L'abrègement iambique, en latin correptio iambica ou encore brevis brevians, est un phénomène prosodique ou métrique attesté dans la poésie latine préclassique, particulièrement chez Plaute et Térence, par lequel une syllabe normalement longue (–), par nature ou par position, vient à être mesurée comme une brève (⏑), lorsqu'elle se trouve immédiatement après une autre syllabe brève : une séquence ⏑ –, dite séquence iambique, devient donc l'équivalent d'une séquence ⏖, c'est-à-dire pyrrhique. La première syllabe de la séquence est appelée la brevis et la seconde la brevianda.

Ce phénomène, qui ne peut survenir qu'à certaines conditions, reste en tout cas toujours une possibilité pour le poète, jamais une obligationQuesta (2007), .. C'est la raison pour laquelle un lecteur moderne de Plaute et Térence, s'il est confronté à un mot où les conditions de l'abrègement iambique sont réunies, ne peut pas a priori savoir si c'est la scansion sans abrègement ou avec qui doit prévaloir dans la mesure du vers : l'abrègement iambique génère ainsi des incertitudes de scansion qui entravent une lecture métrique à vue des pièces concernées.

L'abrègement iambique se trouve surtout dans la métrique iambo-trochaïque et anapestique des dramaturges républicains. Il est très rare, même chez ces auteurs, dans la métrique crétique et bacchiaque. Son existence dans l'hexamètre dactylique est très incertaineIl existe peut-être un cas d'abrègement iambique dans un rarissime quaternaire dactylique de Térence : « Hoccĭnĕst credibile aut memorabile » (And., 625). Mais cet abrègement « semble problématique » à C. Questa (2007, p. 441) qui propose, avec Bentley, de supprimer « est »., même si quelques vers des Hedyphagetica d'Ennius, dont la tradition manuscrite est extrêmement mutilée, semblent pouvoir se résoudre en admettant un abrègement iambiqueCf. Surrenti | elopem fac emas, glaucumque ăpŭd Cumas (v. 6).. Quant au saturnien, il n'est pas impossible qu'il ait pu lui aussi connaître l'abrègement iambique.

Conditions d'apparition du phénomène On admet généralement trois conditions pour que puisse se produire l'abrègement iambiqueQuesta (2007), p. 85-90. :

La brevis et la brevianda doivent former ensemble un seul élément métrique, c'est-à-dire un même demi-pied. Par conséquent, il est impossible que la brevianda, une fois abrégée, puisse à son tour abréger la syllabe suivante : il y aurait là une suite de trois brèves qui, par définition, ne peuvent figurer dans le même demi-pied. Entre la brevis et la brevianda, il ne peut pas se trouver une fin absolue de mot. Cette condition n'est en fait qu'une conséquence de la précédente, puisque la loi de Ritschl interdit que deux brèves déchirées entre deux mots constituent un même demi-pied ; or, comme la brevis et la brevianda doivent former un seul élément, elles ne peuvent être déchirées entre deux mots. On appelle "fin absolue de mot" l'endroit du vers où s'achève un mot polysyllabique non proclitique et où commence un mot non enclitique. La brevianda ne doit pas être tonique. Autrement dit, une syllabe accentuée ne peut subir l'abrègement iambique.

Un vers qui semblerait présenter un abrègement iambique contraire à ces conditions est souvent considéré comme corrompu. Dans les faits, toutefois, la dernière règle est celle qui semble admettre le plus d'exceptions, que l'on a voulu diversement expliquerQuesta (2007), p. 85-151.. Par exemple, le mot Philippus, normalement mesuré ⏑ – –, se trouve quelquefois mesuré ⏖ –Cf. Pl., As., 153 et Poe., 670., avec un abrègement iambique touchant pourtant la syllabe normalement tonique (Philíppus) : de nombreux métriciens admettent que, dans un tel mot, l'accent grec de Φίλιππος ait pu être préservé en latin, au moins à l'époque préclassique, ce qui aurait donc rendu licite l'abrègement sur ce mot. Il en irait de même du mot talentum, parfois mesuré ⏖ –Cf. Pl., Mil., 1061., qui aurait conservé l'accent du grec τάλαντον.

On a en outre émis l'hypothèse de l'existence d'un accent d'enclise dans des groupes verbaux, pour expliquer des abrègements se produisant apparemment sur syllabe tonique. On trouve ainsi des cas comme mŏlĕstæ suntCf. Pl., Mil., 69., scĕlĕstæ suntCf. Pl., Mos., 504. ou mŏdĕsti sintCf. Pl., Tri., 881., où l'on a suggéré que l'accent ait pu se déplacer à chaque fois sur la syllabe finale du premier mot sous l'effet de l'enclise du verbe esse. Plus délicat est le problème de vŏlŭptas mea/tua, expression qui revient à de nombreuses reprises en fin de vers, et qui semble ici encore appeler un accent d'enclise du type voluptás mea pour justifier l'abrègement.

Il n'en demeure pas moins qu'il reste un certain nombre de cas problématiques, au point que Jean Soubiran ait considéré que cette troisième condition n'était pas impérative : d'après lui, la tonicité d'une syllabe réduit la probabilité d'abrègement, mais ne l'interdit pasSoubiran (1988).. Quant à Marco Fattori, il considère, après analyse statistique, que seul l'accent sur la pénultième d'un mot polysyllabique (type volúntas) empêche l'abrègement, mais pas sur un mot de deux syllabes (type sed úxor) ou lorsqu'il tombe sur l'antépénultième (type ligúrriunt)Fattori (2021), p. 112.. Ceccarelli nie toutefois les conclusions de Fattori, en insistant sur le fait que les abrègements sur syllabes toniques concernent surtout quelques mots : sĕd ŭxor présente quelques fois l'abrègement iambique, mais jamais sed urbem, par exempleCeccarelli (2022), .. Dans le même registre, il semble que la syllabe abrégée soit bien plus facilement longue par position que longue par nature, mais ce n'est certainement pas un critère impératif. En revanche, Jean Soubiran insistait sur une autre tendance de l'abrègement iambique, que certains ont voulu ériger en condition d'apparition : la séquence iambique abrégée appartient souvent au début d'un "élan phonétique", c'est-à-dire rarement à la fin d'une phrase ou d'une intention, au point que la séquence semble presque toujours "regarder vers la suite". En d'autres termes, il y a généralement encore des syllabes ou des mots après la syllabe abrégée dans la propositionFortson (2008), p. 187.. Toutefois, cette observation n'est généralement plus admise comme une condition définitoire du phénomène.

On a en outre observé que l'abrègement iambique ne se produisait presque jamais lorsque la brevis se trouvait devant le groupe muta cum liquida, lequel groupe n'alourdit pourtant jamais la syllabe précédente chez Plaute et TérenceLindsay (1922), p. 45.. Ainsi, alors que patrēs est toujours scandé avec une première syllabe brève chez ces auteurs (contrairement aux auteurs de l'époque classique qui peuvent syllaber pat.rēs et ainsi scander – –) et fournit donc une séquence iambique ⏑ –, la seconde syllabe ne semble que très rarement pouvoir s'abrégerOn trouve toutefois pătrĕm chez Pl., Bacch., 404 ou pŏplŏ chez Pl., Ps., 178..

Principaux types d'abrègements iambiques

Séquence iambique finale de mot Le cas d'abrègement iambique le plus typique se trouve dans les mots de deux syllabes de structure iambique (abī, senex, volō, etc.), ou dans les mots de plus de deux syllabes dont la séquence finale est iambique (nēminī, nesciō, etc.). On trouve ainsi des vers comme :

bŏnŭm sodalem? :: quid me facere vis? :: idem quod me vides (Pl., Merc. 621 (septénaire trochaïque)) Jŏvĕm se placare posse donis, hostiis (Pl., Rud., 23 (sénaire iambique)) faci(am) :: at j(am) hoc ŏpŭst :: hem… sed mănĕ: concrepuit a Glyceri(o) ostium (Pl., And., 682 (octonaire iambique)) nam nisi mi penus annuus hodie convĕnĭt, cras pŏplŏ prostituam vos (Pl., Ps., 178 (octonaire anapestique))

Il existe d'ailleurs une série limitée de mots de deux syllabes, qui étaient historiquement de structure iambique, dans lesquels l'abrègement iambique s'est lexicalisé jusqu'à l'époque classique : ainsi, le mot ĕgŏ avait historiquement un o long (cf. grec ἐγώ), mais n'est attesté, même à l'époque classique, qu'avec la finale brève. Il en va ainsi aussi de cĭtŏ, mŏdŏ, nĭsĭ, mălĕ et bĕnĕ. Quant aux mots ŭbī̆, ĭbī̆, mĭhī̆, tĭbī̆, sĭbī̆, căvē̆ et pŭtō̆, ils sont librement utilisés, à l'époque classique, tantôt comme des iambes, tantôt comme des pyrrhiques, au besoin du poète. Tous ces mots sont appelés des quasi-pyrrhiques et, déjà à l'époque préclassique, ils semblent jouir de libertés particulières par rapport aux autres mots iambiques abrégés (type ŏpŭst), puisqu'ils sont les seuls qui peuvent répartir la brevis et la brevianda sur deux éléments métriques différents, en contradiction avec la première condition d'apparition du phénomène (c'est le type quĭs ĕgŏ sim en début de vers trochaïque, où quĭs ĕ- forme le premier élément du tribraque initial, et -gŏ le second) ; en outre, ils sont les seuls cas d'abrègement iambique rencontrés également dans la métrique crético-bacchiaque. Cela a poussé certains métriciens à considérer que ces quasi-pyrrhiques de l'époque classique ne sont pas, en réalité, la dernière survivance du phénomène d'abrègement iambique, et doivent être compris dès l'origine en dehors de ce cadre. Chez Plaute et Térence, les mots apud et enim sont aussi presque toujours scandés comme des pyrrhiques.

L'abrègement de la finale d'un mot crétique (type convĕnĭt) n'est possible que dans la métrique anapestique, car la métrique iambo-trochaïque est soumise à la loi de Hermann-Lachmann, qui interdit que les deux brèves constituant un même élément soient finales de mot. L'abrègement du type convĕnĭt produirait un mot de forme dactylique, qui, à cause de cette loi, est normalement impossible à intégrer dans le schéma d'un vers iambo-trochaïque, sauf dans les "lieux avec licence", c'est-à-dire essentiellement au premier pied, d'où tout de même des exemples du type "nemĭnĭ plura" au début d'un septénaire trochaïque (Ter., Hec., 281).

Il est important de voir que l'abrègement iambique est en outre impossible sur la syllabe finale d'un mot de forme anapestique, comme rĕdĕō, à cause de la première condition d'apparition du phénomène. Car pour déterminer comment deux syllabes brèves peuvent s'associer pour former un élément, il faut toujours partir de la première brève du mot et avancer de gauche à droite. Ainsi, dans rĕdĕō, le groupement des brèves est forcément <rĕdĕ>ō, ce qui ne laisse aucune place à la possibilité d'un abrègement iambique du type *rĕ<dĕŏ>. En revanche, dans un mot de quatre syllabes du type sĕquĭmĭnī, l'abrègement iambique de la finale est possible, du moins dans la métrique anapestique non soumise à la loi de Hermann-Lachmann, grâce à un regroupement de brèves du type <sĕquĭ><mĭnĭ>.

L'abrègement iambique ne se trouve que rarement en fin de phrase. Ainsi, si vŏlŏ scīre est normalement toujours abrégé (sauf dans les vers crétiques d'où le phénomène est absent), le même mot se trouve sans abrègement dans : "Alcumen(a), unum rogare te vŏlō. :: quid vis roga" (Pl., Amph., 708 (septénaire trochaïque)). Les notables exceptions sont vĭdĕn? (de vidēsne) et scĭŏ, souvent utilisés comme des genres d'adverbes de phrases, en fin de membre syntaxique : ces deux mots se trouvent encore avec l'abrègement chez Virgile ou Catullevidĕn Verg., Aen., 6, 779 ; Cat., 61, 77 ; 62, 8 ; sciŏ Verg., Buc., 8, 43 ; Aen., 3, 602 ; nesciŏ Cat., 85, 2..

Séquence iambique initiale de mot L'abrègement iambique se trouve en outre assez souvent à l'initiale des mots longs, en position (pas forcément immédiatement) pré-tonique. Dans de tels cas, la brevis est presque toujours la syllabe initiale du mot, et la brevianda la seconde : on ne trouve en effet presque aucun cas du type *impĕrătōribus comme séquence abrégée du régulier imperātōribus ; cf. tout de même permădĕfēcit (Pl., Mos., 143) et admĭnĭstrāret (Pl., Epid., 418). On trouve ainsi :

căvĭllationes, adsentatiunculas (Pl., Sti., 228 (sénaire iambique)) jŭvĕntut(e) et pueris liberis, ama quidlubet (Pl., Cur., 38 (sénaire iambique)) ubi sint măgĭstratus quos curar(e) oporteat (Pl., Per., 76 (sénaire iambique))