On appelle la grande guerre ( en espagnol) les événements qui se produisirent dans la région du Rio de la Plata, entre le et le . Il s'agissait à l'origine d'une guerre civile orientale Oriental signifie ici Uruguayen, ou ce qui est uruguayen. Cette expression vient du fait que l'actuelle Uruguay formait la partie la plus orientale de la vice-royauté du Río de la Plata et portait alors le nom de Bande orientale. Cette dernière fut, ensuite, brièvement intégrée aux Provinces-Unies du Rio de la Plata et rebaptisée Province orientale. Avec l'indépendance, le nouvel État devint la république orientale de l'Uruguay (c'est-à-dire la république à l'est du fleuve Uruguay). qui se transforma en conflit régional avec l'intervention de l'Argentine (elle-même en proie à une guerre civile) et du Brésil. Le conflit prit également une dimension internationale lorsque la France, le Royaume-Uni et des forces étrangères, notamment la Légion italienne de Giuseppe Garibaldi, se joignirent aux combats.

La grande guerre opposa les blancos uruguayens dirigés par Manuel Oribe (soutenus par les fédéralistes argentins avec, à leur tête, Juan Manuel de Rosas) aux colorados, conduits dans un premier temps par Fructuoso Rivera et alliés aux unitaires argentins, aux Brésiliens et aux Européens. Elle se conclut par la victoire des colorados.

Aux origines du conflit Les premiers désaccords (1830-1836)

thumb|left|180px|Fructuoso Rivera. thumb|left|180px|Manuel Oribe. La Bande orientale devint indépendante sous le nom de république orientale de l'Uruguay en 1828. Mais après plusieurs années de guerre, le nouvel État était totalement désorganisé et la situation ne s'améliora pas réellement avec l'élection en 1830 du premier président constitutionnel du pays, Fructuoso Rivera. En effet, ce dernier, caudillo sans formation politique ou aptitude pour les questions administratives, n'avait pas l'étoffe d'un homme d’État. Plus à son aise au milieu des gauchos que des Montévidéens, il passa l'essentiel de son temps à parcourir la campagne et abandonna la direction des affaires à ses partisans (notamment le clan "Los cinco hermanos"). Une telle conduite déboucha sur le développement de la corruption, une mauvaise gestion et l'endettement croissant du nouvel État. Il affronta également plusieurs insurrections organisées par son rival depuis la guerre d'indépendance, Juan Antonio Lavalleja, qui fut cependant vaincu en 1832 et 1834.

L'impopularité de Rivera était telle au terme de son mandat que la victoire de Lavalleja semblait inévitable à l'élection présidentielle de 1835. Pour éviter ce scénario, Rivera décida d'appuyer la candidature de Manuel Oribe, son ministre de la Guerre. Enfin, il reçut la charge de Commandant Général de la Campagne ; ce qui lui permettait d'échapper, en grande partie, à l'autorité du futur président dans l'intérieur du pays.

Le , Oribe devint le second président constitutionnel du pays. Mais les relations avec son prédécesseur se dégradèrent rapidement, en raison de l'amnistie accordée aux partisans de Lavalleja et de la nomination d'une commission chargée de vérifier les comptes de la précédente administration. Oribe s'inquiétait également des contacts de Rivera avec les révolutionnaires brésiliens farrapos (ce qui signifiait des ennuis diplomatiques avec Rio de Janeiro) et de son soutien aux unitaires argentins réfugiés à Montevideo (d'où le risque de tensions avec le gouvernement de Juan Manuel de Rosas). Lorsque la révolution Farrapos éclata dans la région brésilienne du Rio Grande do Sul, le président prit la tête de l'armée et se dirigea vers la frontière pour assurer la neutralité du pays : Rivera en prit ombrage. Oribe décida également de fermer El Moderador, un journal publié par des unitaires portègnes et très virulent à l'égard de Rosas. Rivera protesta et, en , le président supprima le poste de Commandant Général de la Campagne.

Finalement, la rupture définitive intervint avec la publication des conclusions de la commission d'enquête (qui mettait en évidence le gaspillage et la corruption de l'administration précédente) et le rétablissement de la charge de Commandant Général de la Campagne au profit d'Ignacio Oribe, le frère du président. Face à de telles mesures, jugées inacceptables, Rivera se souleva en .

Une guerre civile débutait, mais il ne s'agissait pas cette fois-ci d'un simple combat entre caudillos. En effet, le conflit s'internationalisa.

Les interventions étrangères

L'instabilité politique de l'Uruguay favorisa les interventions étrangères, notamment de la part des deux grandes puissances de la région : la Confédération argentine et l'empire du Brésil.

thumb|right|180px|Juan Manuel de Rosas. L'Argentine connaissait depuis son indépendance d'incessantes guerres civiles, qui opposaient les fédéralistes (conservateurs partisans de l'autonomie des provinces) aux unitaires (libéraux partisans d'un gouvernement centralisé). Ces divisions eurent de profondes répercussions sur le conflit uruguayen : les fédéralistes soutinrent Lavalleja et Oribe, et les unitaires appuyèrent Rivera. Par ailleurs, la guerre de Cisplatine (1825-1828) entraîna une grande instabilité politique qui permit au fédéraliste Juan Manuel de Rosas de devenir gouverneur de Buenos Aires et le maître du pays. Il s'immisça alors dans les affaires uruguayennes pour faire taire les opposants unitaires réfugiés à Montevideo, s'assurer du soutien de Oribe et mettre en œuvre son projet de restauration de la vice-royauté du Rio de la Plata.

Quant à l'empire du Brésil, il ne pouvait négliger le climat de troubles croissants sur ses frontières méridionales où, par ailleurs, il affrontait depuis 1835 la révolution des farrapos, mouvement séparatiste républicain lié aux Orientaux. D'autre part, ses prétentions historiques le poussaient à s'étendre le plus près possible du Rio de la Plata, considéré comme une frontière naturelle (la Bande orientale avait d'ailleurs fait partie de l'Empire portugais, puis brésilien, entre 1816 et 1828 sous le nom de Province cisplatine, et Rio de Janeiro continuait d'occuper les Missions orientales, un territoire à l'origine espagnol au nord de l'Uruguay). Enfin, il s'agissait de limiter au maximum l'influence de Rosas sur la Bande orientale et de l'empêcher de reconstituer la vice-royauté du Rio de la Plata à son profit : le Brésil s'opposa donc à Oribe, l'allié du gouverneur de Buenos-Aires.

Le Royaume-Uni et la France intervinrent dans le conflit pour des raisons politiques et commerciales.

Londres voulait conserver la position privilégiée qu'elle avait acquise dans la région depuis l'époque des révolutions hispano-américaines. En effet, elle bénéficiait d'un traité économique avantageux avec l'Argentine depuis 1825 et constituait une puissance diplomatique incontournable (elle avait imposé à l'Argentine et au Brésil l'indépendance de la Bande orientale en 1828).

Quant à la France, elle ambitionnait d'être traitée sur un pied d'égalité avec le Royaume-Uni. Mais il fallut attendre la monarchie de Juillet pour que Paris reconnût officiellement les républiques sud-américaines ; la Restauration s'y était toujours refusée par solidarité avec les Bourbons d'Espagne. Pour parvenir à ses fins, la France n'hésita pas à organiser le blocus du Rio de la Plata du au . L'entreprise fut justifiée par le refus du gouvernement de Rosas d'exempter les ressortissants français du service militaire, de leur accorder des réparations pour divers affronts et d’octroyer à la France et au Royaume-Uni la clause de la nation la plus favorisée. La France demanda alors à Oribe l'autorisation d'utiliser Montevideo comme base navale ; son refus poussa Paris à soutenir Rivera.

Par ailleurs, le Royaume-Uni et la France réclamaient la libre navigation sur les fleuves Paraná et Uruguay. Mais Rosas les considérait comme des fleuves intérieurs de la Confédération argentine et, à ce titre, refusait leur accès aux navires étrangers. Pour y pénétrer, ces derniers devaient obtenir une autorisation et transiter par les douanes de Buenos Aires, le seul port habilité à commercer avec l'extérieur. Ce désaccord déboucha sur un second blocus du Rio de la Plata, par une escadre franco-britannique entre le et le .

Le début de la guerre civile uruguayenne (1836-1839)

Rivera reçut l'appui du général unitaire Juan Lavalle, alors que Rosas envoya à Oribe des renforts sous le commandement de Lavalleja (qui revenait ainsi dans sa patrie à la tête de forces argentines). Le , les deux armées s'affrontèrent lors de la bataille de Carpintería. Chaque camp utilisa, pour la première fois, une couleur distinctive : le blanc pour les partisans de Oribe (d'où le terme de blancos pour les désigner) et le rouge pour ceux de Rivera (les colorados), donnant ainsi naissance aux premières formations politiques uruguayennes : les conservateurs du Parti Blanco ou Parti National et les libéraux du Parti Colorado. Finalement, Oribe remporta la bataille et son adversaire se réfugia au Brésil, mais ce ne fut là que le début d'une longue guerre.

En 1837, Rivera revint et envahit le pays avec l'appui des caudillos riograndenses Bento Manuel Ribeiro et Bento Gonçalves da Silva. Cette fois le sort lui fut plus favorable : il défit Oribe à Yucutujá, subit certes un revers lors de la bataille de Yí, mais remporta la victoire décisive de Palmar, le . Enfin, le soutien de la France lui permit de triompher définitivement de son adversaire. En , l'escadre française dans le Rio de la Plata, commandée par le contre-amiral Leblanc, neutralisa une flottille argentine avant de s'emparer de l'île Martín García, d'où elle menaça directement Montevideo.

Les Français maîtres des mers, sans flotte et à la tête de troupes affaiblies après la défaite de Palmar, Oribe se résigna à céder le pouvoir. Le , il se réfugia à Buenos Aires où Rosas le reçut en qualité de président constitutionnel et lui offrit, peu après, le commandement des armées de la Confédération argentine. Rivera, lui, entra à Montevideo début novembre et s'empara du pouvoir politique avec le titre de dictateur, en remplacement de Gabriel Antonio Pereira, le président par intérim. Le , il devenait le troisième président constitutionnel de l'Uruguay et déclarait la guerre à Rosas dès le : la grande guerre débutait.

Le déroulement de la grande guerre L'offensive contre Rosas (1839-1843)

Entre 1839 et 1843, le conflit se déroula principalement sur le territoire de l'actuelle Argentine.

Rivera s'allia avec Genaro Berón de Astrada, le gouverneur de Corrientes, qui était alors en conflit avec Rosas (ce dernier s'opposait à la libre circulation sur le fleuve Paraná, entravant par la même le développement du commerce correntino). Les unitaires argentins réfugiés à Montevideo se joignirent également à la coalition « anti-rosiste » avec, à leur tête, le général Lavalle.

En dépit d'une armée mal préparée et sans l'aide promise par son allié oriental, Berón de Astrada décida de passer à l'action. Mais il fut vaincu, le , à Pago Largo par le gouverneur d’Entre Rios, le fédéraliste Pascual Echagüe, qui pénétra alors en Uruguay accompagné du blanco Lavalleja. Conscient de sa faiblesse, Rivera se replia et attendit des renforts. Après deux victoires mineures de ses lieutenants sur des colonnes ennemies isolées, il affronta et défit Echagüe lors de la bataille de Cagancha, le .