La représentation de la ville dans l'art est liée à la question plus générale de la mimèsis, représentation artistique du réel, débattue depuis l'Antiquité. À l'époque contemporaine, la ville est représentée comme un espace de disruption, dont la complexité constitue un défi pour les artistes qui souhaitent la représenter.
Généralités Observer comment les villes se construisent dans l'art et comment elles y sont représentées permet d'appréhender comment est perçue la notion variable de ville, l'image qu'une certaine époque a de la ville. Ainsi, l’ensemble des images de la ville ne se réduit pas à ce qui est visible dans le texte mais embrasse aussi l’horizon des attentes dans lequel sont citées de multiples représentations et récits qui construisent et reconstruisent, écrivent et réécrivent la ville et ses imaginaires. L'espace urbain actualise et met en scène un projet, un imaginaire à travers lequel s'établissent les relations conceptuelles par lesquelles une société, un collectif ou une communauté pense la ville et oriente l'expérience de cet espace et les relations entre ceux qui l'habitent.
Ce qui caractérise la ville, c'est la complexité produite par la survivance, dans le même espace urbain, des successives transformations qui l’ont configurée. L’espace urbain n’est pas seulement le reflet d’une société, mais la société elle-même qui l’a produit. Étant donné que les formes urbaines sont produites, de la même manière que d’autres objets, elles représentent les attentes, les intérêts, tensions et conflits caractérisant les relations de pouvoir et de production qui les ont historiquement construites.
Dans l'Antiquité Comme l'explique , depuis la Grèce classique il y eut des débats sur la manière dont l'art représente la réalité. Le processus, appelé mimèsis, relie directement la réalité avec la création artistique et définirait la littérature comme l’expression esthétique du monde réel. Si pour Platon dans La République la représentation littéraire de la réalité implique le danger d'une distorsion du réel, pour Aristote dans la Poétique, dans la tentative d’imiter la réalité, la littérature devient représentation, ce qui y ajoute une formalisation des faits historiques, ainsi qu’une stylisation esthétique.
Époque contemporaine
La fiction en général, tout au long du , a caractérisé, créé et imaginé un regard pluriel et contradictoire de la ville, la reconstruisant comme un artefact narratif à partir duquel gérer son régime de visibilité et également comme une stratégie discursive destinée à questionner le sens des tensions et des conflits caractérisant les processus de transformation urbaine. La représentation cinématographique et littéraire de la ville, y compris dans ses versants les plus documentaires, n’a pas cherché le simple relevé d’une empreinte, d’un vestige ou témoignage d’un monde référentiel, déjà donné a priori, mais plutôt celui de la rencontre entre une certaine pensée filmique, littéraire, c’est-à-dire entre une forme d’écriture et d’organisation de matériaux expressifs,et une manière de penser et de donner du sens à la ville.
Pour l'architecte Carlos García Vázquez, à la différence des anciens modèles de ville, . La métropole contemporaine devient ainsi une sorte de lasagne, une ville de pâte feuilletée formée de multiples couches, un paysage amalgamé composé de diverses formes construites qui, au fil du temps, se superposent les unes sur les autres. Cela implique aussi un empilement de sens, un palimpseste résultant des multiples et intriqués processus d’écriture et de réécriture qui eut pour résultat le texte urbain contemporain, ce texte dans lequel on peut lire, superposés et entremêlés les traces d’un intense travail de construction et de reconstruction de la ville et de la pensée urbaine contemporaine, et des pratiques créatives, artistiques et communicatives.
Tout au long du , la ville a été l'objet privilégié de représentation artistique , tant au niveau de la mise en scène de ses paysages et de l'horizon symbolique dessiné par les nouvelles architectures de la modernité , qu'en termes de projection de ses récits sur l'histoire de fond des processus de destruction et reconstruction urbaine, en particulier ceux survenus dans la seconde moitié du .
Début du Au début du , les futuristes italiens représentent le rythme accéléré de la ville à travers des contrastes chromatiques, la réitération des formes ou la fragmentation des objets. Le futurisme contribue à banaliser certaines thématiques en manipulant le contraste entre tradition et modernité à travers le prisme sensuel et social, comme avec les tracts contenant le manifeste (« Contre Venise passéiste »), lancés le depuis la Torre dell'Orologio sur la foule revenant du Lido, qui répudie « la Venise des étrangers, marché d'antiquaires faussaires, aimant du snobisme et de l'imbécillité universelle, lit défoncé par des caravanes d'amants, baignoire sabot incrustée de gemmes pour courtisanes cosmopolites, le plus grand cloaque du passéisme ».
Dans le roman, la rupture se manifeste dans la discontinuité narrative, dans la fragmentation du temps et de l’espace, dans une simultanéité et dans la pluralité des points de vue, par exemple, dans Berlin Alexanderplatz (1929), d’Alfred Döblin.
Parallèlement à ces transformations se manifeste un certain intérêt pour la manière dont l’espace métropolitain et la vie moderne affectent les individus. La ville est objet de réflexion privilégié pour philosophes, sociologues et écrivains. Il y a une sensation de rythme frénétique dans la grande ville moderne. Georg Simmel affirme que le fondement psychologique qui caractérise l'individu urbain est la croissance de la vie nerveuse qui tient son origine dans l'échange rapide et ininterrompu d'impressions internes et externes. La vie dans la ville moderne semblait produire une sorte de saturation des sens et bientôt l’art s'inscrira dans ce programme urbain. À propos de l’interaction dans la ville, Simmel mentionnait déjà l'« agglomération rapide d’images changeantes » ; les diverses « impressions qui s'imposent ».
Pour Walter Benjamin, le cinéma, de par sa nature discontinue et fragmentaire, procure à l’individu une série de chocs similaires à ceux vécus par l’ouvrier sur la chaîne de montage. Les peintres et écrivains ne peuvent plus représenter la ville moderne avec les formules traditionnelles. Dans le domaine de la peinture, les avant-gardes développent de nouvelles stratégies pour capturer et reproduire ce caractère fragmentaire.
La vision de la ville est une accumulation de données fragmentaires : situations, impressions, sensations, qui se succèdent dans le texte de manière brusque et chaotique. Le caractère fragmentaire du récit reflète la multiplicité des stimuli sensoriels dont parle Simmel ou les chocs de Walter Benjamin qui caractérisent l'expérience de la ville moderne. Les nouveaux rythmes du jazz, du ragtime et des compositions d’avant-garde reflètent le temps accéléré de la modernité. La représentation classique et unitaire de la ville et de ses points de vue privilégiés , désormais soumise à une transformation accélérée, abandonne son objectif de donner à voir la ville comme un espace homogène pour proposer des images partielles, fragmentées, qui se projettent sur la réalité urbaine en processus de désintégration et dissipation.
Après la Seconde Guerre mondiale Après les destructions et désastres de la Seconde Guerre mondiale se produit une nouvelle fracture, qui affecte non seulement la pure perception de la ville et la nostalgie d’une représentation totalisante de l'urbain, mais aussi le sens même de la ville. L'urbanisme européen lance des programmes colossaux de reconstruction des quartiers détruits, en appliquant des modèles de construction qui se répliquent et prolifèrent sur tout le territoire urbain, donnant lieu à de nouveaux espaces extrêmement rationalisés, répétitifs, agressifs et déshumanisés, qui sont mis en œuvre rapidement, déplaçant la population vers les périphéries nouvellement édifiées et produisant une sensation labyrinthique, de méconnaissable.
Dans L’Invention du quotidien, Michel de Certeau (1999) distingue deux manières de voir et de vivre la ville : celle du voyeur, de celui qui regarde, et celle de celui qui marche. En imaginant la contemplation de New York depuis le dernier étage du World Trade Center, qui regarde d'en haut :Et au pied de la rue se trouvent ceux qui marchent, « les praticiens ordinaires de la ville » qui vivent l’espace urbain sans pouvoir le lire, au milieu du trafic routier :À la fin des années 1960 et au début des années 1970, de nouvelles explorations dans la fiction contribuant à déborder le projet de visibilité des villes. La représentation de la ville se transforme en un espace de dissidence sociale, de liberté sexuelle et de nouvelles recherches. Ce nouveau regard explore la ville ressentie, individuellement plutôt que collectivement, avec le contenu émotionnel et le projet de regards multiples, souvent contradictoires, qui prennent la ville comme objet d'étude et de questionnement formel
La ville moderne exige de nouvelles formes de discours dès qu'elle perd son sens privilégié et restrictif, imposé par une mise en scène emphatique, bourgeoise et monumentale qui est systématiquement questionnée par des stratégies discursives avec les mêmes dérives et itinéraires erratiques qui caractérisent l’expérience des villes contemporaines. La ville n’est plus représentée sous l’aspiration idéale et homogénéisatrice de regards omniscients ni à partir de la nostalgie d’un passé, peut-être illusoire, inscrit dans ses monuments, ses symboles ou ses recoins privilégiés, mais à partir de la proposition de figures qui malmènent le regard complaisant d’un spectateur ou d’un lecteur inaperçu des espaces ineffables de la banlieue, du terrain vague, de tous ces non-lieux que les villes en reconstruction ont rejetés ou différés jusqu’à leur prochaine appropriation.
Années 1980 Particulièrement dans les années 1980, la ville en crise et en déconstruction / reconstruction se prête à l'iconographie désolée d'espaces obsolètes, abandonnés par le démantèlement progressif d'une industrie qui avait occupé les espaces stratégiques de la ville et qui sont désormais l'objet de nouvelles déambulations et de voyages erratiques de la part de sujets qui ne parviennent pas à donner du sens aux nouveaux phénomènes et territoires urbains.
Années 1990 La ville en reconstruction des années 1990 met en scène la tentative de refonder la métropole et la pensée urbaine à partir de la réappropriation et de la conception stratégique d'espaces dits « d'opportunité », et de réaménagement, par de grandes interventions urbanistiques dans des aires sélectionnées et exclusives de la ville. La nouvelle ville nécessite d'être repensée depuis ses fondements afin de définir sa nouvelle identité et fonctionnalité, avec le regard posé sur son potentiel spécifique orienté vers la concurrence changeante sur les marchés mondiaux, résultat des campagnes de communication et des nouvelles opportunités offertes par l'espace de flux.
La littérature, le cinéma, et l’art en général, au seuil du troisième millénaire, continuent d’explorer avec insistance la ville, en interrogeant les traces laissées par les tensions et déchirures produites tout au long de sa reconstruction, en faisant un travail de lecture et de mémoire de ses formes, de ses lieux et de ses paysages. Le paysage urbain est cible d’un nouveau regard, révélateur non seulement d'espaces et d'objets, mais aussi de corps et de pratiques sociales et culturelles qui réclament une attitude interprétative et une lecture attentive des villes dans le contexte de ce qu’on a convenu de nommer processus de revitalisation ou de régénération urbaine, après les crises des années 1970.