L'abolition de l'esclavage en Martinique est proclamée de manière anticipée le , à la suite d'une insurrection massive des esclaves. Cet événement contraint le gouverneur de l'île, Claude Rostoland, à anticiper l'application du décret d'abolition générale de l'esclavage dans les colonies françaises, signé à Paris le . Le marque ainsi la victoire de la lutte des esclaves martiniquais pour leur liberté et constitue un événement fondateur de l'identité et de la mémoire collective martiniquaise.
Contexte historique
L'esclavage en Martinique
La Martinique est colonisée par la France en 1635 sous la direction de Pierre Belain d'Esnambuc. Elle devient rapidement une colonie de plantation dont l'économie repose sur l'exploitation de la main-d'œuvre esclave, principalement d'origine africaine, déportée par la traite négrière. Le développement intensif de la culture de la canne à sucre à partir de la fin du transforme la Martinique en l'une des colonies françaises les plus rentables des Antilles, au prix d'un système esclavagiste particulièrement brutal, régi par le Code noir de 1685.
Les résistances à l'esclavage
Tout au long de la période esclavagiste, les populations asservies de Martinique n'ont cessé de résister sous diverses formes : Les révoltes d'esclaves : des soulèvements majeurs ou des complots sont documentés, notamment en 1678, 1699, 1748, ainsi que des agitations importantes lors de la Révolution française (1789-1793), puis en 1822 (affaire de la « conspiration des esclaves du Carbet ») et 1831 (affaire de la Grande Anse), et en 1833 (agitation au Prêcheur) ; Le marronnage : la fuite d'esclaves qui se réfugient dans les mornes (collines) et les forêts de l'île pour y former des communautés autonomes ou vivre cachés ; Les empoisonnements : une forme de résistance redoutée par les colons, visant maîtres, bétail ou autres esclaves considérés comme traîtres ; La résistance culturelle : maintien et adaptation de traditions africaines à travers la langue (créole martiniquais), la musique (notamment le Bèlè), les contes, les danses, et les pratiques spirituelles et religieuses syncrétiques (comme le quimbois) ; Le sabotage : destruction d'outils de travail, incendies de récoltes ou de bâtiments, ralentissement volontaire du travail.
Occupation britannique et première abolition non appliquée (1794)
vignette|La capture du Fort Saint-Louis par les Anglais, aidés de planteurs français, lors de l'invasion de la Martinique, le . Contrairement à la Guadeloupe, la Martinique ne connaît pas l'application de la première abolition de l'esclavage décrétée par la Convention nationale le (16 pluviôse an II). En effet, l'île est alors occupée par les Britanniques à partir de 1794 à la demande des planteurs locaux qui craignaient les conséquences de la Révolution française et de l'abolition. Quand l'île est restituée à la France en 1802, le premier consul Napoléon Bonaparte décide d'y maintenir l'esclavage par la loi du 20 mai 1802. Ainsi, contrairement aux autres colonies françaises comme Saint-Domingue, la Guadeloupe et la Guyane, l'esclavage y a perduré sans interruption, ce qui exacerbe les frustrations et les tensions au sein de la population asservie.
Anti-esclavagisme et seconde abolition (1848)
Le mouvement abolitionniste, débuté à la fin du , est de plus en plus actif dans la première moitié du . Grandement aidé par les révoltes d'esclaves, notamment à Saint-Domingue et en Jamaïque, il entraîne l'abolition de l'esclavage au Royaume-Uni en 1833. En France, après la révolution française de 1848, et l'instauration de la Deuxième République, Victor Schœlcher obtient le vote d'un décret d'abolition le . Il est prévu alors un délai de deux mois pour sa promulgation dans chaque colonie.
Les événements du
L'agitation pré-insurrectionnelle Dès le début de l'année 1848, les nouvelles de la révolution de février à Paris et de la proclamation de la Deuxième République parviennent en Martinique et y suscitent une immense espérance de liberté parmi les esclaves. Les rumeurs d'une abolition imminente, activement propagées et discutées dans les habitations (plantations), alimentent une agitation croissante et une remise en cause ouverte de l'autorité des maîtres : Multiplication des actes de désobéissance et d'insolence ; Refus concertés de travail dans plusieurs plantations ; Organisation de rassemblements nocturnes et circulation intense d'informations et de mots d'ordre ; Tensions grandissantes entre maîtres, souvent fébriles et divisés, et esclaves de plus en plus déterminés. L'attente du décret officiel d'abolition, dont on sait qu'il est en préparation sous l'égide de Victor Schœlcher, est palpable.
L'insurrection du 22 mai vignette|Gendarmes et colons affrontant les esclaves révoltés en Martinique le 22 mai 1848. L'étincelle qui met le feu aux poudres est l'arrestation, le , de Romain, un esclave de l'habitation Léo Duchamp au Prêcheur. Il est accusé d'avoir joué du tambour en violation d'un arrêté municipal et d'avoir ainsi provoqué un rassemblement interdit. Son emprisonnement à Saint-Pierre, alors la principale ville et le centre économique de l'île, provoque une mobilisation immédiate. Le , une foule immense d'esclaves venus des plantations environnantes converge vers Saint-Pierre pour exiger sa libération. L'insurrection éclate : Des milliers d'esclaves, hommes et femmes, armés de coutelas, de houes, de bâtons et de torches, envahissent la ville ; Des barricades sont érigées. Les maisons de notables esclavagistes et des symboles du pouvoir colonial sont pris pour cible. Plusieurs habitations et entrepôts sont incendiés dans la plaine environnante et dans certains quartiers de Saint-Pierre ; Les autorités coloniales (la milice, la gendarmerie) sont rapidement débordées par l'ampleur du soulèvement ; L'insurrection s'étend rapidement aux communes voisines du nord Caraïbe : Le Prêcheur, Le Carbet, puis menace de gagner Fort-de-France (alors Fort-Royal), le chef-lieu administratif. On compte plusieurs morts et de nombreux blessés.
La proclamation de l'abolition vignette|Plantation d’un arbre de la liberté en Martinique en 1848 afin de célébrer l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Face à l'insurrection généralisée, au risque d'un bain de sang et à la paralysie totale de la colonie, le gouverneur, le général Claude Rostoland, se voit contraint de céder. Après avoir tenté sans succès de réprimer le mouvement et sous la pression d'une délégation de la municipalité de Saint-Pierre menée par des personnalités comme l'avocat Pierre-Marie Pory-Papy qui plaident pour l'apaisement, il prend une décision historique. Sans attendre l'arrivée du décret officiel du ni du commissaire général de la République, Auguste-François Perrinon (qui n'arrivera que le ), Rostoland proclame l'abolition immédiate de l'esclavage en Martinique le vers 15 heures. Cette proclamation est immédiatement diffusée dans l'île.
En Martinique, accèdent alors à la liberté.
L'indemnisation des propriétaires d'esclaves
Les anciens esclaves ne reçoivent aucune réparation. En revanche, prévue dans le décret de 1848, une loi est votée le 30 avril 1849 (alors que Louis-Napoléon Bonaparte a été élu président) afin d'indemniser les propriétaires d'esclaves. Pour l'ensemble des colonies françaises d'alors (La Réunion, Martinique, Guadeloupe, Guyane, Sénégal, Nosy Bé et Sainte-Marie), ce sont ainsi (équivalent de près de en 2021) qui sont versés pour la perte des serviles.
En Martinique, la valeur pécuniaire des anciens esclaves est fixée à par individu, et au total, y sont répartis entre . En 2021, les travaux du CNRS ont démontré que la majorité des indemnités étaient dédiées aux grands propriétaires, mais aussi que « 30 % des bénéficiaires étaient des personnes de couleur, qui possédaient quelques esclaves ».
Les acteurs principaux
Cyrille Bissette (1795-1858) vignette|redresse|Le militant abolitionniste martiniquais Cyrille Bissette.
Cyrille Bissette est un homme de couleur libre martiniquais, journaliste et homme politique. Figure majeure de l'abolitionnisme français, il est déporté au bagne en 1824 pour avoir diffusé une brochure dénonçant le système esclavagiste. Gracié, il mène depuis Paris une campagne inlassable pour l'abolition immédiate, notamment à travers sa Revue des Colonies. Bien qu'absent de l'île en 1848, son action a contribué à préparer les esprits à l'abolition. Il sera l'un des premiers députés de la Martinique après l'abolition.
Les esclaves insurgés
Les véritables protagonistes du sont les dizaines de milliers d'esclaves, hommes et femmes, dont les noms sont pour la plupart restés anonymes. Par leur courage, leur organisation spontanée et leur détermination à briser leurs chaînes, ils ont imposé la liberté par la force. Leur action collective est aujourd'hui reconnue comme l'élément déterminant de l'abolition en Martinique.
Romain Romain est un esclave de l'habitation Duchamp au Prêcheur. Son arrestation pour avoir joué du tambour est le catalyseur direct de l'insurrection de . Son nom est resté dans la mémoire collective martiniquaise comme un symbole de la résistance et de l'étincelle qui a embrasé l'île.
Pierre-Marie Pory-Papy (1805-1874)
Pierre-Marie Pory-Papy est un avocat et homme politique métis de Saint-Pierre, républicain convaincu et défenseur des droits des hommes de couleur. Il joue un rôle de médiateur important durant l'insurrection du , intervenant auprès du gouverneur Rostoland pour le persuader de proclamer l'abolition afin de ramener le calme. Il deviendra également l'un des premiers députés de la Martinique.
Le gouverneur Claude Rostoland Gouverneur de la Martinique au moment des événements. Militaire, il tente initialement de contenir l'insurrection par la force, mais devant l'ampleur du soulèvement et pour éviter un massacre, il prend la décision pragmatique de proclamer l'abolition le , reconnaissant de fait la victoire des insurgés et devançant les instructions de la métropole.
Conséquences
Conséquences immédiates Libération d'environ esclaves en Martinique, qui accèdent au statut de nouveaux citoyens (le chiffre exact varie légèrement selon les sources, entre et ). Des scènes de liesse populaire se mêlent à des actes de vengeance isolés contre d'anciens maîtres ou gestionnaires particulièrement cruels. Destruction de nombreuses habitations sucrières et d'infrastructures liées à l'économie de plantation, surtout dans la région de Saint-Pierre. Fuite de certains planteurs vers Fort-de-France ou hors de l'île, craignant pour leur sécurité. Désorganisation temporaire mais profonde de l'économie de plantation, base de la richesse coloniale. Les anciens esclaves obtiennent la citoyenneté française pleine et entière, y compris le droit de vote pour les hommes. Des patronymes leur sont attribués. Versement d'une indemnité aux anciens propriétaires d'esclaves en compensation de la perte de leur « propriété », conformément à la loi du 30 avril 1849.
Réorganisation sociale et économique Négociation difficile de nouveaux rapports de travail entre les anciens maîtres (désormais "propriétaires") et les anciens esclaves (désormais "travailleurs libres"). Beaucoup de ces derniers refusent de continuer à travailler sur les plantations dans des conditions similaires à l'esclavage. Émergence progressive d'une paysannerie noire et métisse, de nombreux nouveaux libres cherchant à acquérir des parcelles de terre (souvent dans les mornes, les régions moins fertiles délaissées par la grande plantation) pour cultiver leur subsistance et gagner en autonomie.