Derrière l'ésotérisme qui constitue une culture pouvant s'exprimer à travers un large éventail de mouvements, de domaines et de formes comme les arts, les sciences, les spiritualités, il existe une vision, une façon de voir, d’envisager, d’étudier l’Homme, le monde, l’univers. À toutes les époques et dans plusieurs endroits du monde, en Occident comme en Orient, on va rencontrer des pensées et des pratiques ayant des caractéristiques qui les unissent, leur donnent « un air de famille ». La philosophie ésotérique constitue le creuset et le réceptacle de cet ensemble d'imaginaires que l'on retrouvera derrière les termes de philosophia perrennis, gnose, philosophie naturelle, théosophie dans différentes circonstances historiques.

Ces idées et courants ésotériques se distinguent également en tant que troisième voie d'accès à la connaissance et à la culture, aux côtés de la foi doctrinale et de la rationalité scientifique. Tandis que la foi religieuse repose sur la révélation et l’autorité spirituelle, et que la raison privilégie l’analyse logique et l’empirisme, l’ésotérisme explore des formes de savoir symboliques, intuitives ou initiatiques. De ce fait, l’ésotérisme a fréquemment été marginalisé ou discrédité : perçu comme hérétique par les institutions religieuses et comme irrationnel ou pseudo-scientifique par les autres.

alt=|vignette|La philosophie - médaillon sculpté sur le pilier central de Notre Dame de Paris. Représentation symbolique des philosophies exotérique - livre ouvert et ésotérique - livre fermé. Néanmoins, l’ésotérisme reste un terme controversé, longtemps négligé par la recherche académique qui a systématiquement rejeté et ignoré les sujets relevant de l'occulte ou de la pensée ésotérique, laissant ainsi la recherche sur ces sujets en grande partie à des passionnés extérieurs au monde universitaire. En effet, selon l'historien de l'ésotérisme Wouter J. Hanegraaff , le rejet des sujets dit occultes était considéré comme un marqueur d'identité crucial pour tout intellectuel cherchant à s'affilier à l'académie.

Plus récemment, certains chercheurs ont redéfini l'ésotérisme pour désigner les traditions intérieures concernées par une dimension spirituelle universelle de la réalité, par opposition aux institutions et aux systèmes purement externes. Ces traditions présentes au cœur de toutes les religions et cultures du monde, sont le reflet d'une réalité cachée révélée par la pensée traditionnelle dite ésotérique en occident. Cette définition également la plus proche du sens originel du mot dans l'Antiquité, initialement développée par les ésotéristes eux-mêmes, est devenue populaire parmi les universitaires français au cours des années 1980, exerçant une forte influence sur les chercheurs Mircea Eliade, Henry Corbin et les premiers travaux d'Antoine Faivre. « ... La philosophie avait des yeux ardents et plus perçant que la vision du commun des hommes, son teint était vif et sa vigueur inépuisable, bien qu'elle fût si chargée de siècles qu'il était impossible de la croire de notre temps ... tantôt le sommet de sa tête semblait frapper le ciel et comme elle se dressait fort haut, elle pénétrait aussi le ciel lui-même et trompait la vue et les regards. Les vêtements étaient faits de fils très fins, avec un art subtil et dans une matière indestructible ... elle les avait elle-même tissés de ses propres mains... on lisait en grec, brodés sur le bord, tout en bas, un Pi, tout en haut un Thêta et entre les deux lettres on voyait, à la manière d'une échelle, des sortes de degrés marqué d'un signe qui permettaient l'ascension du caractère inférieur au caractère supérieur ... Elle tenait de la main droite des opuscules, un sceptre de la main gauche ».

Les 6 caractéristiques constitutives de la pensée ésotérique (d'après Antoine Faivre) vignette|Hypothèse Gaïa - Terre mère du vivant.

1. La correspondance entre toutes les parties de l’univers vignette|230x230px|Mandala tibétain - correspondances entre l'un et le multiple. Principe de correspondance selon lequel il existe des liens entre toutes les parties de l’univers (macrocosme et microcosme, monde visible et invisible). Ainsi la notion d'univers Un et de macrocosme/microcosme est omniprésente dans la pensée grecque antique, les sagesses égyptiennes et orientales. Ce qui permet via la pensée analogique et symbolique de relier les différents plans et mondes de l'univers.

Plus tard dans le Proème de La Doctrine secrète (1888), H.-P. Blavatsky pose l'existence d'un principe omniprésent, éternel, illimité et immuable.

2. L'univers considéré comme un vaste organisme vivant L'univers et ses composantes sont perçues comme un être en évolution possédant une histoire, harmonieux et organisé dans tous ses plans des plus évidents aux plus subtils. La philosophie est une quête vers la connaissance des lois, finalités qui l'animent à l'image contemporaine de l'hypothèse Gaïa terre vivante. Faivre soutenait que tous les ésotéristes envisageaient l'univers naturel comme étant imprégné de sa propre force vitale et qu'en tant que tel, ils le comprenaient comme étant « complexe, pluriel, hiérarchique ».

3. L'imagination et de la médiation vignette|Dame à la licorne. Deux notions complémentaires qui touchent le monde et le rôle des symboles et des rituels qui permettent de relier différents plans et niveaux de réalité pour ainsi accéder à la connaissance et agir sur la réalité.

Imagination qui amène une vision fruit d'une ascèse, d'une captation qui n'est pas fantaisie ou hallucination fruit d'une imagination malade d'une personnalité fragmentée, divisée ou dissociée. C'est ce qui fait que l'homme recherche dans l'art ésotérique le choc d'une rencontre avec l'invisible et non la contemplation d'une prouesse technique. L'art répond alors a la nécessité de l'expression du sacré par l'harmonie et la médiation symbolique. Plus que l'expression personnelle d'un artiste inspiré, Il est avant tout expression d'une société et idéal socialL'homme et l'invisible. p 184.

Exemple : l'arbre vu de manière symbolique. Selon le philosophe Mircea Eliade, la relation que l’être humain entretient avec les arbres ne relève pas d’un sentiment panthéiste d’adoration de la nature, mais s’ancre dans un symbolisme profond. L’arbre est perçu comme un pont entre deux dimensions : une réalité spirituelle invisible et une réalité concrète et sensible.

Symbole universel, l’arbre incarne l’unité des différents niveaux du réel. Il relie le ciel et la terre, la matière et l’esprit, l’inconscient et le conscient, le réel et le rêve. À ce titre, il joue un rôle de médiateur entre les contraires, qu’il harmonise. Sa structure tripartite — racines souterraines, tronc terrestre et feuillage céleste — en fait une représentation synthétique du monde et des voies d'accès à la connaissance. Les racines, sources spirituelles se situent dans l'invisible tout comme la germination originelle de la graine, le tronc et les branches constituent la philosophie intemporelle et ses formes exotériques, le feuillage et les fruits l'ensemble des modes d'expression culturelles de l'humanitéBrigitte Boudon, Symbolisme de l'arbre, Les Editions du Huitième jour, 2010.

Vers une vision du monde réenchantée vignette| Le Magicien, une carte de tarot illustrant le concept hermétique de « comme en haut, ainsi en bas ». Faivre a relié ce concept aux « correspondances », sa première caractéristique définissant l'ésotérisme. En contraste avec les visions du monde influencées par la science post- cartésienne, post- newtonienne et positiviste qui ces visions du monde qui postulent la croyance en une causalité instrumentale et cherchent à « désenchanter » le monde, l'approche ésotérique s'appuie sur la conviction que toutes les parties de l’univers sont interdépendantes au-delà des chaînes causales.

Elle se présente comme une alternative radicale aux visions du monde désenchantées qui dominent la culture occidentale depuis la révolution scientifique, et se trouve donc être sur ce point en contradiction avec la culture laïque. L'historienne de la pensée de la Renaissance, Frances Yates, fut l'une des premières à défendre cette fonction dans ses discussions sur la tradition hermétique, qu'elle considérait comme une alternative « enchantée » à la religion établie et à la pensée positivisteVon Stuckrad 2005, p. 3; Bogdan 2007, p. 10; Hanegraaff 2013, p. 3–4..

4. L'expérience de la transmutation La quatrième caractéristique intrinsèque de l'ésotérisme relevée par Faivre était l'accent que les ésotéristes mettent sur la transformation fondamentale d'eux-mêmes par leur pratique, par exemple par la transformation spirituelle qui est censée accompagner l'atteinte de la sagesse ou de la gnose.

Elle constitue la finalité de l'initiation, vers un retour de l'être au noyau le plus intime de la personne humaine, un processus nommé V.I.T.R.I.O.L. par les alchimistes pour , c'est-à-dire . La pierre de l’œuvre constitue le noyau insécable sur lequel le postulant pourra bâtir une autre personnalité, un homme nouveau.

5. L'importance de la transmission Une transmission différenciée. Il y a une progression de l’enseignement par niveau. Le savoir y est dispensé de manière graduelle. On distingue le savoir exotérique, accessible à tous, puis un premier niveau interne comme chez Pythagore avec des acousmatiques et ensuite une progression vers un savoir plus ésotérique que ce soit les Mathématikoï chez Pythagore ou les Théurges dans l’école de Jamblique.

Elle consiste à mettre l'accent sur les canaux de transmission par exemple la transmission d'un maitre à son disciple, à travers un processus d'initiation, d"'initié" à "initiable" en vue de reconnaitre une vérité qui surplombe et pour être reconnue comme valable cette transmission est tenue de s'inscrire dans une filiation c'est-à-dire une lignée.

D'où le deuxième sens de ésotérisme dans le contexte de la philosophie classique héritière de la philosophie antique, les termes « ésotérique » et « exotérique » étaient utilisés par les chercheurs non pas pour désigner un secret, mais pour distinguer deux procédures de recherche et d'éducation : la première réservée aux enseignements qui étaient développés « dans les murs » de l'école philosophique, parmi un cercle de disciples pratiquants (« eso- » indiquant ce qui est interne, comme dans les cours donnés dans le cadre de l'institution), et la seconde se référant à ceux dont les travaux étaient diffusés au public dans des discours et publiés (« exo- » : à l'extérieur). Le sens initial de ce dernier mot a été utilisé par Aristote qui parlait de « discours exotériques » ( ), en référence aux discours prononcés à l'extérieur de son école. Ces textes « ésotériques » se référant à la philosophie naturelle et à la logique, enseignée lors d'une promenade avec ses étudiants n'ont été redécouverts et compilés que grâce aux efforts d'Andronic de Rhodes.

Plus tard, Jamblique présentera sa définition (proche de la définition moderne), car il classait les anciens pythagoriciens soit comme des mathématiciens « exotériques », soit comme des acousmatiques « ésotériques », ces derniers étant ceux qui diffusaient des enseignements énigmatiques et des significations allégoriques cachées. vignette|Arbre, symbole de vie et de connaissance.

6. La pratique de la concordance Selon Faivre, il y a la conviction – partagée par de nombreux ésotéristes, notamment ceux de l'école traditionaliste – qu'il existe un principe unificateur fondamental, ou racine, d'où émergent les religions et pratiques spirituelles du monde. Le principe ésotérique commun réside dans le fait qu'atteindre ce principe unificateur permet d'unifier les différentes représentations et connaissances du mondeFaivre 1994, p. 14; Hanegraaff 1996, p. 400; Von Stuckrad 2005, p. 4; Versluis 2007, p. 8..