Le Dimanche de Bouvines, titre parfois complété par « », est un livre de l'historien médiéviste français Georges Duby, paru en 1973.
Écrit sur commande de l'éditeur, il est publié dans la collection « Trente Journées qui ont fait la France », aux éditions Gallimard. Cette collection réunit des livres qui racontent des événements importants dans la construction nationale française, un jour différent par volume.
Toutefois, Georges Duby, qui se rattache à l'École des Annales et à la Nouvelle Histoire, subvertit le principe de cette collection. Le Dimanche de Bouvines n'est pas uniquement consacré au récit de la bataille de Bouvines, mais se situe au croisement de plusieurs renouveaux historiographiques : le développement d'une histoire culturelle, et la naissance d'un champ de réflexion historique sur l'écriture de l'histoire.
Après avoir décrit le contexte de la bataille de Bouvines du , victoire du roi de France sur une coalition menée par l'empereur , il cite longuement la chronique de Guillaume le Breton qui en fait le récit. Ensuite, la partie centrale de son livre est une histoire de la paix, de la guerre, de la bataille et de la victoire, à partir de l'exemple de Bouvines. Enfin, il consacre une troisième partie à la mémoire de cette bataille, mettant en évidence sa construction par la propagande capétienne. Le livre se termine par une dénonciation des violences contemporaines commises au nom de Dieu.
Georges Duby, qui cherche à toucher un large public, produit un livre sans notes de bas de page, parfois rédigé à la première personne du singulier et au présent de narration. Il met en scène son discours par des procédés littéraires étudiés, qui suscitent l'admiration. Le livre est un grand succès : il est apprécié par les autres historiens et connaît des tirages importants. Il est réédité en poche puis dans une nouvelle collection. Il est aussi traduit dans de nombreuses langues. Au début des années 1980, un projet d'adaptation au cinéma est élaboré, mais le film n'est finalement pas tourné.
Présentation
alt=Plan en couleur montrant des lignes de rectangles rouges et bleus face à face.|vignette|gauche|Plan de la bataille de Bouvines, 27 juillet 1214.
Le Dimanche de Bouvines. 27 juillet 1214 est un livre de Georges Duby, publié en 1973 dans la collection « Trente Journées qui ont fait la France », aux éditions Gallimard. Cette collection, fondée et dirigée par l'éditeur Gérard Walter au début des années 1960, est consacrée à différents événements de l'histoire de France, considérés comme des journées essentielles, un par volume. Chaque livre doit présenter l'événement et montrer ses causes et ses conséquences. La majorité des auteurs ne sont pas des universitaires spécialistes de leur sujet. Si certains volumes intègrent les renouvellements historiographiques de leur époque, beaucoup d'entre eux sont des récits conventionnels appartenant à une histoire événementielle, très éloignée de l'École des Annales à laquelle se rattache Georges Duby.
La bataille de Bouvines, qui s'est déroulée le dimanche , est une victoire du roi de France sur une coalition menée par l'empereur et le comte de Flandre Ferrand et financée par le roi d'Angleterre Jean sans Terre. Ferrand de Flandre est fait prisonnier par l'armée de . Cette bataille est célébrée comme un succès éclatant dans la mémoire nationale de la France.
alt=Photo en noir et blanc de face d'un homme chauve assis en costume avec une médaille autour du cou.|vignette|redresse|gauche|Georges Duby en 1980.
Ce livre est une commande. Selon Georges Duby, Gérard Walter lui propose en effet d'écrire le volume qui doit traiter de la bataille de Bouvines. L'historien et éditeur chez Gallimard Pierre Nora donne un récit légèrement différent, affirmant que c'est lui qui propose à Georges Duby d'écrire ce livre, après un refus du médiéviste Jacques Le Goff, trop occupé. Il explique avoir . Pierre Nora fait cette proposition à Georges Duby en 1968. Peu de temps après, l'éditeur Robert Gallimard lui écrit personnellement en l'assurant qu'il n'a de Gérard Walter, qui représente une vision de l'histoire très éloignée de celle de Duby.
Au moment de la proposition, Georges Duby, s'il est un éminent spécialiste de la société féodale, bientôt professeur au Collège de France, n'a pas de compétence particulière sur cette bataille. Surprenant son entourage, Duby accepte la proposition, pour le prestige d'une publication chez Gallimard mais aussi pour la liberté d'écriture et de traitement du sujet qui lui est promise. , explique-t-il plus tard. La volonté d'une écriture littéraire, à la forme particulièrement soignée, est, donc, dès l'origine, au cœur du projet.
Le livre de Georges Duby, consacré à une bataille, n'est pas un ouvrage de ce courant historiographique qu'il qualifie de . Pour l'auteur, c'est l'occasion d'écrire, à travers l'histoire d'une bataille, une histoire des mentalités, de la guerre et de la paix. Le médiéviste Philippe Contamine résume ainsi le défi : Comme Georges Duby l'expose lui-même quelques années plus tard :
Trois parties vignette|redresse|alt=Page de livre imprimée en latin.| Début du récit de la bataille de Bouvines dans la chronique de Guillaume le Breton., repris dans Le Dimanche de Bouvines.
Comme l'affirme le médiéviste Dominique Barthélemy, . Contrairement à ce que peuvent laisser penser le titre et la collection dans laquelle il est publié, le livre n'est pas exactement un récit. Il est divisé en trois parties, qui correspondent à une histoire événementielle et à une histoire des structures.
L'Événement La première partie, intitulée L'Événement, commence par une contextualisation, où Georges Duby présente les forces en présence et les mouvements des armées. Il appelle ce chapitre Mise en scène, et y emploie plusieurs fois des formules du registre du théâtre : la reconstitution élaborée par l'historien est assumée comme étant une mise en scène et l'événement est introduit comme un spectacle, pour la compréhension duquel l'auteur livre au lecteur toutes les indications utiles, cherchant à décrire les combattants, les armes, les bannières et résumant le conflit.
Le chapitre suivant, intitulé La journée, donne à lire la chronique écrite par Guillaume le Breton, qui retrace la bataille de Bouvines. Ce n'est donc pas Georges Duby lui-même qui raconte cette bataille. En reprenant cette chronique, traduite et adaptée du latin par Andrée Duby, épouse de Georges, cette première partie permet de montrer comment est construit le récit qui établit un fait, en lui donnant une dimension véritablement historique. Pour Georges Duby, l'événement ne prend sens que s'il est raconté.
Commentaire vignette|gauche|Miniature, Le Tournoi de Chauvency, vers 1285, manuscrit d'Oxford (Bibliothèque Bodléienne, MS. Douce 308), Folio 117r.|alt=Miniature colorée présentant un tournoi de chevaliers. La seconde partie, qui prend le titre de Commentaire, regroupe quatre chapitres : La paix, La guerre, La bataille et La victoire. Elle constitue, selon le médiéviste Robert Fossier, . Georges Duby y reprend les thèmes traités dans ses cours au Collège de France depuis son élection : il y fait cours, de 1971 à 1973, sur la chevalerie, la noblesse, la guerre et la paix dans le royaume de France.
Dans cette partie, il traite tout d'abord de la paix. Au , la paix, imposée par l'Église catholique et les rois aux guerriers, est une forme de maintien de l'ordre et de lutte contre la violence. Puis il montre que la guerre, à laquelle les jeunes se préparent par les tournois , est source de richesse pour l'aristocratie mais qu'elle n'est acceptée par l'Église que si elle est juste. Pour décrire la guerre, il emprunte au vocabulaire de la chasse. La bataille, écrit-il, , parce qu'elle est du domaine de l'ordalie, du jugement de Dieu, qui donne la victoire aux bons et châtie les méchants. Il emploie ici des mots se rapportant au jeu d'échecs. Georges Duby dresse ainsi .
Cette partie traite la bataille de Bouvines comme un événement révélateur, qui permet d'aller du particulier au général. Elle offre néanmoins, dans les deux derniers chapitres, des récits de cet affrontement, qui forment un retour à l'événementiel et au narratif.
Légendaire La troisième partie, appelée Légendaire, étudie le mythe de la bataille de Bouvines, des premières chroniques jusqu'au . Comme il l'explique plus tard, il s'intéresse plus à la mémoire de l'événement qu'à l'événement lui-même :
alt=Dessin en couleur de chevaliers mêlés, épée à la main, dont un au premier plan, lui et son cheval habillés de bleu semé de fleurs de lys.|vignette|Le roi de France à la bataille de Bouvines. Enluminure des Grandes Chroniques de France, vers 1330. L'illustration de couverture de Le Dimanche de Bouvines dans la collection Folio histoire s'inspire de cette enluminure..
Le premier chapitre de cette partie s'appelle Naissance du mythe et couvre la première période, jusqu'au , qui voit se développer les chroniques de la bataille, avant qu'elle ne tombe dans l'oubli. Georges Duby , selon François Hartog., mesure notamment le retentissement de la bataille de Bouvines en dressant une géographie des chroniques qui l'évoquent et décrit son importance dans la construction d'un sentiment national français.
Exposant à la fois la confrontation d'intérêts opposés dans les récits des vainqueurs et des vaincus et l'amplification de l'épisode quand il s'éloigne chronologiquement, Georges Duby explique la construction mémorielle de cet événement et montre comment la propagande capétienne a fait de la bataille de Bouvines un événement majeur. Dès 1974, le médiéviste Bernard Guenée souligne le caractère particulièrement neuf de ces analyses. En 2018, Dominique Barthélemy relève qu'en cela Le Dimanche de Bouvines
alt=Affiche composée d'une photo d'un homme moustachu en uniforme avec une carte d'Espagne à l'arrière-plan|vignette|gauche|redresse|Affiche de propagande franquiste : Une patrie, un État, un chef, 1937.
Le chapitre suivant, le dernier, intitulé Résurgences, suit le renouveau de la mémoire de Bouvines à partir du , jusqu'au . Le livre se termine par deux pages d'anachronisme assumé, où sont cités deux discours de Francisco Franco dans lesquels ce dernier affirme avoir été soutenu militairement par Dieu lors de la bataille de Brunete en . Georges Duby fait le parallèle entre ces déclarations et la propagande capétienne après Bouvines et dénonce l'usage idéologique de la figure de Dieu. Il s'agit, constatant le recul de l'histoire et de la mémoire militaires à l'époque où il écrit ce livre, de montrer comment une autre victoire peut être mythifiée. Il dénonce la nature idéologique, chauvine, de l'imaginaire historique. Il y a là un usage clair de la propre subjectivité de l'historien, une démonstration de l'impossible séparation entre le passé et sa représentation. Georges Duby a expliqué à plusieurs reprises avoir été particulièrement marqué, dans sa jeunesse, par la guerre d'Espagne, prenant parti pour le Front populaire, en particulier les anarchistes.
Ensuite, il achève son ouvrage par un paragraphe indigné dénonçant le Dieu de la guerre invoqué pour justifier les massacres contemporains, comparaison désapprouvée par Bernard Guenée à cause de son anachronisme et qui est condamnée dans la presse de droite pour des raisons politiques.
Le livre comprend aussi une annexe intitulée Documents, qui réunit des textes très divers, un cahier d'illustrations et une chronologie.
Écriture Robert Fossier exprime son admiration pour la langue de Georges Duby : . De même, Bernard Guenée évoque .