Les désignent un ensemble de lieux, officiels ou clandestins, dans lesquels sont retenus des migrants, des demandeurs d’asile et des réfugiés en transit vers l’Europe.
Souvent surpeuplés et placés sous le contrôle d’acteurs étatiques ou de milices armées, ces centres font régulièrement l’objet de dénonciations de la part d’organisations internationales, en raison des graves violations des droits humains qui y sont perpétrées : torture, travail forcé, violences sexuelles, extorsion, exécutions extrajudiciaires, et traite des êtres humains.
Selon plusieurs observateurs et organisations internationales, les partenariats établis entre l'Union européenne, et les autorités libyennes pour lutter contre l'immigration clandestine, ont indirectement favorisé l'émergence et le développement de ce système de détention.
En dépit alertes constantes de l'ONU, de l'OIM et du HCR, les conditions de vie dans ces centres demeurent largement inhumaines.
Contexte
La Libye, pays de destination et de transit pour les migrants africains La Libye, riche en ressources, notamment pétrolières, avec l’un des PIB par habitant les plus élevés du continent et une faible densité de population, constitue dans les années 1990 une destination attractive pour les migrants venus d'Afrique subsaharienne. L’immigration y est alors relativement aisée pour les ressortissants du Maghreb, du Machrek et d'Afrique subsaharienne puisque ceux-ci n'ont pas besoin de visa pour y entrer. On estime qu'environ 1,5 million de migrants se trouvent en Libye dans les années 2000.
Au cours de la même décennie, le pays devient également un point de transit majeur vers l’Europe via la route méditerranéenne centrale. La révolution libyenne de 2011, le chaos politique qui s'ensuit et l'explosion des flux migratoires au départ d'Afrique à partir de 2013 voient le pays devenir par la suite le principal point de départ des migrants vers les côtes italiennes.
En 2024, les autorités libyennes affirment que 2,5 millions de migrants - dont à seraient en situation irrégulière - se trouvent sur son sol, alors que le pays compte 7 millions d'habitants. L'ONU, de son côté, estime le nombre de migrants à plus de personnes. Cette même année, franchissent la Méditerranée depuis les rivages d'Afrique du Nord.
Sous Kadhafi, une évolution de la politique migratoire vers la répression vignette|Visite de Mouammar Kadhafi à la Commission européenne en . Dans les mois suivants, l'Italie, l'Union européenne et la Libye se rapprochent pour coordonner leur lutte contre l'immigration clandestine à destination de l'Europe. La position des autorités libyennes à l'égard de l'immigration évolue à partir des années 1990, passant d'une forme d'ouverture relative vers une politique de plus en plus répressive, notamment dans le cadre d'une coopération croissante avec l'Union européenne (UE).
Durant les années 1990, la Lybie encourage l'immigration de travail en provenance d'Afrique subsaharienne dans le prolongement de la politique panafricaine de Mouammar Kadhafi. La création en 1998 de la Communauté des États sahélo-sahariens, qui instaure une liberté de circulation des personnes entre États membres, facilite notamment les flux migratoires à destination de Libye.
Pour autant, cette politique demeure sélective. L'immigration clandestine, ainsi que celle en provenance de certains pays comme le Soudan et la Palestine, fait l'objet d'expulsions massives et de mesures répressives au cours de la période. Le droit libyen érige en infractions pénales l'entrée et le séjour irréguliers dans le pays, passibles notamment de peines d'emprisonnement.
Par ailleurs, la Libye persiste à ne pas ratifier la Convention relative au statut des réfugiés de 1951, ce qui l’exonère notamment du principe de non-refoulement et de la reconnaissance légale du statut de réfugié.
À partir des années 2000, la Libye adopte une politique de fermeté à l'égard des flux migratoires réguliers, et instaure notamment en 2004 un quota annuel de . Ce tournant intervient au moment où la Libye, longtemps mise au ban de la scène internationale, amorce un rapprochement avec l'UE. Celle-ci cherche alors, selon certains observateurs, à la gestion des réfugiés aux pays de transit ou de départ comme le Maroc, l'Algérie, la Mauritanie et la Libye.
En 2004, le Président du conseil des ministres italien, Silvio Berlusconi, se rend en Libye pour rencontrer Mouammar Kadhafi dans l'objectif de freiner l'arrivée d'immigrés clandestins en Italie. Ces accords donnent lieu à la fourniture par l'UE d'équipements et de financements destinés à aider la Libye à contrôler ses frontières.
Ce changement politique se concrétise par plusieurs mesures de lutte contre l’immigration, qu’elle soit régulière ou irrégulière. Selon les données officielles reprises par Human Rights Watch, plus de migrants sont rapatriés dans leurs pays d'origine entre 2003 et 2005. En , la Libye rétablit l'obligation de détenir un visa d'entrée pour tous les étrangers, sans exception.
Historique
Premiers camps de détention sous Mouammar Kadhafi (années 2000) vignette|Photographie d'une prison secrète libyenne prise le . Les premiers centres de détention de migrants en Libye remontent à l'année 2000. Appelés en anglais holding centers, ils ont pour objectif déclaré d'empêcher les migrants présents en Libye de poursuivre leur route vers l'Europe et de les retenir en attente de leur expulsion vers leurs pays d'origine.
Leur nombre et leur localisation ne font pas l'objet d'un recensement public. Les ONG et institutions mondiales ont accès à certains de ces centres, quoique difficilement. D'autres sites leur sont connus, notamment via des témoignages de migrants y ayant été détenus.
En , Human Rights Watch recense plusieurs centres de détention à Koufra, dans le sud-est de la Libye, à Tripoli, à Towisha, à proximité de l'aéroport de Tripoli, et dans le nord-ouest du pays sur la côte où se trouvent notamment les centres de Zaouïa (Al-Zawiyah), de Misrata, de Zouara, de Zliten, de Sabratha et de Ganfuda à Benghazi. L'ONG signale également l'existence à Koufra de centres clandestins tenus par des réseaux criminels de passeurs, parfois avec la complicité des autorités.
Ces centres de détention voient leur importance croître avec le développement des flux migratoires dans les années 2000, alors que la Libye devient l'un des principaux points de départ vers l'Europe. Parallèlement, la Libye se rapproche de l'Union européenne et de l'Italie. Les deux pays signent en un traité renforçant leur coopération en matière de lutte contre l'immigration clandestine, notamment en mer. Les centres de détention libyens accueillent les migrants interceptés en mer par les garde-côtes libyens.
Premières alertes des ONG (à partir de 2006) Au cours des années 2000, plusieurs ONG cherchent à alerter l'opinion publique internationale sur la situation des migrants détenus dans ces centres dans l'attente de leur expulsion.
Dès 2006, l'ONG Human Rights Watch dénonce la surpopulation carcérale, les mauvais traitements et les violences physiques infligées aux détenus, ainsi que l'impossibilité pour eux de consulter un avocat. En 2008, l'ONG Amnesty International évoque le centre de Zaouïa, où se trouvent détenus 500 migrants érythréens dans le pays, victimes de torture et de mauvais traitements. En 2009, l'ONG visite un centre de détention à Misrata, où sont retenues dans des conditions déplorables 600 à 700 personnes.
En 2010, Amnesty International alerte à nouveau sur les conditions de détention illimitée que risquent les réfugiés dans le pays, dans un contexte marqué cette année-là par la fin des activités du Haut commissariat aux réfugiés en Libye sur ordre des autorités.
Après 2011 : création d'un système officieux de détention et augmentation des flux migratoires Après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, les prisons, les centres de détention des migrants et le contrôle des routes de migrations tombent aux mains de milices et de groupes armées. Ces deniers utilisent certains centres pour y détenir des Africains noirs de peau et des migrants originaires d'Afrique subsaharienne, accusés d'avoir soutenu la dictature.
En , l'ONG Human Rights Watch rapporte avoir visité 20 centres de détention à Tripoli, supervisés par des milices agissant sous l'autorité du Conseil national de transition libyen. Ces centres accueillent des migrants ainsi que des personnes soupçonnées d'avoir soutenu le régime de Mouammar Kadhafi. L'ONG fait état de mauvais traitements, de cas de torture et de travail forcé.
La guerre et l'effondrement du régime favorisent temporairement les flux migratoires en transit par la Libye. Outre les réfugiés libyens fuyant les conflits, se trouvent de nombreux migrants. Dans ce contexte, les réseaux de passeurs se développent rapidement, profitant de l’instabilité et de l’absence de contrôle centralisé.
Un service ministériel rattaché au ministre de l'Intérieur, la Direction générale de lutte contre la migration illégale (DCIM), est créé en 2012. Sa mission consiste notamment pour mission de superviser les conditions de détention et intégrer les centres de détention indépendants au système étatique.
Intensification des flux migratoires en Libye à partir de 2013 vignette|Le zoo de Tripoli, fermé après la révolution libyenne de 2011, est transformé en centre de détention pour migrants à partir de 2013 À partir du premier semestre 2013, le nombre d'arrivées de migrants en Libye, ainsi que celui du nombre de départs en direction de l'Europe s'intensifient. Selon l'agence Frontex, débarquent sur les côtes italiennes entre janvier et , contre environ sur l'ensemble de l'année 2012.
Les migrants interceptés en mer ou interpellés dans le pays sont placés dans des centres de détention, rapidement saturés. Face à l’afflux, d’autres centres sont ouverts dans divers bâtiments publics - notamment des écoles réaffectées en prisons - et confiés à la garde de groupes armés, souvent en lien avec des réseaux de passeurs.
En , la mission d'appui des Nations unies en Lybie publie un rapport sur les conditions de détention dans 30 centres répartis dans tout le pays. La torture y est décrite comme généralisée, et aurait causé la mort d'au moins 27 personnes.
À Tripoli, un centre est installé dans l’enceinte de l’ancien zoo, fermé depuis la révolution de 2011. En 2013, ce site est contrôlé par une milice affiliée au ministère de l’Intérieur. En 2015, il accueille plus de 800 migrants en attente de traversée vers l’Europe, dans des conditions qualifiées de critiques. En 2025, un lieu de sépulture contenant les corps de plusieurs migrants y aurait été découvert, selon l’ONU.
En 2015, 17 centres de détention officiels seraient actifs en Libye. Un centre géré par le Gouvernement d’union nationale à Tripoli compterait à lui seul plus de détenus. Parallèlement, l’Organisation mondiale contre la torture indique avoir connaissance d’une vingtaine de centres officieux.
En 2016, l'ONG Amnesty International rapporte qu'au moins migrants ont été interceptés en mer par les garde-côtes libyens entre le 22 et le avant d'être placés dans des centres de détention.
Toujours en 2016, cinq centres de détention sont fermés dans le pays
Accord avec l'Union européenne et visibilité croissante des centres à l'international (après 2017) Le , la Libye et l'Italie signent un accord bilatéral sur les migrations soutenu par l'Union européenne, qui se traduit par un renforcement des capacités des garde-côtes libyens pour intercepter les embarcations de migrants en mer. De fait, les migrants interceptés en mer - y compris à proximité des côtes européennes - sont ramenés en Libye, où ils sont placés en détention. L'année suivante, en , l'Italie transfère la responsabilité des missions de sauvetage en mer aux garde-côtes libyens, afin de limiter l'arrivée des migrants sur le sol européen.