Hang Tuah (Jawi : توه, prononcé /tuha/ ou /toh/) est, selon les Annales malaises semi-historiques (Sejarah Melayu), un guerrier et Laksamana - l’équivalent d’un amiral - qui aurait vécu à Malacca sous le règne du sultan Mansur Shah, au . Les preuves tangibles de son existence demeurent cependant très limitées. Décrit comme un amiral d’exception, diplomate accompli et maître de silat, Hang Tuah demeure la figure martiale la plus emblématique de la littérature malaise. Son statut n’en reste pas moins controversé : le caractère factuel de son histoire continue de susciter de vifs débats.

Historicité La réalité historique de Hang Tuah divise les chercheurs depuis près d’un siècle. En 2012, l’historien Khoo Kay Kim soulignait qu’aucune preuve tangible ne confirme son existence. Depuis 2016, d’autres spécialistes avancent que le Rekidai Hoan - registre diplomatique officiel du royaume des Ryūkyū couvrant la période 1424-1867 - ferait allusion à un amiral de Malacca, désigné par les transcriptions « Lezoumana » ou « Lo-hsi-ma-na », dérivées du titre malais laksamana. Faute de mention explicite du nom de Hang Tuah, cette hypothèse demeure néanmoins spéculative.

Origine ethnique Indépendamment de la question de son historicité, l’origine ethnique de Hang Tuah suscite elle aussi des controverses. La tradition populaire le décrit comme descendant d’Aborigènes malais ou Orang Asli. Au début du XXIᵉ siècle, un cybermythe infondé - dépourvu de toute source crédible - a cependant vu le jour, affirmant que le héros serait d’ascendance chinoise.

Légendes La carrière de Hang Tuah en tant que laksamana — amiral de la flotte de Malacca — se distingue par une suite d’exploits héroïques et une fidélité absolue à son souverain. Ces hauts faits sont rapportés par deux sources majeures de la littérature malaise, le Sejarah Melayu et le Hikayat Hang Tuah, dont les premières versions remontent au XVIIᵉ siècle.

D’après la tradition, Hang Tuah et ses quatre frères d’armes — Hang Kasturi, Hang Jebat, Hang Lekir et Hang Lekiu — étudièrent le silat auprès du maître ermite Adi Putra, retiré au sommet du mont Ledang. Lors d’une échauffourée, ils neutralisèrent un forcené ; impressionné par le sang-froid de Tuah, le grand vizir Tun Perak le présenta au sultan Muzaffar Shah, lançant ainsi sa carrière à la cour.

Tuah reçut ensuite le titre de laksamana en accompagnant le sultan Mansur Shah à Majapahit, où le souverain devait épouser une princesse javanaise. Il y maîtrisa un cheval royal emporté, démontrant sa bravoure. Accusé plus tard à tort de trahison, il fut déchu et contraint à la clandestinité. Lorsque Hang Kasturi se révolta, le sultan rappela Tuah : celui-ci terrassa le rebelle, rétablit l’ordre et retrouva son rang d’amiral.gauche|vignette| Puits de Hang Tuah à Kampung Duyong, MalaccaLes chroniques le dépeignent ensuite sillonnant tout l’univers malais : il repousse le prince-pirate makassar Semerluki, soumet Haru et Siak, gravit le mont Ledang pour solliciter la légendaire Puteri Gunung Ledang et tente de vassaliser le Sultanat de Pasai. Envoyé spécial, il paraît aussi à la cour Ming, au Siam d’Ayutthaya, au Brunei de Sultan Bolkiah et dans les ports indiens alors appelés Keling - terme anciennement géographique, dérivé de « Kalinga », devenu péjoratif dans certains usages contemporains. Il reste guidé par Tun Perak, son mentor, et secondé par Tun Besar — fils du bendahara, souvent identifié au héros ultérieur Hang Nadim.

Toujours l’ombre du sultan, Tuah affronte à Majapahit le fameux guerrier javanais (pendekar) Taming Sari ; victorieux, il reçoit du roi Singhavikramavardhana le kriss légendaire portant le nom de son ancien propriétaire, lame réputée conférer l’invulnérabilité.

Sa loyauté est enfin mise à l’épreuve lors d’une ambassade à Inderapura, alors capitale du royaume de Pahang (Vème - XVème siècles), dont le nom sanskrit signifie « cité d’Indra », en référence au roi des dieux dans les religions dharmiques. Chargé de convaincre la princesse Tun Teja, déjà fiancée, de venir à Malacca, il la fait s’enfuir en lui laissant croire qu’il la courtise. En mer, il révèle qu’elle est destinée au sultan. Le Hikayat voit dans cette manœuvre une ruse personnelle, tandis que le Sejarah Melayu propose une lecture différente ; dans les deux cas, la tromperie de Tuah sert, au bout du compte, la raison d’État.

Hang Jebat Le duel qui oppose Hang Tuah à son compagnon d’enfance Hang Jebat demeure l’épisode le plus célèbre du cycle. La faveur exceptionnelle dont Tuah jouit auprès du sultan attise la jalousie : une rumeur l’accuse d’entretenir une liaison avec l’une des dayang, dames d’honneur du palais. Le souverain, furieux, le condamne alors à mort sans procès. La sentence n’est toutefois jamais appliquée : le bendahara, ou grand vizir chargé de l’exécution, désobéit et cache Tuah dans un village reculé de Malacca.

Persuadé que son ami a été injustement tué, Hang Jebat se soulève pour le venger. Selon les versions, sa rébellion tourne au carnage dans le palais ou se mue en insurrection ouverte ; partout, sa virtuosité martiale sème la terreur. Acculé, le sultan apprend du bendahara que Tuah vit toujours. Il l’absout aussitôt et lui confie la mission de neutraliser Jebat. Après sept jours d’un duel épuisant, Tuah triomphe de son ancien frère d’armes, rétablissant l’ordre au prix d’un drame où la loyauté prime sur l’amitié.

Le Hikayat Hang Tuah et le Sejarah Melayu divergent toutefois sur ce dénouement : le premier fait de Jebat le vengeur, tandis que le second attribue ce rôle à Hang Kasturi. Malgré l’autorité historique des Annales malaises, la version romantique centrée sur Jebat reste la plus populaire.

Dernières années et postérité Plusieurs traditions s’accordent à voir en Hang Tuah le garant de la stabilité de Malacca, protecteur des humbles et chevalier des opprimés. Le Hikayat Hang Tuah raconte qu’après la chute du sultanat, le héros entreprend un pèlerinage à La Mecque, puis gagne « Rūm » – nom alors encore donné aux terres ottomanes. Devenu derviche errant, il mène une vie paisible jusqu’à ce qu’une forte fièvre, doublée de violents maux de tête, annonce sa fin.vignette| Mausolée Hang Tuah, situé à Tanjung KlingD’autres récits affirment qu’il atteignit un âge avancé et fut inhumé dans la ville côtière de Tanjung Kling, près de Malacca, où l’on montre encore aujourd’hui une tombe qui lui est attribuée, bien que certains soutiennent que ses dépouilles reposent ailleurs. Une troisième tradition le fait se retirer à Singapour après la conquête portugaise de Malacca, prolongeant ainsi la légende d’un héros dont la trace se confond avec celle de l’archipel.

Héritage Figure tutélaire de la Malaisie, Hang Tuah incarne la fidélité absolue et l’allégeance sans faille au souverain. La légende de son amitié tragiquement brisée avec Hang Jebat concentre, depuis des siècles, le dilemme entre loyauté monarchique et quête de justice.

On lui prête souvent l’adage : « Takkan Melayu hilang di dunia, selagi berpegang teguh kepada Agama Islam » — « Les Malais ne disparaîtront jamais tant qu’ils resteront attachés à l’islam ». Érigée en mot d’ordre nationaliste, cette formule n'a aucune source historique qui la rattache directement à Hang Tuah, et n’apparaît pas davantage dans le Hikayat Hang Tuah.

Culture populaire

Film Figure emblématique de la culture populaire malaisienne, Hang Tuah a inspiré plusieurs adaptations cinématographiques, parmi lesquelles :

P. Ramlee : Hang Tuah (1956) M. Amin : Hang Jebat (1961) Pak Yem : Puteri Gunung Ledang (1961) Jamal Abdillah : Tuah (1990) Jalaluddin Hassan : XX Ray 2 (1995) – comédie de science-fiction où Hang Tuah reçoit sa devise « Takkan Melayu Hilang di Dunia » de scientifiques venus du futur Khairudin Samsudin : Robbie and the Book of Tales (série singapourienne, 2000 ; saison 1, épisode 2) M. Nasir : Puteri Gunung Ledang (2004) et, la même année, une publicité Kit Kat plaçant le guerrier dans un dépanneur moderne Saiful Apek : Magika (2010)

Bandes dessinées En 1951, l’écrivain indonésien publie Hang Tuah (Untuk Anak-Anak) - « Hang Tuah pour les enfants » - considérée comme la toute première bande dessinée réalisée et éditée localement en Indonésie, sous l’égide de Balai Antara, alors agence de presse nationale indonésienne jouant aussi un rôle d’éditeur.

Lieux nommés en référence à Hang Tuah vignette| Hang Tuah Jaya vignette| Mosquée Amiral Hang Tuah Jamek

Malaisie

Cinq routes en Malaisie portent le nom de Hang Tuah : Jalan Hang Tuah à Kuala Lumpur, et des rues portant le même nom à Johor, Malacca, Muar et Ipoh . Marine royale malaisienne : le nom KD Hang Tuah a été porté par deux frégates successives – l’ex-Loch-class HMS Loch Insh (F433, 1955-77) puis l’ex-Type 61 HMS Mermaid (F76, 1977-2018), aujourd’hui navire-musée. Hang Tuah Mall : mail commercial et piétonnier aménagé le long de Jalan Hang Tuah, à Melaka. Station d’échange Hang Tuah : nœud de communication entre l’Ampang/Sri Petaling LRT et le KL Monorail (codes AG9-SP9-MR4) au centre de Kuala Lumpur. Medan Hang Tuah : ancien grand food-court, aujourd’hui requalifié en « Selera Street », au niveau 4 du Sunway Putra Mall, Kuala Lumpur. Stadium Hang Tuah : stade municipal historique (ex-Stadium Kubu) de Melaka City, inauguré en 1954. Perigi Hang Tuah : puits classé monument national (1977) dans le village natal du héros, Kampung Duyong, Melaka. Hang Tuah Jaya : municipalité planifiée (smart-city) gérée par le Hang Tuah Jaya Municipal Council depuis 2010. Masjid Jamek Laksamana Hang Tuah : mosquée du XIXᵉ s. à Kampung Duyong. Hang Tuah Centre : complexe muséal et culturel consacré au héros, au sein de Perkampungan Hang Tuah (village-musée) à Kampung Duyong. Hang Tuah Bridge (Jambatan Hang Tuah) : pont piéton-route enjambant la rivière Melaka dans le centre-ville. Dewan Hang Tuah : grande salle municipale polyvalente située juste après le pont, sur Jalan Hang Tuah, Malacca.

Indonésie

Rues "Jalan Hang Tuah" : des artères portent ce nom dans la plupart des grands centres urbains indonésiens — notamment Pekanbaru, Jakarta, Batam, Tanjung Pinang, Medan, Surabaya, Palembang, Palu et Denpasar. Universitas Hang Tuah (UHT), Surabaya : université maritime fondée en 1987 par la marine indonésienne (TNI-AL) sous l’égide de la Yayasan Nala. Marine indonésienne : deux bâtiments ont porté le nom du héros : la corvette RI Hang Tuah (253) (classe Bathurst, 1949-1958) et la frégate KRI Hang Tuah (358) (classe Riga, 1963-années 1980).

Références

Liens externes

Catégorie:Personnalité politique malaisienne Catégorie:Personne dont l'existence est controversée Catégorie:Naissance en 1444 Catégorie:Date de décès non renseignée (XVe siècle) Catégorie:Date de décès non renseignée (XVIe siècle)