Cheikh Muwannis (), ou Sheikh Munis, était un petit village palestinien dans les environs de Jaffa, à environ 8,5 km du centre de la ville, dans le territoire attribué à l’État juif par le plan de partition de la Palestine voté par l’Assemblée générale de l’ONU le 19 novembre 1947. Comme pour des centaines de villages palestiniens, sa population a été expulsée en mars 1948 par la milice sioniste d’extrême-droite, l’Irgoun. Aujourd’hui, l’université de Tel-Aviv est construite en partie sur les terres du village.
Géographie
Le village était situé à une altitude moyenne de 25 mètres au-dessus du niveau de la mer, et à 8,5 km de Jaffa« al-Shaykh Muwannis — الشَيْخ مُوَنِّس », Interactive Encyclopedia of the Palestine Question, consulté le 17 mai 2025.. Il était construit sur une colline de grès, à 800 m au nord de la rivière Al-'Awja. Le plan du village était carré, les maisons construites en brique crue, jusqu’à ce que la prospérité apportée par les exportations d’agrumes permette la construction de maisons en pierre ou en béton.
Les villageois étaient principalement cultivateurs, spécialement d’agrumes. Dans les statistiques de Village de 1944/1945, 3749 dounams étaient consacrées aux agrumes et aux bananes, et 7165 dounams aux céréales, 66 étaient irrigués ou consacrés aux vergers, l’eau provenant de la rivière al-Awja et de puits artésiensGouvernement of Palestine, Department of Statistics. Village Statistics, April, 1945. Cité par Hadawi, 1970, 97., et 41 étaient construitsGouvernement de Palestine, Department of Statistics. Village Statistics, April, 1945. Cité par Hadawi, 1970, 147.. La propriété des terres était répartie entre les Arabes pour dounams, les Juifs pour 3545, et 971 dounams de terres collectives.
Histoire
Selon la légende locale, le nom du village vient de cheikh Muwannis, un personnage religieux dont le maqam se trouvait au village.
Empire ottoman
Cheikh Muwannis est fondé au Roy Marom, « Al-Sheikh Muwannis: Transformations in the Arab Countryside between the Mountainous Interior and the City of Jaffa, 1750-1848 », Cathedra, 183 (février 2023), 9-34.. Pierre Jacotin appelle le village Dahr sur sa carte de 1799Karmon, 1960, 170 ..
Cheikh Muwannis est signalé en décembre 1821, Berggren, "Resor i Europa och österlanderna", Stockholm, 1828, p.61; cited in Sand, 2012, 262.. En 1856 le village est appelé Sheikh Muennis dans la carte de Palestine de KiepertKiepert, 1856, Map of Southern Palestine.
En 1870, Victor Guérin note à propos de Cheikh Muwannis : Guérin, 1870, 274.. En 1882, l’enquête du PEF signale les ruines d’une maison près du kubbehConder, Kitchener, 1882, SWP II, 275, et décrit le village comme ordinaire et construit en adobeConder, Kitchener, 1882, SWP II, 254.. La plupart des villageois appartenaient à la tribu des Abu KishkMorris, 2004, 127–128..
Le village avait 315 habitants en 1879PEF; cité par Sand, 2012, 262..
Mandat britannique
Lors du recensement de 1922 mené par les autorités britannique, Shaik Muannes avait 664 habitants, tous musulmansBarron, 1923, Table VII, Sous-district de Jaffa, 20.. En 1931, Esh Sheikh Muwannis avait 1154 habitants, tous musulmansMills, 1932, p. 14..
Dans les années 1920, le gouvernement britannique tenta de revendiquer la propriété des terres situés à l’ouest du village, jusqu’à la mer Méditerranée, avec l’argument qu’elles étaient abandonnées. Selon les auteurs d’un livre sur le conflit israélo-arabe, les Arabes de la région de Jaffa-Tel Aviv Sufian, LeVine, 298.. En 1937, le journal arabe al Ja'miah al-Islamiyya commente les plans britanniques de construction d’une route de contournement pour les résidents de Tel Aviv sur les terres du village : .
Une école primaire de garçons est construite en 1932, et une autre pour les filles en 1943. 232 garçons y étaient inscrits en 1941, et 56 filles en 1943. L’école de garçons avait acheté 36 dunams et un puits artésien, offrant ainsi une formation professionnelle agricole. En 1945, il n’y avait plus que 34 filles inscrites, pour le même nombre de garçons.
En 1946, trois Arabes ont violé une Juive. Au cours de la procédure judiciaire, des membres de la Haganah tirent sur un des violeurs et le blessent, et kidnappent et castrent un autre. En 1947, alors que la tension monte entre communautés, des habitants prennent la fuite, mais la plupart préfèrent rester, les notables ayant conclu un accord de protection avec la Haganah en échange de la neutralité et d’un engagement de refuser à l’armée de libération arabe (ALA) tout accès au village. Cet accord est issu d’une rencontre entre les notables de Cheikh Muwannis, al-Mas'udiyya, al-Jammasin et les moukhtars d’'Arab Abu Kishk et d’Ijlil fin décembre 1947 ou en janvier 1948« Welcome To al-Shaykh Muwannis - الشيخ مونس (א-שיח' מוניס) », Palestine Remembered, consulté le 17 mai 2025..
En 1944/1945, la population est de 1930 habitants et estimée à 2230 en 1948. En 1998, le nombre de réfugiés descendant des habitants de Cheikh Muwannis est estimé à .
Guerre de 1948 et fuite des habitants
Dans le plan de partage de la Palestine voté par l’assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947, Cheikh Muwannis est attribué à l’État juifSami Hadawi, « Palestine - Index to villages & settlements », Palestine Arab Refugee Office, 1949..
En 1948, la population de Cheikh Muwannis avait des relations amicales avec les Juifs, malgré quelques tensions. Quelques coups de feu ont été tirés sur la zone résidentielle juive en janvier et février 1948, et les Abu Kishk ont tenu leur engagement de repousser les volontaires de l’ALA. Les émissaires de l’ALA ont ainsi été informés que .
Quelques rapports des services secrets, qui n’ont jamais pu être vérifiés, suggèrent que, début 1948, le village, qui domine l’aéroport Sdé Dov et la , était infiltré par des combattants irréguliers arabes lourdement armésOmer Bartov, « From Buchach to Sheikh Muwannis:Building the Future and Erasing the Past », in Michele R. Rivkin-Fish, Elena Trubina (eds.), Dilemmas of Diversity After the Cold War: Analyses of "cultural Difference" by U.S. and Russia-based Scholars, Woodrow Wilson Center, 2010 52-81.. Le 7 mars, la brigade Alexandroni de la Haganah impose un blocus au village en fermant tous les accès à la rocade depuis Cheikh Muwannis et les villages d’Ijil al-Shamaliyya et d’Ijili al-Qibliyya et occupe des maisons à la lisière du village. La milice sioniste d’extrême droite du Lehi ou groupe Stern (LHI) a maintenu ces occupationsBartov, , 68. et, le 12 mars, des miliciens du Lehi et de l’Irgoun ont kidnappé cinq notablesBenny Morris, 'The causes and character of the Arab exodus from Palestine: the Israeli defense forces intelligence service analysis of June 1948,' in Ilan Pappé (ed.), The Israel/Palestine Question, Routledge 1999 169-183 et 173-174.. Le SHA'Y, le service de renseignements de la Haganah, note que .
Les habitants protestent contre ces intimidations des forces juives, qui les pillent et les prennent pour cible. Les notables sont livrés à la Haganah le 23 mars et retournent à leur village, mais de nombreux habitants fuient par peur. Tawfiq Abu Kishk offre un grand banquet aux habitants restants et à leurs amis juifs le 28 mars 1948. Les terres du village ont été réservées à l’usage des Juifs et incorporées à la municipalité de Tel Aviv.
Les jours suivants, les chefs du clan Abu Kishk ont attribué leur fuite à a) les blocages de la [Haganah] b) les limitations aux déplacements à pied par la [Haganah], c) le vol des véhicules et d) l’enlèvement des notables. De nombreux habitants se sont installés à Qalqilya et à Tulkarem. À la mi-mai 1948, le matkal, l’état-major des forces de défense d'Israël (FDI) est installé à Cheikh Muwannis, sur le sommet d’une colline, d’où il voit les opérations de tihour (purification) continuer contre les villages arabes environnantsI. Pappé, , 175..
Selon Walid Khalidi, en 1992, il ne reste du village que quelques maisons occupées par des familles juivesKhalidi, 1992, 260., dont certaines ont une grande valeur architecturale, ainsi que des ruines qui parsèment le sol, le cimetière négligé mais clôturé. La plus grande partie des terres du village sont construites. Après la guerre, elles ont servi à loger des membres de l’aviation israélienne et du Mahal. Après 1949, des Juifs nord-africains y sont logés, puis le village est intégré au campus de l’université de Tel-AvivBartov, , 52, 67-68.. L’ancienne maison du moukhtar, appelée la maison verte, sert de foyer universitaireBartov, , 67.. Shlomo Sand a suggéré d’en faire un musée commémorant la Nakba des habitants déracinés de Cheikh MuwannisCité par Sand, 2012, 251..
Lors d’une marche pour le Droit au retour des réfugiés palestiniens organisée par l’ONG Zochrot pour l’anniversaire de la Nakba en 2004, les manifestants ont appelé la mairie de Tel Aviv à baptiser six rues de la ville de noms de villages palestiniens qui existaient avant 1948, dont Cheikh Muwannis.
Mémoire
Shlomo Sand a dédié son ouvrage Comment la terre d'Israël fut inventée aux habitants d'al-Sheikh MuwannisShlomo Sand, Comment la terre d'Israël fut inventée. De la Terre sainte à la mère patrie, Paris : Flammarion, 2014, collection « Champs », ..
Voir aussi Liste des villes et villages arabes dépeuplés durant l'exode palestinien de 1948
Liens externes Welcome to al-Shaykh-Muwannis, Survey of Western Palestine, Map 13: IAA, Wikimedia commons Shaykh Muwannis, from Zochrot Pool of Memories, Haaretz Tel Aviv University is asked to acknowledge its past and to commemorate the Palestinian village on which grounds the university was built, 2003, Zochrot Map, 1946
Notes
Bibliographie
Catégorie:Localité conquise par Israël durant la guerre israélo-arabe de 1948 Catégorie:Localité palestinienne dépeuplée Catégorie:Sous-district de Jaffa Catégorie:1948 en Palestine Catégorie:Village détruit en Israël Catégorie:Université de Tel Aviv