L'aphorisme ou est apparu en 1913 pour désigner une politique sociale provoquant un durcissement des grèves.
Il trouve son origine dans la longue grève de 1913 aux usines Renault. La direction de l'entreprise refuse en effet la moindre concession à la généralisation des méthodes fordistes. La grève dure deux mois et s'étend à d'autres entreprises. Le scénario se répète en 1936, débouchant sur les congés payés lors du Front populaire, puis sur un relèvement de 35 % du salaire minimum en Mai 68. La plus grande usine de France"La France, histoire, société, culture", par Edward Ousselin, aux Editions Canadian Scholars, en 2018 ., qui a obtenu la quatrième semaine de congés payés treize ans avant les autres, est devenue une référence pour le mouvement social. Le dirigeant syndical modéré André Bergeron devient alors célèbre par un aphorisme proche"André Bergeron, l'homme du « grain à moudre" est mort », Nécrologie par Nicolas Prissette le 21/09/2014 dans le JDD .Nécrologie par Michel Noblecourt dans Le Monde .Tant qu'il y aura du grain à moudre, d'André Bergeron, aux Editions Robert Laffont en 1988., préconisant de ménager la classe ouvrière grâce à un peu de « grain à moudre ».
Le sens social des événements des années 1910 ou des années 1930 se modifie au fil des décennies. C'est toujours pour parler de social en France qu'un patron de média l'utilise à la radio en 1973. L'aphorisme devient ensuite en 1975 dans une revue libérale fondée par Patrick Devedjian, pour parler de la réaction d'intellectuels communistes en 1945-1947, aux révélations de Victor Kravchenko sur l'URSS, puis à l'approche des législatives de 1978, , sous la plume d'un ministre accusant en quelques mots la gauche, d'avoir, , le goulag soviétique, les deux fois sans incriminer Jean-Paul Sartre. Seule la revue libérale de Patrick Devedjian, désormais en concurrence avec une autre fondée par Raymond Aron, s'y risque brièvement en 1979, Le Monde dénonçant immédiatement une .
Parallèlement, le d'origine, au sens de sous-estimer les attentes sociales en France, continue à être utilisé dans le même sens qu'en 1913, en particulier dans les débats de 1980-1985 sur la pertinence de l'union de la gauche.
Trois décennies après la mort de Jean-Paul Sartre, l'aphorisme, devient une citation apocryphe, qui lui est attribuée plusieurs fois de suite, sur la base d'une interprétation erronée de sa pièce de théâtre Nekrassov, satire du maccartysme, présentée en 1955 en pleine déstalinisation. L'aphorisme se transforme en 2015 en , dans le but de conforter l'imputation au philosophe, pour affirmer la contestation d'une bien-pensance qui lui est ainsi attribuée par erreur. Dans les années 2010 et 2020, il fait florès dans les polémiques sur l'Islam ou les banlieues, alors que l'usine de Billancourt a fermé depuis 1992.
L'origine : la longue grève chez Renault en 1913 Deux mois d'un conflit qui finit par faire tache d'huile Selon l'historienne Aimée Moutet, le refus de négocier qui a causé la longue grève démarrée début 1913 à l'usine de Renault-Billancourt et entraîne celles d'autres usines automobiles de la Seine, dans d'autres entreprises a été causée par la mise en place brutale d'une organisation du travail venue des États-Unis, basée sur le chronométrage du travail"Organisation du travail, grèves et syndicalisme : quelques usines automobiles de la Seine en 1913" par Jean-Paul Burdy, dans la revue Espaces Temps en 1976 ..
L'organisation scientifique du travail (OST) ou taylorisme, visant à fournir le rendement maximum dans les usines par le chronométrage du travail, venait d'être définie par un livre de l'ingénieur américain Frederick Winslow Taylor, traduit en France en 1911, préfacé par le directeur de la Revue de la Métallurgie. En chez Renault, il concerne un quart des de l'usine de Boulogne-Billancourt, qui au début de l'année suivante se mettent en grève contre son introduction dans d'autres ateliers.
Un comité de grève, élu le , est présidé par Lucien NectouxBiographie Le Maitron de Lucien Nectoux .. Une première grève contre le Système Taylor avait eu lieu à Lyon chez Berliet, en 1912. Chez Renault, la direction refuse d'emblée la négociation, tente d'embaucher ailleurs des salariés de substitution, puis fait expulser le Comité de grève installé dans la coopérative de consommation « l'Union de Billancourt ».
Le conflit dure deux mois. Le refus de négocier et son extension à d'autres constructeurs sont à l'origine de l'expression"Il ne faut pas désespérer Lejaby" par François Wenz-Dumas, le 31 mars 2012, dans Libération ."Anarchéologie Fragments hérétiques sur la catastrophe historique', par Jean Vioulac aux Editions Humensis en 2022 .. Selon Aimée Moutet, historienne, « c’est à la grève de 1913 chez Renault » qu'elle remonte. Les jours de grève symboliques, du au sont soutenus par « un vaste mouvement national de solidarité »"À Renault Billancourt, la grève questionne la modernisation", article dans L'Humanité le 15 mars 2013 .. Et deux grèves similaires ont lieu la même année, chez deux autres constructeurs automobiles, chez de Dietrich, à Argenteuil, les 2 et , et Brasier, à Ivry, du 3 au 19 décembrTribune de Aimée Moutet, historienne, dans L'Humanité le 12 juin 2004 ..
En 1936, 1947, 1952, 1968, Billancourt reste l'épicentre social français L'usine de Billancourt confirme ensuite son statut d'épicentre politique et social de la France au . Le ministre de l’Industrie Michel Maurice-Bokanowski lancera même le à l'Assemblée nationale : « il n’est pas exagéré de dire que, lorsque Renault éternue, toute la France tressaille », formule reprise en 1969 par le livre d'enquête à forte couverture médiatique, « La forteresse ouvrière »Jacques Frémontier La Forteresse ouvrière : Renault, Paris, éditions Fayard, 1971, cité de nombreuses fois dans la thèse d'Alain Viguier., du journaliste de l'ORTF Jacques Frémontier. Jusqu'aux années 1980, photographies, reportages mais aussi propagande syndicale diffusent une « identité collective des ouvriers » en forme de « force tranquille », vantant à une large « opinion publique » leur « caractère pacifique et responsable », selon l'historien Alain Viguier, y compris au moment de la guerre d'Algérie et de l'union de la gauche.
Une locomotive du Front populaire et des congés payés Durant les années 1930, quand débute la comme Billancourt, puis dans les deux décennies suivantes qui la voit se poursuivre, les intellectuels politique et sociale en France et ne veulent pas faire "Industrialisation et sociétés en Europe occidentale, 1880-1960 : France et Italie" par Jean-Charles Asselain, Alexandre Fernandez, en 1997 aux Editions Messene .. Le , les et de l'explosion d'une chaudière dans l'usine, massivement dénoncés par la presse de gauche, symbolisent, après les coups de grisou miniers, le tribut de la France ouvrière à l'industrialisation. Après la victoire du Front populaire aux législatives, des grèves éclatent, d'abord dans des usines d’aviation"Les grèves de mai-juin 1936 revisitées", par Antoine Prost dans la revue Le Mouvement Social en 2002 . du Havre, le jour même, chez Breguet pour la réintégration de deux militants licenciés le , la police échouant à déloger les grévistes occupant l'usinePROST Antoine, « Les grèves de mai-juin 1936 revisitées », Le. Mouvement Social, 2002/3 (no 200), . DOI : 10.3917/lms.200.0033. .. Mais c'est une autre vague de grèves beaucoup plus importante, qui déferle le , quand les de Renault à Billancourt débraient, atelier par atelierBertrand Badie, Les grèves du Front populaire aux usines Renault, Le Mouvement social, No. 81, Le Monde de l'Automobile (Oct. - Dec., 1972), (41 pages), Éditions l'Atelier.. Ils entraînent dans leur sillage plusieurs dizaines d’usines. Le , avant veille de la formation du gouvernement Blum1936 Retours sur les événements, par Ludivine Bantigny, le 27 novembre 2023 ., des millions d'ouvriers sont à l'arrêt, encouragés aussi par les du en souvenir de la Semaine sanglante de la Commune de Paris. C'est à Billancourt que filmographie et reportages dans la presse fixent la mémoire de l'événement: bals au son de l'accordéon trio de jazz au franc succès, mélomanes ouvriers amenant leurs instruments"Juin 1936. La grève chez Renault à seize ans", par Jacques Delarue, dans la revue Matériaux pour l'histoire de notre temps en 1986 ., et profusion de photos d'ouvriers juchés sur les hauts murs de l'usine ou sur le pont enjambant la SeineThèse d'histoire d'Alain Viguier. « Renault Billancourt, 1950-1992 : le parti communiste et les ouvriers. Identités ouvrières et identité de parti » à l'université Panthéon-Sorbonne en 2017 .. Le PCF totalise dès 1937, cinquante fois plus que les 120 de , à l'usine de Billancourt, figure emblématique de son nouvel enracinement ouvrier.
L'assemblée générale très suivie de Mai 68 Profusion d'images aussi en Mai 68. Temps fort, l'assemblée générale du au matin à Billancourt devant les caméras : les accords de Grenelle, arrachés dans la nuit, avec une hausse de 35 % du salaire minimum (SMIG), sont présentés par Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, face à des milliers d'ouvriers, dans un discours très factuel. Les dirigeants syndicaux, « informés de la détermination des ouvriers à poursuivre la grève, se gardent d’appeler à la reprise du travail ». Huées et sifflent désapprouvent « le refus par le CNPF du paiement intégral des jours de grève », la poursuite de la grève est votée. L'ORTF a retransmis, la France pense que la grève va durer en juin. Mais trois jours après, De Gaulle annonce la dissolution de l'Assemblée nationale pour des législatives où la droite triomphe grâce à ces généreux accords de Grenelle.
Le relèvement de 35 % du salaire minimum concernait surtout les ouvriers de province. Même relevé, il reste au-dessous du plus bas salaire de Billancourt, où la quatrième semaine de congés payés existe déjà depuis une douzaine d'années, car prévu dans l'accord signé avec les syndicats dès 1955. Cet accord avait aussi relevé les salaires et créé un système de retraite complémentaire garantissant 90 % du salaire d’activité, un paiement des jours fériés chômés, et des indemnités maladie et accidents du travail complémentaires. Un accord historique, salué dès par le gaulliste et futur gaulliste Jacques Chaban-Delmas, alors en campagne électorale à Bordeaux, comme « une date capitale dans l’histoire » de France, comme « la fin de la condition prolétarienne »Roger Linet, Les années chaudes de la guerre froide, Éditeur Temps des Cerises, en 1997, cité dans la thèse d'Alain Viguier.. Il fut aussi la cause de la grève de chez Peugeot pour avoir aussi la semaine, qui deviendra légale en 1968.
Le , Billancourt est une des dernières usines à voter la reprise du travail, lors d'une autre assemblée générale « très tendue », les jeunes qui veulent continuer le combat partant dans des échauffourées avec Aimé Halbeher, leader local d'une CGT soupçonnée de préparer déjà les législatives des 23 et 30 juin.
En avril 1947, la « bataille de la production » s'enraie À la Libération de 1944, Renault est nationalisée en 1946Biographie Maitron de René Plaisance ., comme les mines de charbon, deux lieux stratégiques sur le front de la bataille de la production, face aux pénuries de charbons et moyens de transport, générant des coupures de courant incessantes, qui empêchent l'industrie de répondre à la soif de reconstruction du pays d'où une flambée des prix. Le cinéaste Yves Allégret s'est vu alors reprocher par le PCF de car il ne , selon les mémoires de Simone Signoret épousée 1948 et qui le quitta en pour l'acteur communiste Yves Montand"Brigitte et Simone : deux icônes à la française" par Emmanuelle Guilcher · 2018 .Simone Signoret, "La nostalgie n'est plus ce qu'elle était aux éditions du Seuil en 1976, page 73.