vignette|Photographie d'un manuscrit du XVIIe siècle inventorié par A.D.H Bivar avec des commentaires en old-kanembu. La documentation historique en langue kanouri rassemble tous les documents produits dans le passé au sein des sociétés de langue kanouri et conservés par écrit, soit en caractères arabes , soit en caractères latins. Les documents les plus anciens écrits en langue kanouri connus à ce jour sont des exemplaires du Coran, dont l'un est daté du 26 octobre 1669 et contient des gloses interlinéaires en arabe et en vieux kanembou..

Les premiers vocabulaires en kanouri en caractères latins ont, quant à eux, été recueillis dans le cadre de missions diplomatiques venues de Tripoli à Paris en 1697 et à Copenhague en 1772. Ces documents historiques en langue kanouri ont pour certains été composés oralement et appartiennent aux cultures d'oralité de cette langue et pour d'autres aux pratiques de cultures écrites liées à l'érudition islamique. L'intérêt que cette langue a suscité chez des savants, des philologues et des linguistes dès la fin du en fait l'une des langues africaines les plus documentées au , ce qui a entrainé la conservation d'une importante documentation historique.

Culture orale et écrite en langue kanouri

Le kanouri est une langue appartenant, selon les classifications de Joseph Greenberg, au sous-groupe saharien du phylum nilo-saharien, rattachement qui soulève des problèmes de solidité que la linguistique historique comparative n’a pas encore résolus...

Au et dans la première moitié du , le kanouri est la principale langue véhiculaire parlée le long des routes transsahariennes de Tripoli au lac Tchad en passant par le Fezzan et le sultanat du Bornou.. De nombreuses régions connaissent alors des processus de kanourisation, des groupes abandonnant leur identité et leur langue pour le kanouri.. Aujourd'hui, on trouve des communautés kanouriphones au Niger, au Nigéria, au Tchad et en Libye.

À cette époque, dans les sociétés kanouriphones, la langue joue un rôle clé dans les pratiques quotidiennes. Les activités ordinaires et journalières sont rythmées par des chants, des récits, des proverbes et des jeux de langue, autant de formes d'oralité qui sont ensuite mémorisées et participent à la définition et à la circulation d'une culture orale partagée par toutes les couches de la société. Ces pratiques langagières se déroulent à toutes heures de la journée : le matin lors de salutations quotidiennes, pendant le labour, lorsque l’on se rencontre sur les routes, au cours des pratiques religieuses et de l’enseignement, mais surtout le soir à la veillée, en famille ou en groupe, on se réunit pour raconter, chanter et danser.. Dans ce cadre, sont produits de nombreux textes oraux, selon l'expression de l'anthropologue ., qui sont ensuite conservés par des pratiques de mémorisation : c'est ce que l'on désigne par le terme de culture orale. Différentes genres sont présents dans cette culture d’oralité, le premier intitulé mäna est un terme générique signifiant discours, parole, le second intitulé hawär (ou lawär), signifie récit, nouvelle ou information, le troisième intitulé gargam/girgam correspond au genre du récit historique non fictionnel, tandis que les récits fictionnels se divisent en nyarf (contes, histoires destinées à l’instruction et à l’éducation) et tittimi (ou titimi) (contes merveilleux, fables). Raconter ou performer ce type de textes est généralement une activité non professionnelle exercée dans le cercle familial, entre voisins et amis. Il existe aussi des genres poétiques, désignés par le terme générique de kaiya, chant, et des genres théâtraux, comme le théâtre de marionnettes professionnel déwodéwo. gauche|vignette|Photographie d'un Coran issu des archives privées de la famille Chétima de la ville de Zinder, prise par le Dr. Ari Awagana dans le cadre du projet ERC Langarchiv. Les documents écrits en langue kanouri, notamment sous sa forme vieux kanembou, sont parmi les plus anciennes traces de cultures écrites attestées en Afrique de l'ouest.. L’islamisation des régions du Kanem-Bornou est ancienne et des indices d’une culture savante musulmane y remontent au , lorsque la dynastie Sefuwa du Kanem s’y installe, mais très peu de documentations produites dans la région ont été conservées pour cette période. Ce n'est que dans la seconde moitié du que des documents en langue arabe ou en kanouri ont été conservésHamidu Boboyi, “The ʿUlama of Borno: A Study of the Relations between Scholars and State under the Sayfawa, 1470–1808,” Thèse de doctorat Northwestern University (Evanston IL), 1992.. Dans la culture savante du Bornou, la récitation et la copie du Coran sont centrales et consistent en une mémorisation en cinq étapes, de manière à pouvoir le réciter et le copier de tête. Au , les lettrés bornouans sont célèbres dans toute la région pour leur savoir-faire. Muhammad Bello rapporte dans l’Infāq al-maysūr, qu'ils sont considérés comme les meilleurs en récitation (qirāʾa), prononciation (tajwīd), mémorisation (ḥifẓ) et orthographe (kitaba) coraniques. Si les lettrés musulmans du Bornou écrivent majoritairement en langue arabe, certaines généalogies (girgam) sont rédigées en kanouri, p. 570..

Les lettrés de ces régions ont aussi une pratique spécifique d'écriture. Entre le et le , les érudits musulmans du Bornou ont mis au point un système complexe de commentaire du Coran, utilisé pour gloser et expliciter l’arabe coranique dans leur propre langue, avec un minimum de perte de contenu grammatical et sémantique. Cette pratique de glose coranique a produit une version de la langue kanouri qui s’est peu à peu figée dans cet usage, créant une langue liturgique appelée aujourd'hui par les spécialistes le Old kanembu/vieux kanembou, qui était spécifiquement utilisé pour produire de la glose coranique.

Documentations les plus anciennes conservées

En 1959, le spécialiste britannique des langues arabe et persane Adrian David Bivar, identifie dans des exemplaires du Coran trouvé à Maiduguri au Nigeria, dont l'un est daté du 1er Jumādā 1080 de l'Hégire, soit le 26 octobre 1669 du calendrier grégorien, des annotations en arabe et dans une seconde langue inconnue jusque là des Européens et apparentée au kanouri. Cette découverte ouvre la voie aux recherches sur cette pratique de traduction et de glose écrite en langue africaine.. Dans les années 2000, le philologue Dmitry Bondarev analyse ces mêmes manuscrits et identifie cette langue comme une forme figée de la langue kanouri, qu'il désigne par l'expression de vieux-kanembou/old kanembu.. Aujourd'hui, ces manuscrits qui contiennent les plus anciens éléments écrits en langue kanouri connus à ce jour sont conservés au département Special Collections de la bibliothèque de la SOAS, sous le numéro d'inventaire MS. 380808. vignette|Liste de mot en "langue Barnaony", qui serait le premier vocabulaire de la langue kanouri connu en Europe, collecté en France en 1697 Si des documents écrits an langue kanouri ont été conservés dès le , c'est aussi le cas de documents oraux. Au début de l'année 1697, une mission diplomatique venue de la Régence de Tripoli arrive à Paris pour négocier un échange de prisonniers. Elle est dirigée par al-Hajj Mustapha Aga, accompagné d'une suite importante comprenant deux serviteurs originaires du Bornou.. L’interprète chargé d’accompagner cette mission, Petis de La Croix, rédige ensuite, comme il est d'usage, un mémoire contenant une liste de mot en "langue Barnaony", et qui serait le premier vocabulaire de la langue kanouri connu en EuropeLe document est conservé à la Bnf sous la côte Nouvelles acquisitions Ms 7488 .

Une seconde liste de mots en kanouri en caractères latins a été recueillie à Copenhague sept décennies plus tard. À l'été 1772, une ambassade venue de la régence de Tripoli et dirigée par le diplomate et homme d’État tripolitain Abd-al-Rahman Aga arrive au Danemark. Le voyageur et savant Carsten Niebhur est alors sollicité pour venir en renfort de l'interprète officiel, Andreas Æreboe (da), qui ne maîtrise pas suffisamment l'arabe pour converser avec les membres de l'ambassade. Carsten Niebhur et Abd-al-Rahman Aga nouent une collaboration intellectuelle qui aboutit à la publication d'une série d'articles par le premier, dont l'un contient une liste de mots en langue kanouri..

Si de nombreux vocabulaires, listes de mots ou phrases courtes en langue africaine avaient été collectés et publiés depuis plusieurs siècles en Europe ou compilés dans des manuscrits en langue arabe, le premier texte en langue africaine publié dans le monde serait un texte en langue kanouri composé par le lettré bornouan Ali Eisami et édité en 1854 par le missionnaire et linguiste Sigismund Koelle..

Jihad et chute du sultanat du Bornou Après le jihad d'Ousman dan Fodio et l'établissement du sultanat de Sokoto en 1804, les attaques répétées des régions frontalières de l’ouest du sultanat du Bornou par les jihadistes provoquent un séisme politique et l'effondrement du système de gouvernement. Le sultan Dunama décide alors de solliciter l’aide d’un savant et guerrier réputé, , pour rétablir la situation, ce qui aboutit progressivement à l’effacement de la dynastie Sefuwa à son profit.

L'effondrement politique du sultanat du Bornou, la chute de sa capitale Gazargamo, et à la stratégie linguistique du sultanat de Sokoto qui choisit de faire du haoussa la langue principale du jihad et du sultanat (hors arabe), aboutissent à l'affaiblissement de la véhicularité du kanouri au profit du haoussa. Dans la seconde moitié du se réalise ainsi un basculement des pratiques linguistiques: le kanouri est progressivement supplanté par le haoussa, qui devient la langue dominante dans le Sahel central et dans les communautés sahéliennes des grandes villes du commerce transsaharien que sont Ghadamès, Tripoli et Tunis.

De plus, lors du pillage, en 1808, de la ville de Gazargamo par les troupes du sultanat de Sokoto, certains manuscrits coraniques comprenant des commentaires en arabe et en vieux kanembou sont pillés en tant que butin religieux, tandis que les manuscrits non-coraniques et ceux liés à la dynastie Sefuwa sont probablement détruits, car considérés comme impurs par les leaders du jihad. Par conséquent, très peu de documents produits dans le Bornou en arabe, kanouri ou vieux kanembou ont été conservés pour les périodes antérieures au .

Les collectes linguistiques « afropéennes »

Si les pratiques d'oralité ordinaires n'étaient le plus souvent pas mises par écrit dans le Sahel central au , elles ont continué à rythmer le quotidien des populations. De ce fait, dans la seconde moitié du siècle, elles ont attiré l'attention de missionnaires, de linguistes et d'explorateurs européens engagés dans la description systématique des langues extra-européennes, et en particulier, au , des langues africaines. Le kanouri, de par son statut de langue véhiculaire, a été l'un des premiers objet de cette curiosité. Dans la majorité des cas, ces répertoires oraux ont été transmis aux collecteurs européens dans des espaces éloignés du Sahel même. Ce sont principalement dans les grandes villes commerçantes du pourtour méditerranéen, comme Tunis et Tripoli, dans les villes situées sur le chemin du pèlerinage vers La Mecque, comme Le Caire, et dans les territoires où vivaient des personnes kanouriphones ayant été réduites en esclavage que les Européens ont rencontré des personnes susceptibles de leur transmettre des textes en kanouri. gauche|vignette|Gravure d'Ali Eisami