vignette|Une page de la première anthologie publiée de textes haoussas Magana Hausa La documentation historique en langue haoussa rassemble tous les documents produits dans le passé au sein des sociétés de langue haoussa qui ont été conservés par écrit, soit en utilisant des caractères arabes, ce qui est désigné alors par le terme d'ajami, soit en utilisant des caractères latins.
Le document le plus ancien, connu à ce jour, contenant des mentions en est conservé à la Bibliothèque nationale de France et date de 1752 ou 1763, tandis que le premier vocabulaire en caractères latins dans cette langue a été collecté à Copenhague en 1772 et publié en Allemagne en 1792.
Ces documents historiques en langue haoussa ont pour certains été composés oralement et appartiennent aux cultures d'oralité (adabin baka) de la langue haoussa et pour d'autres aux pratiques de cultures écrites (rubutaccen adabi) liées à l'érudition islamique pratiquée dans cette région depuis plusieurs siècles. L'intérêt que cette langue a suscité chez des savants, des philologues et des linguistes européens et africains, dès la fin du , en fait la langue africaine la mieux documentée au siècle suivant, d'où la conservation d'une abondantes de documentations historiques dans cette langue. Culture orale et écrite en langue haoussa Le haoussa est une langue tchadique ayant au début du près de 94,5 millions de locuteurs, principalement au Nigéria et au Niger, mais également au Cameroun, Soudan, Tchad, Bénin, Ghana, Togo, Centrafrique, Gabon et au Burkina Faso..
Dans les sociétés haoussaphones, la langue joue un rôle clé dans les pratiques quotidiennes et dans ce cadre sont produits de nombreux textes oraux, selon l'expression de l'anthropologue . Ceux-ci sont ensuite conservés par des pratiques de mémorisation désignées par le terme de culture orale. Les activités ordinaires et journalières sont rythmées par des chants, des récits, des proverbes et des jeux de langue, autant de formes d'oralité qui sont mémorisées et participent à la définition et à la circulation d'une culture orale haoussa partagée par toutes les couches de la société. Cette oralité comporte plusieurs genres littéraires formalisés, dont certains sont versifiés, à l'instar de la poésie ou chant (waka), de l'éloge (kirari), des proverbes (karin magana) et d'autres formes de prose, comme les contes (tatsuniyoyi) et les chroniques historiques (labaru).
vignette|Lettre autographe d'al-Hajj Ahmadu en ajami haoussa, conservée dans les archives personnelles de Rudolf Prietze, à la Bibliothèque d'État de Hambourg. La langue haoussa est aussi l'objet de pratiques de culture écrite. Aux , bien que l'arabe soit la langue d'écriture privilégiée, des lettrés du Sahel central écrivent aussi parfois en , à la fois des documents pragmatiques, comme des lettres, des listes ou des livres de compte, mais également des textes religieux — exégèse coranique (tawhid), poésie (wa'azi), traditions (hadith) ou biographies (sira) du Prophète, chroniques relatives au jihad d'Usman dan Fodio.. Ces genres sont investis par une élite musulmane savante, des oulémas, appelés en haoussa mallamai (sg. mallam), qui se forment et enseignent dans les principaux centres d'érudition de l'espace haoussaphone des : Kano, Katsina, Zaria, Zinder et plus tard Lokoja, Bida et Bauchi..
Dans les pratiques littéraires et culturelles haoussa, il n'y a pas de division claire entre des genres spécifiquement écrits et d'autres qui seraient spécifiquement oraux, les genres circulant de l'oral à l'écrit à la fois dans la pratique littéraire et dans les médias de communication. Si une poésie peut être conservée à l'écrit sous forme manuscrite, elle a originellement été composée pour être déclamée, et pourra n'avoir été mise par écrit que pour servir de support à la mémoire de l'orateur.. Graham Furniss, spécialiste de la littérature haoussa, a montré qu'un chant peut incorporer des proverbes et un conte peut inclure des passages de , les genres ne sont pas figés mais adaptés selon le public, le contexte et la nature du message à transmettre. De même, selon la langue et le médium utilisés, le sens du message peut considérablement changer : Dans ce contexte, un même individu raconte différemment la même histoire selon la langue qu’il utilise, un lettré musulman écrit en arabe selon la rhétorique islamique en questionnant la licéité d’une action ou d’une pratique, et en ajami haoussa sur le mode de l’épopée, souvent avec humour. Les produits de cette culture n'ont cependant pas été conservés de manière égale et une distinction fondamentale existe, non pas tant entre la culture orale et écrite, qu'entre la culture populaire et la culture savante, formalisée dans la tradition islamique. Ainsi, dans l'ensemble des collections de manuscrits conservés à ce jour dans la région, on ne trouve pas trace des pratiques de l'oralité quotidienne. Les textes conservés en priorité sont ceux qui traitent de savoirs prestigieux, exégèse coranique, grammaire, jurisprudence, qui sont le plus souvent écrits en arabe. Cette inégalité de conservation induit des biais documentaires qui influencent directement la compréhension de l'histoire de ces sociétés : ainsi l'histoire du sultanat de Sokoto ne nous est parvenue que par des corpus majoritairement de langue arabe, produits par des élites urbaines, lettrées et majoritairement masculines..
Documentations les plus anciennes conservées vignette|Un écrit en ajami haoussa, découvert par Nikolay Dobronravin dans un manuscrit du Maqāmāt al-Ḥarīrī conservé par la BNF, à Paris. Le colophon du manuscrit est daté de 1752 ou de 1763. Très peu de documents en datant d'avant la fin du ont été identifiés ou conservés. Le plus ancien document connu à ce jour a été retrouvé en 2019 par le philologue russe Nikolay Dobronravin dans les collections de la Bibliothèque nationale de France, dans un manuscrit du , possiblement copié en 1166 de l'hégire (1752 de l'ère chrétienne), ou 1177 de l'hégire (1763 de l'ère chrétienne), selon les différentes manières de lire le colophon..
Les premiers éléments en haoussa conservés en caractère latin ont été recueillis à Copenhague en 1772. À l'été 1772, une ambassade venue de la régence de Tripoli et dirigée par le diplomate et homme d’État tripolitain Abd-al-Rahman Aga arrive au Danemark et le voyageur et savant Carsten Niebhur est sollicité pour soutenir l'interprète officiel, , qui ne maîtrise pas suffisamment l'arabe. Carsten Niebhur et Abd-al-Rahman Aga nouent une collaboration intellectuelle qui aboutit à la publication d'une série d'article dont l'un contient la première liste de vocabulaire haoussa jamais transcrite en caractère latin. centré|vignette|Premier vocabulaire haoussa en caractère latin publié en Europe en 1792
Évolution des pratiques avec le jihad d'Ousman dan Fodio
Après le jihad d'Ousman dan Fodio et l'établissement du sultanat de Sokoto en 1804, le haoussa devient la langue principale du sultanat, non seulement de la région du nord Nigéria et du sud Niger, mais de l'ensemble des communautés ouest-africaines des grandes villes du commerce transsaharien comme Ghadamès, Tripoli et Tunis. L'établissement du sultanat de Sokoto et la prise de pouvoir par une élite savante réformiste, appartenant à la confrérie soufie de la Qadiriyya, marquent un tournant dans les formes d'expressions savantes de langue haoussa. Le jihad d'Ousman Dan Fodio porte une ambition réformatrice et ses soutiens s'engagent dans une activité missionnaire., notamment dans les langues de la région pour toucher le plus grand nombre, à la fois en fulfude (la langue peule) et en haoussa. La poésie religieuse devient l'un des outils du jihad, car elle est vue comme un moyen particulièrement efficace de toucher les consciences. Comme le décrit le frère d'Ousman dan Fodio, Abdullahi dan Fodio, dans sa description du jihad : Alors nous nous sommes soulevés avec le Sheikh Ousman dan Fodio, l'aidant dans sa mission pour la religion. Il a voyagé pour ce but d'Est en Ouest, appelant les populations vers la religion de Dieu par ses prêches et ses Qasidas en ajami [haoussa et fulfulde] et détruisant les coutumes contraires à la loi musulmane. Les enfants d'Ousman dan Fodio, en particulier ses fils Isa, al-Hasan et Mohammed Bello, ainsi que sa fille Asma, connue sous le nom de Naana Asmaa’u, ont encore davantage mis en avant l'usage de la langue haoussa. Isa a rédigé, en haoussa, une hagiographie en l'honneur de son père., et traduit les poèmes de ce dernier depuis l'arabe et le fulfude. Naana Asmaa’u a quant à elle composé en haoussa des poèmes, des élégies pour ses proches, des prières au Prophète, et une Chanson de l'errance, le Wakar gewaye, récit versifié racontant la vie de son père et des différentes campagnes menées au cours du jihad..
Dans une controverse qui les opposent, les linguistes Nikolay Dobronravine et John Edward Philips débattent de l'ampleur des pratiques de cultures écrites en dans le Sahel du . Nikolay Dobronravine rappelle qu'en dépit de l'importance prise par le haoussa dans les échanges oraux dans le sultanat de Sokoto et au delà, l'écriture en ajami haoussa est restée très minoritaire au sein des cercles lettrés du sultanat.. La poésie était davantage écrite en arabe et en fulfude et Dobronravine fait l'hypothèse que le renforcement du haoussa comme lingua franca aurait pu pousser les lettrés à écrire davantage en fulfude, afin de préserver cette langue.
L'arrivée au pouvoir d'une élite défendant une pratique orthodoxe de l'islam est parfois entrée en conflit avec des formes préexistantes de l'oralité haoussa. Ainsi les pratiques de louanges, kirari et le roko, ont été critiquées par les jihadistes de Sokoto qui dénonçaient les louanges adressées à des laïcs et les sujets profanes abordés dans ces compositions.. Dans le sultanat de Sokoto, les performances publiques des femmes sont devenues de plus en plus rares, les pratiques de séclusion féminine au sein des maisons étant encouragées par le jihad.. La relégation des femmes dans la sphère privée ne les a pas empêchées de continuer à transmettre des corpus oraux profanes, proverbes, contes et chansons, mais cette transmission s'est faite surtout aux enfants ou aux autres femmes. En dehors du sultanat de Sokoto, des formes de performances publiques féminines ont continué à exister, notamment à Maradi et dans le Bornou..
Parmi les documentations manuscrites produites au en ajami haoussa et conservées dans les bibliothèques du Sahel, les formes oralisées de la culture populaire haoussa n'apparaissent donc pas. L'arabe est resté la langue des échanges diplomatiques et religieux, mais aussi la langue d'écriture de l'histoire. Il n'y a ainsi, au , que très peu de textes historiographiques rédigés en ajami haoussa de l'initiative de lettrés musulmans, car le haoussa n'était pas considéré comme une langue propre à transmettre ce type d'information. Pourtant, des récits historiques ont bel et bien été consignés à cette époque, de même que de très nombreuses pièces du répertoire oral haoussa, mais ils l'ont été à la demande d'Européens, d'abord missionnaires et linguistes puis officiers coloniaux, qui s'intéressaient à l'étude de la langue haoussa.
Les collectes linguistiques « afropéennes »