L'abolition de l'esclavage en Guyane est proclamée une première fois le par la convention montagnarde, mais en 1802, le premier consul Napoléon Bonaparte le rétablit dans les colonies. Il faut alors attendre le pour que soit à nouveau proclamée l'abolition, par le Commissaire général de la République André-Aimé Pariset, en application du décret du 27 avril 1848 initié par Victor Schœlcher. L'émancipation effective des esclaves intervient deux mois plus tard, le . Cette mesure met fin à près de deux siècles d'esclavage dans la colonie.

Histoire

Contexte historique

L'esclavage en Guyane

La Guyane, colonisée par la France dès le , développe une économie de plantation (canne à sucre, cacao, coton, roucou, indigo). Les essais tentés avec des Amérindiens ou des Européens se sont avérés décevants. Seuls les Africains noirs, esclaves importés par la traite négrière, sont parvenus à défricher et à cultiver de 180 à 200 « habitations » le long de la côte.

En 1788, la colonie compte , (Noirs affranchis) et blancs (auxquels s'ajoutent ). De même, s'y trouvent encore . Parmi les esclaves, les hommes sont au nombre de , les femmes, , les jeunes garçons, , et les jeunes filles, ; de plus, 133 esclaves sont recensés comme « marrons » (en fuite).

Les conditions de vie et de travail y sont particulièrement rudes, marquées par un taux de mortalité élevé et une forte résistance des populations asservies. Le territoire, vaste et couvert de forêt, favorise également le phénomène du marronnage.

Les résistances à l'esclavage

La résistance à l'esclavage prend diverses formes : révoltes, empoisonnements, sabotage, maintien de pratiques culturelles et spirituelles africaines et surtout le marronnage (évasion des plantations). Par sa localisation au sein de l'immense forêt amazonienne, la Guyane est la colonie française qui a connu le plus de fuites d'esclaves.

Les historiens distinguent deux sortes de marronnages : le « petit » et le « grand » marronnage. Le premier cas représente les fuites isolées et spontanées, qui généralement ne durent pas longtemps. Le second voit la constitution de communautés d'esclaves fugitifs (ancêtres des actuels Bushinengués pour certains groupes). Face aux milices parties à la chasse aux marrons dans les confins de la forêt, les communautés s'adaptent en devenant itinérantes. En cas de capture, les esclavagisés sont châtiés selon les modalités prévues par le Code noir, allant des coups de fouet aux supplices mortels. Le marron Copéna a par exemple subi le supplice de la roue à Cayenne. Sa compagne, Claire, fut pendue sous les yeux de ses enfants.

Expérience d'affranchissement graduel par La Fayette (1785-1793) vignette|Rencontre entre La Fayette et Washington sur sa plantation de Mount Vernon (Virginie) en 1784. Au cours de ses séjours en Virginie, l'anti-esclavagiste La Fayette a médité un projet consistant à abolir progressivement l'esclavage. Il espère ainsi prouver que si les Noirs sont payés pour leur labeur, scolarisés, et punis avec la même rigueur que les employés blancs, l'exploitation peut donner de meilleurs résultats en termes de productivité et de natalité que l'esclavage traditionnel. Après avoir vainement tenté de convaincre George Washington, général américain et planteur esclavagiste, d'appliquer son projet aux États-Unis, La Fayette cherche en France des soutiens à son projet. Grâce au duc de Castries, il obtient que son projet soit soumis à Louis XVI. Ce dernier l'approuve et en autorise l'essai dans la colonie de la Guyane, allant même jusqu'à permettre qu'une expérience parallèle soit réalisée sur une propriété de la Couronne. Afin de contourner le puissant lobby des planteurs antillais favorable au maintien de l'esclavage, il est décidé de garder l'entreprise secrète.

En 1785, son compagnon de la guerre d'Amérique, Daniel Lescallier, est envoyé en Guyane en qualité d'Ordonnateur. Celui-ci avait en effet acquis une certaine expérience en administrant la Guyane hollandaise pendant l'occupation française, où il avait mené à bien quelques essais encourageants de travail libre. Sur place, il achète au nom de La Fayette plusieurs habitations agricoles (Maripa, Saint-Régis), sur lesquelles travaillent environ noirs africains âgés de un à cinquante-neuf ans. En , dans un courrier à George Washington, La Fayette s'enthousiasme pour l'expérience : « j'ai acheté dans la colonie de Cayenne une plantation de cent vingt-cinq mille livres, et que je vais travailler à affranchir mes nègres, expérience qui est, vous le savez, mon rêve favori (hobby horse) ».

La direction du projet est confiée à l'ingénieur géographe Henri de Richeprey, dont le champ d'expérience comprend donc trois parties : des terres en culture à La Gabrielle (appartenant à l'État), une propriété d'élevage à la Maripa et une exploitation forestière à Saint-Régis. Dès le mois de , et conformément aux instructions de La Fayette, Richeprey considère tous les esclaves du domaine comme affranchis. Tandis que sa femme s'occupe des malades et des enfants, lui-même instruit les Noirs, expérimente des procédés de travail moins pénibles, préconise de nouvelles cultures et améliore la nourriture. En , dans un courrier à Lescallier, il se satisfait des premiers résultats encourageants : « Ils me surprennent souvent pas les preuves qu'ils me donnent de leur reconnaissance et par le zèle et l'intelligence avec laquelle ils travaillent ». Malheureusement, Richeprey meurt de la fièvre jaune un mois plus tard. Et comme il l'avait redouté, personne sur place ne poursuit l'expérience. Alors que La Rochefoucauld et Malesherbes souhaitaient suivre l'exemple de La Fayette en achetant eux aussi des plantations pour y affranchir les esclaves, des changements au ministère entrainent l'abandon de tous ces projets.

En 1793, La Fayette étant considéré comme émigré, tous ses biens sont confisqués, et ses Noirs qu'ils possèdent en Guyane vendus. De Chavaniac, où elle réside alors, sa femme Adrienne déplore cette vente, faisant remarquer que ceux-ci n'avaient été achetés que pour être rendus à la liberté après avoir été instruits, et non pour être revendus aux enchères, comme objets de commerce et de spéculation. Quant à La Fayette, même enfermé dans la prison à Magdebourg, il continue à se soucier du sort de ses Noirs : « Je ne sais ce qu'on aura fait de mon habitation à Cayenne ; mais j'espère que ma femme se sera arrangée pour que les noirs qui la cultivent conservent leur liberté ».

Révolution française et première abolition (1794-1802)

Révoltes Quand éclate la Révolution française en 1789, les idéaux de liberté et d'égalité arrivent jusqu'aux esclaves. En effet, même si ceux-ci parlent créole et sont illettrés, la fréquentation journalière des maîtres permet aux domestiques de comprendre une partie des conversations en français. De plus, certains prêtres les tiennent informés de l'évolution des événements en métropole. Désirant accéder aux mêmes droits que les Blancs, des esclaves se révoltent. C'est le cas à l'Approuague en . Le colon Saint-Marcel est tué, ainsi que les frères Léanville et deux autres Blancs. De plus, les insurgés capturent cinq femmes blanches et deux soldats. Alors que la troupe est envoyée pour mater la rébellion, s’enfuient dans les bois, mais sont repris. Le , André Pomme, alors président en exercice de l'assemblée coloniale, félicite les officiers, sous-officiers et soldats pour leur conduite face aux « perfides esclaves ». En février, sont jugés et exécutés. Le nègre Bazile déclarera à la veuve de Saint-Marcel : « N’avez-vous pas entendu parler de notre liberté ? »

Première abolition

vignette|redresse|Toi enfin seras heureux, représentation de la première abolition de l'esclavage dans les colonies françaises en 1794.Finalement, sous l'influence des idéaux révolutionnaires et des révoltes dans les colonies, notamment à Saint-Domingue, la Convention nationale, dirigée par les Montagnards, abolit une première fois l'esclavage dans les colonies le (décret du 16 pluviôse an II). Cet affranchissement général ne prévoit pas d'indemnités pour les esclavagistes.

Le , le commissaire civil Georges Jeannet-Oudin proclame le décret de l’abolition immédiate dans toute la Guyane. Si les colons ne manifestent pas d’opposition, certains quittent la colonie. En revanche, le bataillon de la Guyane s’y oppose. En conséquence, le commissaire renvoie en France son commandant, ainsi que quelques officiers et soldats. Le , Jeannet annonce le droit de retour accordé aux esclaves en fuite (marrons) et l'accueil par l’habitation de la République des infirmes et orphelins isolés. Pour lui, le travail ne doit plus être imposé mais librement consenti entre les « nouveaux libres » et les propriétaires d’habitations. au moyen d'un contrat. Ce système doit permettre de continuer la production des denrées coloniales, indispensables à la vie économique de la Guyane.

L’Assemblée coloniale publie ensuite, le , une Adresse à ses nouveaux Frères :« Citoyens frères et amis, Longtemps opprimés sous le joug de la tyrannie, vous avez été réintégrés dans la jouissance de tous vos droits. Ces droits sont la liberté, l’égalité, la sûreté, la propriété ; leur garantie repose sur ce principe sacré : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît [...]

La Nation, en brisant vos fers, vous a appris à faire des sacrifices ; combien ne lui en coûte-t-il pas dans cette lutte pénible de la liberté contre la tyrannie ! Vous vous montrerez aussi généreux qu’elle. Vous lui donnerez le fruit de vos travaux et de vos sueurs en alimentant son commerce et son industrie [...]. »Pendant 15 jours, les nouveaux libres célèbrent par des danses l'abolition de l'esclavage. Désormais citoyens et égaux aux Blancs, les hommes disposent du droit de vote. De nouvelles élections sont alors organisées pour l'Assemblée coloniale : deux métis y sont élus, de même qu’un ancien esclave, Hector Ménénius, le seul Noir sachant lire et écrire.

Les nouveaux libres, devenus des « cultivateurs », concluent des contrats de travail avec leurs anciens maîtres. Bien que le numéraire fasse défaut en Guyane, ils optent majoritairement pour le salariat. Selon la classe de travailleurs, ils touchent initialement entre 300 et par an. L'employeur conserve toutefois les deux tiers de la paie car il fournit à toutes les dépenses. Le volume horaire des travailleurs est également diminué d'un quart. Des tensions persistent malgré tout entre les cultivateurs et les propriétaires d'habitations, le commissaire civil constatant la « rapacité » de ces derniers. Un certain nombre de Noirs quittent aussi les plantations pour s’établir à leur compte en cultivant des terrains abandonnés ou en élevant des volailles ou des porcs. Ces exploitations individuelles sont interdites par les administrateurs car elles privent les planteurs blancs de leur indispensable main-d’œuvre. Elles sont donc détruites à plusieurs reprises, et plusieurs règlements sont établis pour rappeler aux nouveaux libres « leurs véritables obligations ».

Le , le commandant François Maurice Cointet, qui remplace le commissaire Jeannet parti en métropole, crée un bataillon noir, dirigé par un capitaine blanc et formé de plusieurs centaines de nouveaux libres.