vignette| Lancé le 13 février 1949, le magazine français Radar titre sur le procès Kravchenko. Laffaire Kravchenko, appelée aussi procès du Goulag, est le nom du procès de Victor Kravchenko contre les Lettres françaises, journal de l'écrivain communiste Louis Aragon. Elle a donné lieu à des polémiques enflammées, à l’image du procès Dreyfus un demi-siècle plus tôt.

Très suivi pendant deux mois par la radio, la presse internationale et les intellectuels, le procès s'est tenu du au à Paris. Intenté contre le journal communiste les Lettres françaises par Victor Kravchenko, ingénieur militaire soviétique et fils d'un héros de la révolution russe de 1905. Victor Kravchen, réfugié depuis 1944 aux États-Unis, a documenté dans un best-seller, publié en 1946 et traduit en français en 1947, l'existence de camps de concentration en URSS et la gravité de la famine des années 1930 en Ukraine, accusant Staline de l’avoir sciemment provoquée. Avec cinq millions d'exemplaires vendus rien qu'aux États-Unis, il a donné à son auteur les moyens financiers de préparer méticuleusement le procès. Traité de voleur, d’ivrogne et de mari indigne, accusé de n’avoir pas lui-même écrit son livre. par Les Lettres françaises, Kravchenko l'attaque en diffamation et gagne son procès, en première instance puis en appel, tant les attaques personnelles de l'article étaient violentes. En cours de procès, une seconde procédure est intentée contre le même journal par l'ex-résistant français David Rousset, visé par un autre article du même journal et gagne lui aussi.

Contexte Le livre publié en 1946 En , Victor Kravchenko, ingénieur militaire soviétique, demande l'asile politique aux États-Unis où il se trouve en missionContexte historique, par Vincent Casanova, Institut national de l’audiovisuel . et rédige quelques mois après un ouvrage où il explique pourquoi il a « choisi la liberté » (I Chose Freedom), témoignant de l'existence de camps de concentration soviétiques. Publié dans plus en 1946, le livre s'est vendu à d'exemplaires dans le monde, mais n'est sorti en France qu'en 1947Article de Cindy Geraci, Directrice du Musée du barreau de Paris, février 2022. . et dénonce les goulags où l’on enferme les déportés politiques et économiques.

Le livre rencontre un immense succès partout, y compris en France, avec vendus. Sur ce thème, peu de témoignages aussi critiques et aussi précis étaient parvenus, même si en 1936, l’écrivain français André Gide avait critiqué, dans Retour de l'U.R.S.S., le système. Le Zéro et l'Infini d'Arthur Koestler, paru en France chez Calmann-Lévy en 1945 avait déjà connu le succès et gagné le prix Sainte-Beuve, mais sans toucher autant le grand public.

Début de la guerre froide Selon les historiens, comparer l'URSS à l'Allemagne nazie semble un sujet tabou tant la victoire sur le nazisme est récente"KGB -La véritable histoire des services secrets soviétiques Par Bernard Lecomte · 2020, chez Place des éditeurs . et la guerre froide explique en grande partie la virulence des opinions exprimées et l'intérêt de la presse et du publicCastagnez, Noëlline. « “Victoire d’une défaite” ». Procès politiques : tribune ou tremplin pour l’opposition ?, édité par Pierre Allorant et al., Presses universitaires de Rennes, 2024 ., d'autant que la nomination en 1947 de Pierre Daix à la tête du journal d'Aragon "parachève l'engagement sans faille du journal dans les combats culturels de la Guerre froide".

Le Monde constate « un match de propagande entre Washington et Moscou »Le Monde du 25 janvier 1949, cité par Castagnez, Noëlline. « “Victoire d’une défaite” ». Procès politiques : tribune ou tremplin pour l’opposition ? .Le Monde du 25 janvier 1949, cité par Castagnez, Noëlline. « “Victoire d’une défaite” ., en soulignant qu'on ne connaît pas l'auteur de l'article, tandis que L'Aurore, quotidien de Marcel Boussac, souligne que « le véritable tribunal c'est l'opinion mondiale qui regarde, écoute, et dans trois semaines se fera juge ».

Histoire Ce procès tient selon les universitaires une « place importante dans la chronologie de la connaissance et de la dénonciation du système soviétique », bien que le procès n’ait pas donné lieu lors de l’instruction à une enquête menée en URSS, les avocats de Kravchenko ne pouvant faire témoigner que des réfugiés. Défense et inculpés « se firent accusateurs », s'inspirant de La défense accuse, écrit par leur mentor Marcel Willard en 1938. Krachenko perd son calme jusqu'à donner un coup de poing sur une table lors du reproche de ne pas reconnaître la traduction littérale en russe (Koukelni Dom) de La Maison de poupée, nom d'une pièce d'Henrik Ibsen citée dans son livre, dont la bonne traduction en russe est en fait « Nora »« M. Kravchenko interrompt violemment le "questionnaire intellectuel" de M. Wurmser », par Camille Anbert, dans Le Monde du 26 janvier 1949..

L'article jugé diffamateur Le PCF fut sollicité par l’URSS pour démolir Viktor Kravchenko dans sa presse. Les Lettres françaises, dirigé par Louis Aragon, est le premier journal communiste à accepter. Le , l'hebdomadaire accuse Kravchenko d'être « un illettré, un ivrogne, un escroc, un débile mental, un débauché [...] qui a vendu sa signature aux services secrets américains ». Le journal omet qu'il est membre du Parti communiste de l'URSS depuis 1929Chloé Maurel. "Affaire Kravchenko et affaire Rosenberg : la guerre froide idéologique dans les années 1950. Histoire des relations internationales depuis 1945", chapitre 4, . fils d’un combattant de la Révolution russe.

L'article dénonciateur, titré « comment fut fabriqué Kravchenko », présente son livre comme une fake news. Il est signé Sim Thomas, présenté comme un journaliste américain. L'auteur réel, le journaliste André Ulmann, ne sera révélé qu'à la fin des années 1970 par la publication d'un ouvrage de Claude Morgan, directeur des Lettres Françaises à l'époque du procès.Ulman a été présenté plus tard comme agent du NKVD, recruté en 1946 (Genovefa Étienne et Claude Moniquet, Histoire de l'espionnage mondial, tome 2, Paris, Félin, 2001, ).. Il présente Kravchenko comme un petit fonctionnaire intrigant, paresseux, coupable de malversations, recruté par les services secrets américains alors qu'il allait être renvoyé à Moscou, et tout à fait incapable d'écrire le livre qu'on lui avait commandé. Des exilés russes de droite vivant aux États-Unis se seraient chargés de rédiger à sa placeArticle dans Le Monde le 22 janvier 1989 ..

Le but de l'article est de nier la réalité des camps d'internement soviétiques. Il est suivi de deux autres décrivant eux aussi ce livre comme une manipulation orchestrée par les États-Unis.

Après le dépôt de la première plainte de Kravchenko (onze passages jugés diffamatoires), une seconde campagne de presse dans Les Lettres françaises centre ses accusations « sur la véracité de la description de l’URSS qu’il proposait ».

Plaidoiries et témoignages Défense C'est à la défense de justifier les termes employés à l’encontre du plaignant, ce à quoi s’emploient Joë Nordmann et ses confrères Matarasso, Blumel et Bruguier, avocats de l'hebdomadaire Les Lettres françaises.

L'Union soviétique envoie, afin qu'ils le désavouent, d'anciens collègues de Kravchenko, souvent déstabilisés par les questions embarrassantes de l'avocat de Kravchenko, Georges IzardRobert Conquest, La Grande Terreur, Paris, Robert Laffont, 1995, .. Sa première épouse Zinaïda Gorlova, amenée de Moscou, présente son ex-mari comme un ivrogne, un époux violent, et au final un traître à sa patrie.. Moscou demande aussi la venue du général Roudenko, héros de Stalingrad, l’ancien supérieur du diplomate, mais il quitte la salle prématurément, incapable de répondre aux questions des avocats de Kravchenko.

Le procès voit aussi l'intervention pour la défense de nombreux « témoins de moralité », appelés « compagnons de route » par les anti-communistes, dont Emmanuel d'Astier de la VigerieLaurent Douzou, « ASTIER DE LA VIGERIE Emmanuel-Raoul (d’). Pseudonymes dans la Résistance : Bernard, Bertrand, Séran, Merlin », Le Maitron. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social, 10 octobre 2008, modifié le 7 juin 20210, consulté le 7 mars 2025., Jean Bruhat, Louis Martin-Chauffier, Pierre Courtade, Roger Garaudy, Fernand Grenier, Frédéric Joliot-Curie, Ernest Petit, Vladimir Pozner et Vercors. André Wurmser, éditorialiste de L'Humanité pendant vingt-cinq ans"La constance d'André Wurmser", par PAUL MORELLE, le 21 septembre 1979 dans Le Monde ., avait souligné « la disproportion entre l'ampleur du procès et son prétexte juridique ».

Dans ses mémoires de 1996, l'avocat du PCF Joë Nordmann présente ses « excuses » à Margarete Buber-Neumann, affirmant n'avoir connu que bien plus tard, « la réalité de la terreur stalinienne ».

Plaignant Les Lettres françaises reçoivent l'assignation de Kravchenko le . Le « procès du siècle » débute seulement un an après, le devant le tribunal correctionnel de la Seine.

Arrivé quelques jours avant le procès, en avion de New York, le plaignant est installé à l’hôtel Plaza avec ses gardes du corps et son pistolet, qui ne le quitte jamais. Il ne parle qu'en ukrainien, et donne la parole aux rescapés des camps de concentration, « vêtus de foulards sur la tête, portant bonnet à la main, à ses compatriotes, koulaks, ouvriers, ingénieurs récemment émigrés ».

Ses avocats font venir à la barre des survivants de camps de concentration soviétiques comme Margarete Buber-Neumann, la veuve du leader communiste allemand Heinz Neumann, victime de la Grande terreur et fusillé en 1937, elle-même déportée dans un camp du Goulag. Après la signature du Pacte germano-soviétique, elle avait été livrée par Staline à l'Allemagne nazie et envoyée dans le camp de concentration de Ravensbrück.

Les témoins de Kravchenko sont essentiellement des personnes déplacées, dont certaines avaient été internées dans des camps de travail. Parmi leurs témoignages, celui d'André Moynet et celui de Buber-Neumann, incarcérée par Staline dans un camp de Sibérie, avant d'être livrée aux SS en puis envoyée à Ravensbrück. Il eut un grand retentissement et constitua un élément déterminant en faveur du plaignant.

La mystérieuse absence du principal accusé Sim Thomas, auteur de l'article et principal accusé, est absent. Présenté comme un journaliste américain dans l'article, c'est en réalité un communiste français, André Ulmann, rédacteur en chef de L'Humanité, dont l'identité ne sera révélée qu'en 1979.