Les massacres de musulmans et de Turcs désignent une série de violences, d’épuration ethnique, de massacres et de déportations qui ont visé les musulmans et les Turcs vivant dans les Balkans, le Caucase et l’Anatolie entre le début du XIXe siècle et les premières décennies du XXe siècle.

Ces événements, survenus dans le contexte du recul de l’Empire ottoman et de l’émergence des nationalismes, ont provoqué la mort ou l'exil de millions de civils. Ils sont aujourd’hui étudiés par les historiens dans le cadre plus large des processus de formation des États-nations et des politiques de purification ethnique. Les périodes les plus marquantes de ces violences incluent la guerre d'indépendance grecque, les guerres balkaniques, la Première Guerre mondiale et la guerre gréco-turque (1919-1922).

Dans le monde occidental, ces événements sont moins connus comparé au massacres commis par l’empire Ottoman lors de la même période tels que le génocide arménien, assyriens et grec pontique ou encore les massacres hamidiens. Ce décalage dans le traitement de ces événements est souvent critiqué dans les milieux pro Turcs et Ottomaniste qui accuse le récit historique dominant de vouloir invisibiliser les souffrances connues par le peuple Ottoman à la même période.

Contexte historique Selon l’historien Justin McCarthy, environ 5,5 millions de sujets ottomans musulmans ont été expulsés d’Europe entre 1821 et 1922, dont plus de 5 millions seraient morts ou morts en exil, fuyant les zones de guerreJustin McCarthy, The Ottoman Peoples and the End of Empire, 2000, University of Utah Press.. Le rapport de la Fondation Carnegie de 1914 qualifie ces déplacements forcés de nettoyage ethnique sans précédent en EuropeCarnegie Endowment for International Peace, Report of the International Commission to Inquire into the Causes and Conduct of the Balkan Wars, 1914..

Estimations de population Vers 1900, la région des Balkans contrôlée par les Ottomans comptait environ 4,4 millions de musulmansMariya Todorova, Imagining the Balkans, Oxford University Press, 2009.. De 1912 à 1926, environ 2,9 millions de musulmans auraient été tués ou déplacésJustin McCarthy, op. cit.. Certains chercheurs estiment jusqu’à 2,5 millions de morts au total durant la Première Guerre mondiale et la guerre d’indépendance turqueGeorge Gawrych, The Crescent and the Eagle, I.B. Tauris, 2006..

Périodes de massacres Guerre d’indépendance grecque (1821–1829) Au début de la guerre d'indépendance grecque, environ 15 000 musulmans et juifs ont été tués en Morée, notamment lors du siège de TripolizzaWilliam St. Clair, That Greece Might Still Be Free, Open Book Publishers, 2008..

Guerre russo-turque (1877–1878) Les affrontements dans le Caucase et les Balkans ont entraîné la mort de 250 000 à 600 000 musulmans ottomansNorman Stone, Turkey: A Short History, Thames & Hudson, 2010..

Guerres balkaniques (1912–1913) Plus de 1,5 million de musulmans furent massacrés ou expulsés. De nombreuses atrocités sont rapportées en Macédoine, en Bulgarie et en AlbanieDennis P. Hupchick, The Balkans: From Constantinople to Communism, Palgrave Macmillan, 2001..

Première Guerre mondiale (1914–1918) En , les massacres d'Urmia causent la mort d’environ 10 000 musulmans au nord-ouest de l'Iran, par des groupes armés assyriens et arméniensDavid Gaunt, Massacres, Resistance, Protectors, Gorgias Press, 2006..

Guerre gréco-turque et période de 1919–1922 Au cours de la Guerre gréco-turque (1919-1922), de nombreux massacres et atrocités furent commis, notamment contre les civils musulmans et turcs, par les forces grecques, parfois appuyées par des groupes armés irréguliers.

Le Massacre de Menemen () vit l'exécution de plusieurs dizaines de civils turcs après l'occupation de la ville par l’armée grecqueGwynne Dyer, The Turkish Armistice of 1918: A Study in Allied Military and Diplomatic Policy, Ph.D., University of London, 1972..

L’Incendie de Manisa en 1922, souvent attribué aux forces grecques en retraite, aurait causé la mort de milliers de musulmans et la destruction presque totale de la villeMark Mazower, Inside Hitler’s Greece: The Experience of Occupation, 1941–44, Yale University Press, 2001..

L’Incendie de Smyrne (), survenu lors de la reprise de la ville par les forces kémalistes, entraîna la mort de nombreux civils. Si les victimes grecques et arméniennes sont plus souvent mises en avant, des sources turques mentionnent aussi plusieurs centaines de musulmans morts dans les incendies ou tués en représaillesHeath Lowry, The Story Behind Ambassador Morgenthau's Story, Isis Press, Istanbul, 1990..

Les Massacres de la péninsule de Yalova (1921) sont l’un des cas les plus documentés de meurtres massifs de civils turcs par des forces irrégulières arméniennes et grecques, selon des rapports d'observateurs occidentaux comme Maurice GehriRapport de Maurice Gehri, Croix-Rouge internationale, 1921..

L’Incident de Kaç Kaç, survenu en 1920 dans la région de Çukurova, a vu des milliers de civils turcs fuir les troupes franco-arméniennes. De nombreuses pertes civiles furent enregistrées à cause des combats, des attaques et des maladies lors de l’exode.

Échange de populations entre la Grèce et la Turquie (1923)

La Grande Catastrophe (en grec « Μικρασιατική Καταστροφή ») fait référence à la défaite militaire grecque en Asie mineure en , à la suite de la guerre gréco-turque (1919-1922). Cet événement a provoqué un bouleversement démographique et humanitaire majeur dans la région. La défaite grecque entraîna l’exode d’environ 1,5 million de Grecs d’Anatolie occidentale, de Cilicie, du Pont et de Cappadoce, soit de l’ensemble de l’espace anatolien sous contrôle turc.

Mais si la mémoire collective hellénique retient cette catastrophe comme la fin de l’hellénisme d’Asie, elle s’accompagna également de déplacements forcés de populations musulmanes. En , le traité de Lausanne fut signée sous l'égide de la Société des Nations, officialisant un échange obligatoire fondé sur des critères religieux : près de de Grèce furent ainsi expulsés vers la Turquie, notamment depuis la Macédoine, la Thessalie, l’Épire et les îles de la mer Égée.

Cet échange forcé s’est accompagné de nombreux drames humains. Des dizaines de milliers de musulmans sont morts en route à cause de la famine, des maladies ou des violences. Bien que les violences contre les populations grecques en Anatolie aient été largement documentées dans les sources occidentales, des massacres ou représailles visant les musulmans turcs dans les Balkans ont également été rapportés par des observateurs de l’époqueRené Puaux, La Mort de Smyrne, Paris, 1922.Gilles Veinstein, L’Empire ottoman et la Turquie face à l’Occident, Gallimard, 2013..

Ce processus d’échange de population fut unique par son ampleur et sa légitimation juridique. Il a profondément transformé la composition ethno-religieuse des deux pays et constitue l'un des exemples les plus emblématiques de "nettoyage ethnique légalisé" au XXe siècleBruce Clark, Twice a Stranger: How Mass Expulsion Forged Modern Greece and Turkey, Harvard University Press, 2006..

Témoignages et reconnaissance Des universitaires et ONG dénoncent le manque de reconnaissance internationale de ces massacres. Un rapport publié par Anadolu Ajansı en 2015 souligne « le silence occidental face aux violences subies par les musulmans ottomans »Anadolu Ajansı, “West ignores massacres against Muslims”, 2015.

Voir aussi

Guerres balkaniques Empire ottoman Nettoyage ethnique Guerre gréco-turque (1919-1922) Justin McCarthy Massacres de la péninsule de Yalova

Références

Catégorie:Nettoyage ethnique en Europe