La critique institutionnelle désigne un courant artistique qui remonte aux années 1960 et s'est développé dans les années 1980 et 1990. Selon ce récit, la critique institutionnelle nait de l'échec des avant-gardes historiques et de l'art conceptuel.

Elle désigne un ensemble de pratiques qui prennent pour objet le fonctionnement des institutions de l'art (musées, galeries, revues, marché...) et les conditions matérielles, économiques et idéologiques dans lesquelles les oeuvres circulent.

Elle est le plus souvent associée aux oeuvres de Michael Asher, Marcel Broodthaers, Daniel Buren et Hans Haacke, puis, pour une génération suivante, à celles d'Andrea Fraser, Louise Lawler, Fred Wilson ou Renée Green, ainsi qu'aux travaux critiques de Benjamin H. D. Buchloh, Douglas Crimp, Birgit Pelzer et Anne Rorimer.

L'expression est toutefois rétrospective : elle n'apparait qu'au cours des années 1970-1980, soit une à deux décennies après les premières œuvres concernées, et aucun des artistes couramment tenus pour les représentants de ce courant ne la revendique.

Origine du terme Andrea Fraser a employé ce terme pour la première fois en 1985, dans un article consacré à Louise Lawler, où elle énumérait Michael Asher, Marcel Broodthaers, Daniel Buren et Hans Haacke en ajoutant que tous, malgré leurs différences, relevaient de la "critique institutionnelle".

Fraser identifie deux sources à cette formulation. D'une part, un essai de Benjamin H. D. Buchloh qui associe déjà les mêmes nom à la notion d'institution, comme par exemple l'analyse par Buren et Asher de la place des construction esthétiques au sein des institutions, les opérations de Haacke et Broodthaers révélant les conditions matérielles de celles-ci comme idéologiques. D'autre part, la théorie de l'avant-garde de Peter Burger, dont l'une des thèses centrales est que les avant-gardes historiques, Dada en particulier, ne critiquent plus les écoles qui les précédent mais l'art en tant qu'institution.

Cette chronologie est discutée. Kim Charnley soutient que le premier emploi imprimé de l'expression se trouve dans la revue "The Fox" publiée en trois numéros entre 1975 et 1976 par Art & Language à New York. Le concept connait une large diffusion à partir de la publication dans la revue October d'un numéro spécial consacré à Marcel Broodthaers en 1987 et un essai de Buchloch qui repère une trajectoire allant de l'esthétique administrative à la critique des institutions.

Deux modes de critique institutionnelle Selon l'historien de l'art Alexander Alberro, il est nécessaire de distinguer deux modes de critique institutionnelle à l’œuvre dès la fin des années 60.

D'une part, la critique "immanente" se sert des contradictions internes de l'institution pour la critiquer dans ses propres termes. L'attention se porte notamment sur le cadre du musée et de la galerie. Par exemple Hans Haacke décrit ses projets de la fin des années 60 comme des systèmes sociaux en temps réel opérant dans un contexte artistique au sein des institutions culturelles pour montrer ce qu'elles présentent comme "naturel" est historiquement et socialement construit.

D'autre part, la critique "prescriptive" se tient au contraire à l'extérieur de son objet et oppose des normes à des faits, en formulant des jugements depuis une position déclarée. Elle prend la forme de boycotts d'expositions, de réunions publiques et d'occupations, de tract, de fausses cartes d'identité permettant l'entrée gratuite dans les musées, d'action et de manifestations visant une transformation radicale des institutions dominantes. Alberro l'associe notamment à des artistes actifs à Buenos Aires, Rosario, Paris et Varsovie.

Histoire

Années 1960 Dans les années 1960 se développe en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Amérique latine, des mouvements d'art conceptuel.

Selon Lucy Lippard dans Six Années : la dématérialisation de l'objet d'art de 1966 à 1972, l'art conceptuel dématérialise l'oeuvre d'art. Si au départ, il existe une critique de la marchandisation de l'art,. ces oeuvres ont malgré tout pu être vendues, achetées par de riches collectionneurs ou les musées.

Dans ce contexte, la critique institutionnelle est liée à des artistes qui interrogent et critiquent les conditions institutionnelles du monde de l'art. Le poète et plasticien belge Marcel Broodthaers est régulièrement présenté comme l'une des figures importantes de ce courant. Sa création d'un musée fictif, le "Musée d'Art Moderne, Département des Aigles dont les "sections successives sont présentées dans plusieurs institutions européennes. En 1971, Hans Haacke est invité pour une exposition au musée Guggenheim de New York. Il décide alors de dévoiler les actions spéculatives d'un groupe immobilier New-Yorkais lié aux dirigeants du musée Guggenheim pour montrer que le musée est lié à l'augmentation des loyers à New York et aux élites financières. L'oeuvre s'appelle « Shapolsky et al. Manhattan Real Estate Holdings, a Real-Time Social System, as of May 1, 1971 ».

Années 1980 et 1990 Andrea Fraser est une figure importante de la critique institutionnelle dans les années 1980 et 1990. Une de ses performances les plus connues est Museum Highlights: A Gallery Talk (1989) dans laquelle Fraser, sous le pseudonyme de Jane Castleton, tient le rôle de conférencière au Philadelphia Museum of Art. Au cours de la performance, Andrea Fraser mène le groupe de visiteurs à l'intérieur du musée en décrivant tout ce qui les entoure (même ce qui ne fait pas partie des collections) de façon dramatique. Par exemple, elle s'arrête devant une fontaine à eau et la qualifie « d’œuvre à l'économie et à la monumentalité sidérante [...] qui contraste audacieusement avec la sévérité de sa forme hautement stylisée ». En entrant dans la cafétéria du musée, elle continue « Cette pièce représente l'âge d'or de l'art colonial à Philadelphie à la veille de la révolution, et doit être considérée comme l'une des plus belles pièces des États-Unis. » La visite est construite à partir de différentes sources : La Critique du Jugement d'Emmanuel Kant, une collection d'essais datant de 1969 On Understanding Poverty, ainsi qu'un article de 1987 du New York Times intitulé Salad and Seurat: Sampling the Fare at Museums.

Notes et références

Notes

Voir aussi

Bibliographie

Nicolas Heimendinger, « Le grand récit de la critique institutionnelle », Marges [En ligne], 22 | 2016, mis en ligne le , consulté le . URL : http://journals.openedition.org/marges/1094 ; DOI : https://doi.org/10.4000/marges.1094 Institutional Critique and After – SoCCAS Symposium Vol. II, Zurich, JRP|Ringier, 2006 Alexander Alberro et Blake Stimson (sld), Institutional Critique. An Anthology of Artists’Writings, Cambridge, MIT Press, 2009.

Catégorie:Art conceptuel