Cyril Edwin Mitchinson Joad, né à Durham et mort le à Londres, est un philosophe, écrivain, enseignant et animateur radio britannique.
Il accède à une certaine notoriété publique par sa participation à l’émission radiophonique BBC The Brains Trust, programme de débats diffusé durant la Seconde Guerre mondiale. Grâce à une expression particulièrement diserte et à des dispositions pédagogiques reconnues, il concourt à la diffusion vulgarisée de la philosophie auprès d’un vaste auditoire, jusqu’à s’imposer comme une figure intellectuelle largement identifiée dans l’espace public de son temps. Sa réputation connaît néanmoins une altération notable en 1948, lorsqu’il se trouve impliqué dans une affaire d’escroquerie relative à un titre de transport ferroviaire.
Biographie
Enfance et formation Cyril Edwin Mitchinson Joad naît à Durham au sein d’un foyer composé de ses seuls parents, Edwin Joad et Mary Joad, née Smith. En 1892, la nomination de son père à la fonction d’inspecteur scolaire entraîne le déplacement du ménage vers Southampton. Joad y reçoit une éducation chrétienne marquée par une discipline austère et un rigorisme de caractère quasi ascétique. Sa scolarisation débute précocement en 1896, alors qu’il est âgé de cinq ans. Il fréquente d’abord l’Oxford Preparatory School — établissement ultérieurement renommé Dragon School — où il demeure jusqu’en 1906. Il poursuit ensuite sa formation à la Blundell’s School, située à Tiverton, dans le comté du Devon, qu’il intègre jusqu’en 1910.
Balliol College En 1910, Joad est admis au Balliol College, où il perfectionne conjointement sa formation philosophique et ses dispositions dialectiques. Dès 1912, il se signale aussi bien par ses performances athlétiques que par son implication assidue au sein des débats de l’Oxford Union. Dans le même temps, il adhère à des conceptions syndicalistes et se rallie successivement au socialisme de guilde puis au courant fabien. En 1913, la lecture du New Statesman, revue récemment instituée, le met en contact avec la pensée de George Bernard Shaw ; cette découverte contribue à approfondir sa spéculation intellectuelle et constitue l’un des linéaments de son itinéraire universitaire et radiophonique ultérieur. À l’issue de son cursus au Balliol College, il obtient avec mention une First Class en Literae Humaniores — comprenant les modérations honorifiques en 1912 — puis une seconde distinction en Greats, discipline regroupant la philosophie et l’histoire de l’Antiquité, en 1914. La même année, il se voit également attribuer la bourse John Locke en philosophie de l’esprit. Cet ensemble de succès universitaires favorise par la suite son accession à la haute administration britannique.
Fonction publique Joad entre au sein de la commission du commerce en 1914, à l’issue d’une participation à une université d’été organisée par la Fabian Society. Il entend alors concourir à l’imprégnation de l’administration britannique par les principes doctrinaux du socialisme fabien. Au cours de cette période, il côtoie plusieurs figures du mouvement, parmi lesquelles Agnes Harben et son époux. Il rapporte ultérieurement avoir rencontré des militantes suffragistes en convalescence à la suite de grèves de la faim, lesquelles sont alors accueillies au sein de la « communauté du comté ». Affecté au Labour Exchanges Department de la commission du commerce — administration intégrée au Ministry of Labour lors de la réorganisation de 1916 —, il y exerce ses fonctions jusqu’à cette refonte institutionnelle. À l’orée de la Première Guerre mondiale, il manifeste un pacifisme intransigeant qui suscite de vives controverses dans un contexte marqué par l’exaltation patriotique. À l’instar de George Bernard Shaw et de Bertrand Russell, il s’expose à l’hostilité d’une partie de l’opinion, alors que se multiplient les injonctions publiques à l’enrôlement militaire.
Années 1930-1940 vignette| Joad avec les mains derrière le dos sur le Brocken en juin 1932 Dans les premières décennies de son existence, Joad manifeste une adhésion marquée aux doctrines visant au démantèlement de l’ordre capitaliste. En 1925, la Fabian Society prononce son exclusion à la suite d’un comportement jugé inconvenant lors de son université d’été ; sa réadmission n’intervient qu’en 1943. Déçu par l’orientation du Parti travailliste alors au pouvoir, il accepte, en 1931, les fonctions de directeur de la propagande au sein du New Party. Il s’en désolidarise néanmoins lorsque s’y affirment les inclinations profascistes d’Oswald Mosley, démarche à laquelle s’associe également John Strachey. Par la suite, tout en dénonçant avec constance l’idéologie nazie, il maintient son hostilité au militarisme et apporte son concours à diverses organisations pacifistes, notamment le mouvement No More War et la Peace Pledge Union.
Alors qu’il enseigne au sein de Birkbeck College, Cyril Joad occupe une position prépondérante lors du débat dit « King and Country », organisé le 9 février 1933 à l’Oxford Union. La motion, élaborée par David Graham, énonce que « cette assemblée ne combattra en aucune circonstance pour son roi et sa patrie ». Cette controverse oratoire acquiert rétrospectivement une valeur symptomatique, tant de l’état d’esprit d’une partie des étudiants oxoniens que du climat géopolitique européen du moment, Adolf Hitler ayant accédé à la chancellerie allemande dix jours auparavant. Joad intervient comme principal contradicteur en faveur de la motion, laquelle est adoptée par deux cent soixante-quinze suffrages contre cent cinquante-trois. Son allocution est alors tenue pour méthodique, solidement charpentée et particulièrement persuasive ; plusieurs observateurs y voient même le facteur déterminant de l’issue du scrutin. Sa participation à cette joute dialectique contribue à l’accréditer publiquement comme partisan d’un pacifisme intégral. Il prend également part aux activités du National Peace Council, organisme qu’il préside entre 1937 et 1938.
C. E. M. Joad s'illustre par une propension marquée à la polémique, revendiquant l'ascendant intellectuel de George Bernard Shaw et de H. G. Wells sur sa pensée. Il se montre particulièrement réfractaire aux courants doctrinaux de son temps, au premier rang desquels figurent le marxisme, le béhaviorisme et la psychanalyse. Bien qu'une certaine exégèse l'assimile volontiers à un « Mencken britannique », les biographes Kunitz et Haycraft nuancent ce parallèle en soulignant l'antagonisme qui l'oppose au polémiste américain sur la majorité des enjeux conceptuels. En matière d'esthétique, Joad professe un platonisme indéfectible qui conditionne ses jugements critiques. Il perçoit dans les compositions de Debussy une influence délétère, susceptible d'étioler l'élan vital de l'auditeur. Il dénie au jazz et au swing toute appartenance au registre musicologique, les reléguant à de simples manifestations sonores. Sa réception de la poésie contemporaine est empreinte d'une semblable sévérité : il fustige l'hermétisme de Dylan Thomas, dont il juge les allusions inaccessibles à l'entendement, et voit dans le symbolisme un expédient destiné à pallier l'inanité du propos, citant à cet égard les écrits de Denton Welch. Enfin, il déplore l'absence de hiérarchisation morale et de système axiologique dans l'œuvre de Virginia Woolf, dont la lecture suscite chez lui une forme de neurasthénie intellectuelle.
Dans son autobiographie Under the Fifth Rib, Joad affirme que l’élément cardinal de son parcours universitaire réside dans son adhésion au socialisme, orientation doctrinale qui détermine durablement sa conception du monde. Il précise toutefois que cet engagement ne procède nullement d’une simple affectation estudiantine, malgré l’impression que pourraient susciter certains épisodes antérieurement évoqués. Il reconnaît volontiers que lui-même ainsi que ses condisciples socialistes se livrent fréquemment à des spéculations ampoulées et à des formulations d’une emphase parfois inconsidérée ; il admet également qu’ils manipulent les constructions théoriques avec une ferveur intellectuelle comparable à l’avidité ludique de l’enfance. Néanmoins, il souligne que ces exercices dialectiques s’accompagnent aussi d’un authentique effort de réflexion et d’un travail de conceptualisation soutenu.
Joad s’emploie à prémunir les campagnes anglaises contre les effets de l’exploitation industrielle, de l’urbanisation linéaire diffuse, de la prolifération des lignes électriques aériennes ainsi que d’un tourisme qu’il juge délétère pour les équilibres paysagers. Par le truchement d’articles et de missives de protestation, il conteste diverses orientations économiques destinées à accroître la prospérité et le prestige du Royaume-Uni, considérant que les bénéfices immédiats de telles politiques engendrent, à longue échéance, des désordres structurels durables. Il organise fréquemment des excursions pédestres à travers les espaces ruraux et parcourt la campagne avec une conduite réputée téméraire. Joad entretient également des liens avec les premiers cercles naturistes constitués en Angleterre. Il manifeste enfin un goût prononcé pour la vénerie.
Joad mène une activité intellectuelle d’une intensité soutenue : il dispense en moyenne neuf conférences par semaine et fait paraître deux volumes chaque année. Sollicité avec assiduité comme conférencier ou président de séance lors de controverses publiques et de discussions doctrinales, il occupe une place notable dans les cénacles intellectuels de son époque. En marge de ces occupations spéculatives, il pratique plusieurs disciplines athlétiques, notamment le tennis et le hockey, et cultive divers divertissements relevant de l’exercice de l’esprit, tels que le bridge, le jeu d’échecs et le piano mécanique. Reconnu pour sa faconde et la qualité de son entretien, il réunit fréquemment autour de lui diverses figures éminentes du monde intellectuel et mondain.
Dès le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Joad manifeste une vive réprobation face à l'érosion des libertés publiques, lui qui fut, dès 1934, l'un des vice-présidents fondateurs du National Council for Civil Liberties. Paradoxalement, il sollicite avec insistance son intégration auprès du ministère de l'Information afin de concourir à l'effort national. En janvier 1940, il rejoint l'émission de débat The Brains Trust sur le BBC Home Service ; le programme rencontre une audience fulgurante, captivant plusieurs millions d'auditeurs. Fort de cette tribune, Joad récuse son pacifisme initial pour se rallier à la cause belligérante du Royaume-Uni"In May 1940...other leading pacifists, including Joad, Macaulay and A. A. Milne, made highly publicized recantations..." Martin Ceadel, Semi-Detached Idealists : the British Peace Movement and international relations, 1854-1945 Oxford: Oxford University Press, 2000. (p.406).. Toutefois, sans jamais réintégrer ses positions antérieures, il apporte son concours actif à la défense des objecteurs de conscience, publiant en 1944, sous l'égide du Central Board for Conscientious Objectors, un opuscule intitulé The Present Position of Conscientious Objection. Par la suite, il s'oppose à la pérennisation de la conscription en temps de paix, position qu'il consigne en 1947 dans la brochure The Rational Approach to Conscription.
Recherche psychique vignette| Joad avec le chercheur psychique Harry Price dans un lit prétendument hanté