Lumières et esclavage récapitule les positions des philosophes des Lumières sur la question de l'esclavage, qu'il s'agisse des traites négrières, du statut de l'esclave ou des formes et des étapes proposées pour l'abolition de l'esclavage. Si les philosophes des Lumières, dans leur ensemble, condamnent le racisme et rejettent l’esclavage au nom de l'égalité, leur pensée reste souvent plus ou moins prisonnière des préjugés de l’époque, l'abolition étant un phénomène postérieur aux Lumières.
Seules sont retenues les œuvres publiées avant la déclaration des droits de l'homme adoptée le .
Bernardin de Saint-Pierre En 1773, Bernardin de Saint-Pierre, après avoir critiqué le Code noir, écrit dans le Post-scriptum du Voyage à l’Île-de-France, à l’Île Bourbon, au cap de Bonne-Espérance, par un officier du roi :« Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant de courage n’aient guère parlé de l’esclavage des noirs que pour en plaisanter. Ils se détournent au loin ; ils parlent de la Saint-Barthélemy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, comme si ce crime n’était pas celui de nos jours, et auquel la moitié de l’Europe prend part. Y a-t-il plus de mal à tuer d’un coup des gens qui n’ont pas nos opinions, qu’à faire le tourment d’une nation à qui nous devons nos délices ? Ces belles couleurs de rose et de feu dont s’habillent nos dames ; le coton dont elles ouatent leurs jupes ; le sucre, le café, le chocolat de leurs déjeuners, le rouge dont elles relèvent leur blancheur : la main des malheureux noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé de pleurs et teint du sang des hommes. »L'auteur affirme un anti-esclavagisme de principe dans le Voyage à l’île de France, publié en 1773, qu'il transfigure de manière esthétisée dans Paul et Virginie, publié en 1788, où il met en scène un monde colonial idéalisé.
Buffon Buffon adhère à la théorie des climats selon laquelle s'il existe bien une seule origine de l’homme, les migrations d’une population originelle à travers divers climats expliquent l’existence des différents types humains, y compris le Nègre. Il écrit, en 1749, dans un chapitre consacré aux « Variétés dans l'espèce humaine » de son Histoire naturelle de l'HommeGeorges-Louis Leclerc, comte de Buffon, Histoire naturelle, générale et particulière, Paris, Imprimerie royale, 1749-1788, t. III, 1749, ..
L'unité de l'espèce humaine est prouvée, selon lui, par l'interfécondité entre tous ses membres, quels que soient les « peuples » ou « nations » auxquels ils appartiennent. Les variétés observables dans les caractères physiques, moraux et culturels » sont attribuées à l'influence du climat.
Condorcet Condorcet fustige l’esclavage, assimilé à un crime, mais plaide aussi pour son maintien provisoire.
En 1781, il publie en Suisse, sous un pseudonyme, Réflexions sur l'esclavage des nègres où il dénonce radicalement l'esclavageRéflexions sur l'esclavage des nègres, Épître dédicatoire aux nègres esclaves, Chap. 5.
Mais il en propose l'abolition graduelle :
Diderot Auteur de l'article Humaine espèce dans l'Encyclopédie, Denis Diderot renvoie à Buffon et Daubenton pour affirmer l'unité de la race humaine : .
Dans l'Histoire des deux Indes de l'abbé Raynal, c'est Diderot qui rédige le chapitre XI (L'esclavage répugne à l'humanité, à la raison et à la justice). Le texte appelle à l'insurrection des opprimés : .
Encyclopédie Dans son article « Traite des Nègres », Louis de Jaucourt est le premier des encyclopédistes à envisager l’abolition de l’esclavage :
L'article « Esclavage », qu'il rédige, se réfère à l'Esprit des lois de Montesquieu, cité à de nombreuses reprises.
Parmi les de l’Encyclopédie, près d’une centaine concernent explicitement la question des traites négrières et de l’esclavage colonial. Mais l'article sur le « commerce des nègres », toutefois qualifié d' « odieux », énumère les arguments en faveur de sa légitimité avant d'en décrire les modalités.
Helvétius Claude-Adrien Helvétius écrit, dans De l’esprit (1758) à propos du commerce d’Amérique :
André-Daniel Laffon de Ladébat André-Daniel Laffon de Ladébat écrit, dans son "Discours sur la nécessité et les moyens de détruire l'esclavage dans les colonies", texte lu à la séance publique de l'Académie royale des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux, le :
Fils d'un négociant et armateur négrier de Bordeaux, propriétaire terrien, homme d'affaires et banquier, André-Daniel Laffon de Ladébat raisonne en économiste autant qu'en philosophe. Il observe que . Il imagine un plan de sortie de l'esclavage par affranchissement graduel, avec le statut de « serf de glèbe », qui maintient l'ouvrier au travail avec un arsenal de moyens légaux de s'en affranchir et de gagner la liberté. Laffon de Ladébat publie, le , soit quinze jours avant celle de l'Assemblée nationale constituante, une déclaration de droits de l'homme qui affirme que « la servitude est un abus de la force, une infraction aux lois sociales »Art. 53 de la Déclaration des droits de l'homme d'André Daniel Laffon de Ladébat.
Montesquieu
Montesquieu est incontestablement anti-esclavagiste, même s'il utilise le procédé de l'ironie pour dénoncer la pratique :
Le procédé de l'ironie, déjà employé dans les Lettres persanes, a fait l'objet d'analyses stylistiques. Il a cependant pu échapper à certains commentateursLouis Sala-Molins (Les Misères des Lumières : Sous la raison, l'outrage, Robert Laffont, mars 1992, 206 p.) et Laurent Estève (Montesquieu, Rousseau, Diderot : du genre humain au bois d'ébène. Les silences du droit naturel, UNESCO, 2002, 272 p.) , lui reprochent d'avoir dénoncé l'esclavage de manière ambigüe. Si, comme Diderot et Voltaire, Montesquieu condamne la traite et l’esclavage au nom de l’universalité des droits de l’homme, il le justifie en pratique pour des motifs politiques, anthropologiques ou économiques., ou être directement contesté. Les contemporains ne s'y sont pas trompés : en 1777, Voltaire écrit .
Montesquieu examine aussi les modalités de l'esclavage, dans l'histoire et la géographie : . Il propose de le limiterDe l'esprit des lois, XV, 8-9, d'en réguler juridiquement les abus et les dangersXV, 10-19, sans toutefois réclamer son abolition définitive.
Thomas Paine Avec son texte American Slavery in America (L’Esclave africain en Amérique) paru en 1775, Thomas Paine est l'un des premiers avocats de l'abolition de l'esclavage aux Etats-Unis.
Quakers Aux États-Unis, la Société abolitionniste de Pennsylvanie est fondée par des Quakers à Philadelphie le , soit un an avant la Déclaration d'indépendance des États-Unis, sous l'impulsion de l'abolitionniste Antoine Benezet. Elle est la première société antiesclavagiste du monde.
C'est au Royaume-Uni que les quakers sont le plus actifs, participant dès 1787 à la Société pour procéder à l'abolition de la traite des esclaves (). Ils présentent au Parlement britannique, dès 1783, la première pétition contre le commerce des esclaves.
Abbé Raynal Guillaume-Thomas Raynal propose en 1746, dans une œuvre de jeunesse, Le Droit public de l’Europe fondé sur les traités, l’importation sur le sol européen d’esclaves d’Afrique pour pallier le manque de main-d'œuvre pour le travail de la terre et des manufactures, sur le modèle de la traite des Nègres qui a fait la richesse des colonies d’Amérique.
Mais en 1770, son Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, publiée anonymement, est l'encyclopédie de l’anticolonialisme au siècle. Elle contient une dénonciation de l'esclavage des Noirs. L'ouvrage recourt à la collaboration d'autres écrivains tels que d'Holbach ou Diderot. Elle connait plusieurs rééditions, dont la troisième, en 1780, brûlée par le Parlement de Paris, lui assure une grande notoriété. Dans la deuxième édition, il annonce l'arrivée d'un Spartacus noir qui mènera la révolte des esclaves contre leurs oppresseursEd; Amsterdam, La Haye, Gosse fils, 1774, t. IV, p. 227. Cité par Silvia Sebastiani, in Les mondes de l'esclavage, une histoire comparée, Seuil , 2021, p. 949..
Rousseau Hormis une pétition de principe formulée dans le Contrat social, selon laquelle , Rousseau élude la question de l'esclavage colonial et de la traite négrière à l'époque où le commerce triangulaire et l’économie coloniale de plantation est pratiquée à grande échelle.
Société des amis des Noirs En 1788 est créée, en France, la Société des amis des Noirs, sur le modèle de la société pour l’abolition de l’esclavage (Society for Effecting the Abolition of the Slave Trade) créée à Londres la même année. On compte, parmi ses membres, au nombre de 150, Brissot, Condorcet, Lafayette, Mirabeau, l'abbé Grégoire. La société tente de mobiliser l’opinion en faveur des idées abolitionnistes. La société réclame l'interdiction immédiate de la traite des Noirs et l'abolition progressive de l'esclavage ; 2003 avec une postface de l'auteur... Elle développe son action après 1789.
Voltaire La position de Voltaire sur l'esclavage a pu paraître ambigüe.
Dans son Traité de métaphysique (1734), il établit une hiérarchie entre les races humaines, théorie qu'il développe, en 1756, dans La Philosophie de l’histoire
Voltaire veut proposer une description réaliste de l’espèce humaine, en contradiction avec le dogme chrétien de son unité. Voltaire conteste en effet l'un des principes fondateurs du christianisme, qui attribue la création par Dieu de la race des hommes à travers un seul homme, Adam. Sa position sur l’hétérogénéité des races s'inscrit dans le cadre de son anticléricalisme.
Cependant, il dénonce l'esclavagisme dans divers textesChapitres CXLVI (146), CLI (151) et fin du chapitre CLII (152) de « L’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations ». , dont le plus célèbre figure dans le chapitre XIX de Candide où il met en scène le nègre de Surinam :
Bibliographie
Ouvrages (d:Q116209098) . .
Articles
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Articles connexes Liste d'opposants à l'esclavage Esclavage du XVIe au XVIIIe siècle Esclavage Code noir Lumières
Liens externes
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Notes et références
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