thumb|Fragment de tablette d’Enūma eliš, provenant de la « Bibliothèque d'Assurbanipal » de Ninive, British Museum. thumb|Fragment de tablette d’Enūma eliš, provenant de Kish, v. Ashmolean Museum.
Enūma eliš (aussi orthographié Enuma Elish), ou « Épopée de la Création », est un texte de la mythologie mésopotamienne rédigé en babylonien standard provenant du royaume de Babylone. Son titre signifie littéralement « Lorsqu'en haut/Lorsque là-haut » en babylonien, selon ses premiers mots (incipit). Le texte célèbre la gloire du dieu Marduk et raconte son ascension au statut de roi du panthéon mésopotamien.
Au total, il s'agit d'une œuvre longue d'environ réparties sur sept tablettes d'argile inscrites en écriture cunéiforme. Le texte fut redécouvert au sous forme de fragments dans les ruines de la Bibliothèque d'Assurbanipal à Ninive, ville proche de l'actuelle Mossoul, en Irak. D'autres manuscrits ont été mis au jour depuis, permettant la reconstitution quasi complète du texte.
Le récit débute aux origines des dieux, engendrés par le couple primordial constitué d'Apsû et de Tiamat, respectivement les eaux douces des profondeurs et les eaux salées des mers. Leur progéniture devenant de plus en plus bruyante et perturbatrice, Apsû décide de les anéantir. Mais il est vaincu et tué par l'un de ses descendants, le dieu sage Ea, qui s'approprie son domaine et donne naissance au dieu Marduk, appelé à être le plus grand de tous les dieux. Tiamat entre à son tour en guerre contre ses descendants, par vengeance et aussi parce qu'ils lui causent trop de troubles. Elle constitue une armée de monstres. Les dieux étant incapables de lui faire face, ils font appel à Marduk, le seul en mesure de vaincre leur ennemi. Celui-ci accepte en échange du statut de roi des dieux, qui lui est accordé. Il tue Tiamat et soumet son armée, ce qui lui permet d'être confirmé au rang de dieu suprême. Il crée alors le Ciel et la Terre à partir de la dépouille de Tiamat, organise les astres et le découpage du temps, répartit les fonctions des dieux qui sont désormais à ses ordres, demande à son père Ea de créer l'humanité pour qu'elle travaille à la place des dieux, puis décide d'établir au centre du Monde la cité de Babylone, que construisent pour lui les autres dieux. Lors des célébrations qui ont lieu au moment de son intronisation dans son temple de Babylone, il reçoit cinquante noms qui évoquent ses nombreux pouvoirs et ses qualités.
La date de composition du texte est incertaine, l'opinion majoritaire la situant vers la fin du , au cours du règne de Nabuchodonosor ou peu après. Les versions qui nous sont parvenues sont plus récentes. La cohérence du récit et son style érudit font qu'il est généralement considéré comme l’œuvre d'un seul auteur, qui a compilé différents éléments repris de divers mythes et autres textes savants pour produire un récit unifié, usant aussi de jeux lexicaux et de commentaires étymologiques. C'est donc un récit complexe qui intègre des éléments de mythes de souveraineté, de succession, de création et de combat, qui admet divers niveaux de lecture, au-delà de son but idéologique principal qui est de glorifier Marduk, et à travers lui Babylone. Il est devenu au l'un des plus importants textes de la tradition savante et religieuse mésopotamienne, copié de nombreuses fois et récité lors de rituels, notamment la fête du Nouvel An de Babylone. Il a été transmis et gardé en mémoire plusieurs siècles après la chute du royaume de Babylone, ses dernières traces se prolongeant jusqu'au de notre ère dans les écrits du philosophe néo-platonicien Damascios.
Sources et reconstitution
Redécouverte
Les premières tablettes cunéiformes contenant des copies d’Enūma eliš redécouvertes à l'époque moderne proviennent des bibliothèques savantes de Ninive (la soi-disant « Bibliothèque d'Assurbanipal »), entre 1848 et 1876. D'autres fragments importants sont dégagés lors des fouilles du site d'Assur entre 1904 et 1914, de Kish en 1924-25 et d'Uruk en 1928-29. Les autres fragments majeurs sont dégagés par des fouilleurs clandestins dans ces mêmes années, et achetés par des institutions occidentales sur le marché des antiquités. La première traduction d'une partie du récit est faite en 1875 par George Smith dans The Chaldean Account of Genesis (« La description chaldéenne de la Genèse »), aux côtés d'autres textes mythologiques et épiques mésopotamiens tels que l’Épopée de Gilgamesh. Les principales traductions, accompagnées de commentaires, sont ensuite faites par Peter Jensen (Die Kosmologie der Babylonier, 1890, et Assyrisch-babylonische Mythen und Epen, 1900), Friedrich Delitzsch (Das babylonische Weltschöpfungsepos, 1896) et L. W. King (The Seven Tablets of Creation, 1902). En français, René Labat donne une traduction du texte en 1935 sous le nom de Poème babylonien de la création.
Manuscrits
Le texte d’Enūma eliš est actuellement connu, selon les données de W. Lambert (2013), par 181 tablettes d'argile en écriture cunéiforme (en sachant que le récit intégral s'étale sur sept tablettes), inscrites sur une colonne sur leurs deux faces, conservées dans un état plus ou moins fragmentaire. Elles peuvent être divisées en deux groupes en fonction de la graphie de l'écriture employée, qui dessine deux zones géographiques : 86 tablettes de style assyrien, plus de la moitié (46) provenant du seul site de Ninive ; 95 tablettes de style babylonien, quasiment toutes provenant de fouilles clandestines et donc dont l'origine géographique exacte est inconnue. Ces tablettes sont toutes des copies du , les plus anciennes, provenant d'Assur, étant datables par leur graphie de la première moitié du . Les plus récentes proviennent de la Babylonie tardive, des époques séleucide et parthe (donc les trois derniers siècles avant notre ère). Elle permettent une reconstitution quasiment continue du récit, les principales lacunes se situant au niveau de la cinquième tablette.
Le contenu des différents manuscrits est pour l'essentiel similaire, le texte n'ayant pas connu de révision ayant affecté la trame du récit, les seules modifications étant rares et marginales, notamment la poignée de tablettes assyriennes dans lesquelles le nom de Marduk est remplacé par celui d'Assur. Néanmoins, étant donné la variété et l'étendue des lieux et des époques de rédaction de ces manuscrits, les différentes copies du texte présentent diverses variations qui relèvent avant tout des différences dans la forme des mots (grammaire et orthographe), voire des erreurs de copie faites par les scribes, car un certain nombre de copies sont issues d'exercices d'entraînement d'apprentis scribes. Il y a en revanche peu de variations sur les mots et expressions employés et l'ordre dans lequel ils le sont.
Citations, allusions et commentaires
En dehors des manuscrits, il y a peu de citations ou d'allusions avérées au texte dans la documentation mésopotamienne. Les plus connues sont celles des textes du rituel akitu de Babylone, la fête du Nouvel An, durant laquelle le récit est déclamé en public ; elles datent de l'époque hellénistique ().
Les autres citations notables se trouvent dans des commentaires d’Enūma eliš élaborés par des lettrés et mis au jour en Assyrie et en Babylonie, qui reprennent des passages du texte et y ajoutent des explications étymologiques/exégétiques..
Histoire textuelle
Date de composition
Les plus anciens manuscrits, datés uniquement à partir de la paléographie, remontent au moins aux alentours de 900 av. J.-C., si ce n'est au (c'est discuté), il faut considérer qu’Enūma eliš a été composé avant ces copies. Faute d'être en mesure de déterminer de manière certaine quand le texte a été composé, plusieurs propositions ont été émises.
Une datation vers le règne de Hammurabi, au , a longtemps été majoritaire, notamment parce que cette période représentait le premier essor politique de Babylone (première dynastie de Babylone) et justifierait la tentative d'élever son dieu Marduk au rang suprême. Elle a été contestée et a désormais peu de défenseurs, parmi lesquels S. Dalley.
Un article fondamental de W. Lambert publié en 1964. a réuni un ensemble d'indices plaidant pour une composition vers la fin du , plus précisément sous le règne de Nabuchodonosor (v. 1125-1104) ou peu après, après une victoire militaire contre l'Élam permettant le retour de la statue du dieu Marduk à Babylone et dans son temple, d'où elle avait été enlevée en 1155 av. J.-C. Vers la même époque auraient été composées d'autres œuvres glorifiant Marduk et le statut religieux de Babylone, comme la Prophétie de Marduk, ce qui inscrirait la composition d’Enūma eliš dans un contexte idéologique précis et bien identifié. À tout le moins, la date de composition d’Enūma eliš est généralement située dans la seconde moitié du , voire plus précisément son dernier tiers/quart, qui correspond dans la chronologie mésopotamienne à la seconde partie de la période dite « médio-babylonienne », donc entre la dernière partie de la dynastie kassite (qui s'étend d'environ 1595 à 1155 av. J.-C.) et la seconde dynastie d'Isin (v. 1154-1027 av. J.-C.).
D'autres proposent une date plus tardive : pour T. Abusch, le texte aurait été composé au début du en réponse aux difficultés qui frappent alors la Babylonie.
Auteur(s) et éditions
Le fait que le récit soit cohérent dans sa construction, son contenu et son message fait qu'il est généralement considéré comme une œuvre créée à un seul moment, par un groupe de lettrés voire un seul auteur. Ainsi selon W. Lambert : Dans le même sens mais avec d'autres arguments, selon B. Foster : Cet auteur, anonyme comme c'est généralement le cas dans la littérature mésopotamienne, serait alors selon toute vraisemblance un érudit babylonien, prêtre du temple de Marduk.
Dans cette approche, il est généralement admis que le texte n'a pas connu de révision importante, donc que sa version initiale n'a pas connu de modification significative. Comme évoqué plus haut, cela s'appuie sur le fait que les manuscrits connus ne présentent pas de différences modifiant l'organisation et le sens du récit. Quelques manuscrits assyriens présentent bien la tentative de substituer le dieu national local Assur à Marduk, mais cela ne modifie pas le reste du texte, et cette tentative n'a manifestement pas rencontré le succès, même dans le milieu lettré assyrien. Hormis cela, quelques autres manuscrits montrent des omissions de lignes à certains passages, parfois des ajouts et variations, mais c'est rare.
D'autres en revanche considèrent qu'il s'agit d'une œuvre composite et donc collective, produit d'une histoire complexe, ayant connu plusieurs éditions (non attestées en l'état actuel des connaissances) sur une période de plusieurs siècles, avant d'aboutir à l'état final. C'est le cas de S. Dalley, qui fait remonter la première mouture du texte à la fin du règne de Hammurabi, sans exclure une édition importante sous Nabuchodonosor .
Résumé
Les manuscrits d'Enūma eliš indiquent que l’œuvre intégrale comprend environ lignes. L'essentiel du récit est reconstitué, mais pas l'intégralité, car les manuscrits sont fragmentaires, les principales lacunes se situant sur la cinquième tablette.
Tablette I
La première tablette débute par un récit des origines : deux divinités primordiales, Apsû représentant les eaux douces et Tiamat représentant les eaux marines salées, s'unissent pour donner naissance à une première génération de dieux, le couple Lahmu-Lahamu, qui engendrent à leur tour la paire Anshar-Kishar, le Ciel et la Terre, puis Anshar engendre une autre divinité céleste, Anu, laquelle donne ensuite naissance au dieu Nudimmud (plus connu sous le nom d'Ea), aux qualités supérieures à celles des autres dieux.