la librairie polymathique, les « Grandes Messageries ». Les émeutiers arrachent les emblèmes oranges et les armoiries royales sur leur passage. Des escarmouches ont lieu entre les insurgés, la schutterij et la maréchaussée royale. Plus tard, un groupe se dirige vers l'immeuble du directeur de la police, Pierre De Knyff de Gontrœuil, qui fut également mis à sac. Là, les premiers tirs des services d'ordre font des victimes vers du matin, dont deux morts, parmi les insurgés, ce qui met fin à l'agitation.
Un autre groupe se porte vers la maison du procureur du roi Henry-Joseph Schuermans, dans laquelle il ne parvient pas à pénétrer. Il se déplace alors vers l'hôtel du ministre de la justice, Cornelis Van Maanen, au Petit Sablon, où il est rejoint par d’autres éléments. Des cris se font entendre « À bas Van Maanen ! Vive de Potter ! ». Un détachement de grenadiers arrive alors sous les ordres du lieutenant Scheppers et avec, en tête de la troupe, le commissaire de police Wagenaer. Celui-ci, au moment où il allait prononcer les sommations, reçoit un morceau de bois au front, qui le fait tomber. Charles Pletinckx, présent parmi les insurgés, entame alors des discussions avec le lieutenant des grenadiers, lui suggérant de se retirer façe à la pression populaire, ce à quoi il consent. L'immeuble est alors pillé puis incendié vers deux heures du matin et la foule empêche les pompiers de Bruxelles d'intervenir. Deux pelotons de chasseurs à pied, commandés par le lieutenant Damman, arrivent par la rue Bodenbroek mais ils se contentent de rester en position. La résidence du gouverneur de la province de Brabant-Méridional, Hyacinthe van der Fosse, subit le même sort. Les autorités rassemblent les troupes disponibles sur la Grand-Place de Bruxelles vers six heures et demie. De là, une partie s'en va défendre les palais du roi et du prince d'Orange, menacés par l’insurrection. Une autre regagna l'hôtel de Van Maanen, qui était déjà presque détruit. Plusieurs patrouilles et poste de gardes sont désarmés. Au Grand Sablon, les tirs sur les manifestants font une vingtaine de morts. Un bourgeois est également tué rue de l‘Impératrice, par un feu de peloton des Garderegiment Grenadiers en Jagers.
26 août vignette|Les ruines de la résidence du ministre de la justice, Cornelis Van Maanen, après les émeutes du 25 août à Bruxelles. vignette|Plusieurs fabriques de textile de Thomas Wilson sont attaquées par les ouvriers dès le , dont celle d'Uccle (illustration). vignette|Tableau d'Emile Vermeersch de 1926 intitulé Marie Abts confectionne le premier drapeau belge.