Le Nanfang caomu zhuang, 南方草木狀 Plantes et arbres du Sud (c. 304), attribué à Ji Han (嵇含, 263-307), un érudit et botaniste de la dynastie Jin, est une flore décrivant les plantes du Lǐngnán 嶺南de Nanyue 南越 et Jiaozhi 交趾, de l’actuelle Chine du Sud et du nord du Vietnam. Il comporte 3 juan (rouleaux, chapitres).
Le Nanfang caomu zhuang est le plus ancien ouvrage existant dans toutes les langues sur la botanique tropicale. Le livre contient les premières descriptions de plusieurs plantes économiques, par exemple le jasmin et le poivrier noir, ainsi que les premières descriptions de certaines techniques agricoles telles que la lutte biologique (en utilisant des fourmis tisserandes pour protéger les cultures d’orangers) et de la culture de légumes dans des jardins flottants (des siècles avant le premier chinampa mésoaméricain enregistré).
Après la version manuscrite, l’ouvrage fut imprimé une première fois en 1273, durant la dynastie Song (960-1279), ce qui permit de révéler sa valeur. Il fut cité par de nombreux auteurs aussi bien en littérature, que dans les domaines techniques de l’horticulture, de l'agriculture, et de la phytothérapie (materia medica). Il comporte selon les versions, entre 80 et 100 entrées qui décrivent l’aspect, l’aire de répartition, les usages médicinaux, alimentaires ou artisanaux des plantes herbacées et des arbres tropicaux.
À partir du , Hirth et Emil Bretschneider, et beaucoup de sinologues, botanistes et historiens occidentaux l'étudièrent.
Cependant la controverse qui se poursuit depuis plus d’un siècle sur l’authenticité du texte du Nanfang caomu zhuang de 304, vient jeter le voile du doute sur le caractère précurseur de l’œuvre. Un symposium international s’est tenu sur le sujet sans trancher. Pour une majorité d’experts, il semble bien qu’il existe un noyau central écrit en 304 par Ji Han et des notices suspectes postérieures. Mais aucune publication critique de l’œuvre n’a été faite à ce jour en .
Ji Han Ji Han, l’auteur de Nanfang caomu zhuang, était un lettré et un fonctionnaire originaire du Sud de la Chine, passionné par l’étude des ressources naturelles de sa région d’origine, encore peu décrites à l’époque par rapport à ce qui se faisait plus au Nord de l'empire.
Ji Han est né en 263 dans le Zhixian 銍縣, dans l’actuelle province de l’Anhui, et est mort assassiné en 307. Son prénom socialzi 字 était Jun Dao, 君道, , son nom-de-plume Boqiuzi, 亳丘子, (près de la capitale Luoyang). Il servit plusieurs princes en tant qu’érudit-administrateur.
La source principale d'informations sur sa biographie se trouve dans , Jinshu 晉書. Il était le petit fils du poète musicien, Ji Kang 嵇康 (223-262) qui était un des Sept Sages de la forêt de bambous.
En 300, pendant la Guerre des huit princes, Ji Han était commandant militaire sous le futur empereur Jin Huai (r. 307-313), dont l'armée subit une défaite à Dangyin (蒋音), au cours de laquelle Ji Shao l'oncle de Ji Han fut tué alors qu'il protégeait l'empereur. Ji Han fut nommé préfet du xian de Xiangcheng (au Henan), en 304, mais après la conquête de la ville, il dut fuir vers le sud, à Xiangyang (aujourd'hui dans le Hubei), et, sur recommandation du fonctionnaire Liu Hong (dynastie Jin), il fut nommé gouverneur du Guangdong en 306. Cependant, avant de pouvoir partir, Ji Han fut assassiné à Xiangyang en 307, après la mort de Liu Hong. Lorsque Ji Han fut nommé gouverneur, il nomma son ami Ge Hong, 葛洪, alchimiste et auteur du « Shenxian Zhuan » et du « Baopuzi », comme aide de camp. Ge Hong se rendit au Guangdong avant Ji Han et y resta plusieurs années, probablement par intérêt pour les plantes exotiques et les minéraux inhabituels du Sud.
Joseph Needham considère que Ji Han, est un des plus grands botaniste chinois.
En plus de son intérêt pour les plantes tropicales, Ji Han était un poète prolifique, en particulier de fu 賦, poèmes en prose faites de phrases parallèles. Alors que la plupart de ses œuvres en dix volumes ont été perdues, des textes ultérieurs citent les préfaces des essais poétiques de Ji Han sur l’hémérocalle, l’hibiscus, l’arbre Platycarya, les arbres à feuilles persistantes et le melon doux. Ji Han a également écrit un poème sur le mélange à la mode, de , hánshísǎn 寒食散 de minéraux et de plantes médicinales, qui dit-il .
Contenu
Dans le prologue, Ji Han indique ce qui l’a motivé à écrire ce livre :
(Nanfang caomu zhuang, texte chinois).
Bien que le Nánfāng cǎomù zhuàng ne comporte pas dans son titre le terme bencao 本草, « pharmacopée », il sera considéré, par les lettrés comme par les historiens modernes, comme un texte précoce et important dans l’Histoire des pharmacopées chinoises, bien qu’il n’appartienne pas formellement à une bencao canonique. L’ouvrage décrit de nombreuses plantes à usage médicinal, alimentaire ou artisanal, ce qui reste dans le domaine des bencao classiques.
Le Nanfang caomu zhuang est composé de trois chapitres, avec un total de 80 entrées botaniques (pour la version du Chinese Text Project《南方草木狀》). Le premier chapitre, intitulé cǎolèi 草類 « herbes », décrit 29 plantes herbacées, le second, mùlèi 木類 « arbres », donne 28 arbres de forêt, et le troisième, guǒlèi 果類 « fruits », 17 arbres fruitiers, et zhúlèi 竹類 « bambous », 6 espèces de bambous.
Le titre Nanfang caomu zhuang / zhi (« Registre des plantes et des arbres du Sud ») de Ji Han est parfois confondu avec le Nanfang caowu zhuang 南方草物狀, « Registre des plantes et des produits du Sud » (vers le IIIe-IVe siècle), qui a été écrit par une personne moins connue, portant le nom de Xu Zhong 徐衷 ou Xu Biao 徐表. Le Nanfang caowu zhi n’a jamais été une flore, car il comprenait des animaux marins et toutes sortes de produits naturels.
Notice sur le bananier, gānjiāo 甘蕉
JI Han commence par une description remarquable d’une plante méridionale : le bananier, que les habitants du Sud appellent gānjiāo 甘蕉.
(Nanfang caomu zhuang, juan supérieur, cf. wiki anglais Nanfang caomu zhuang, traduction de Li Huilin).
À l’époque de Ji Han, la première pharmacopée qui servira de modèle pour les siècles suivants, la Shennong bencao jing 神农本草经 (s) existait déjà. Mais cette pharmacopée comme les suivantes jusqu’au , ne comportait pas vraiment de description botanique des plantes. C’est seulement en 1061 que dans son ouvrage Tu jing bencao 图经本草, le , le savant polymathe, Su Song 蘇頌 (1020-1101), a marqué une avancée significative en termes de précisions en donnant de bonnes descriptions botaniques des plantes médicinales, accompagnées d’illustrations des racines, tiges, feuilles, fleurs et fruits.
En 304, Ji Han est un précurseur qui adopte une démarche remarquable par sa précision descriptive. Il observe avec attention les plantes du sud de la Chine, les décrit selon leur morphologie, leur mode de croissance, leur reproduction, leur goût et leurs usages, qu’ils soient alimentaires, médicinaux ou artisanaux. Cette posture d’observation directe — exceptionnelle dans la littérature chinoise ancienne — fait de Ji Han une figure pionnière du naturalisme descriptif. Toutefois, son approche n’a pas été poursuivie ni systématisée dans la tradition ultérieure. Son œuvre a été lue comme une source précieuse sur les produits méridionaux, mais non comme un modèle méthodologique.
Mais tant qu'une édition critique de l'œuvre n'a pas été publiée, avec pour chaque notice des notes indiquant si elle fait partie du noyau originel de 304 de Ji Han ou bien si c'est une introduction postérieure, il faut rester prudent sur le jugement de précocité.
Ji Han poursuit en décrivant trois variétés de bananes:
(Nanfang caomu zhuang, juan supérieur)
Le nom chinois gānjiāo 甘蕉 est utilisé de manière générique pour désigner les bananiers à fruits comestibles (de désert ou à cuire) — des hybrides entre Musa acuminata (génome A) et Musa balbisiana (génome B), connus sous le code génomique AAB (Soie), AAA (Cavendish) ou ABB (Pisang Awak) selon le cas. Il ne s'agit donc pas d’une espèce botanique unique, mais d’un groupe domestiqué noté Musa × paradisiaca, de cultivars triploïde de bananiers. La plupart des bananes (dessert) et plantains cultivés sont des cultivars de cet hybride.
La suite de la notice se poursuit par une note pratique sur les fibres végétales de la banane ganjiao.
Needham et ses collaborateurs disent que la banane a été principalement cultivée pour ses fibres textiles, ce qui expliquerait l’origine du nom 蕉, se décomposant en jiāo 焦 signifiant et en radical de plante (艸), allusion à la technique d'extraction des fibres.
Notice sur zhujin 朱槿, Hibiscus x rosa-sinensis
Ji Han donne une description de la fleur d’hibiscus rouge emblématique des tropiques
(Traduction de ChatGPT4).
À une époque où la culture savante classique valorisait les systèmes cosmologiques et analogiques plus que l’observation empirique, Ji Han offre une description botanique précise sur la morphologie, sur la taille de l’arbuste, sur la fleur (à 5 pétales et colonne staminale), sur la période de floraison, sur la multiplication par bouture, sur l’aire de distribution. Il annonce l'approche naturaliste de Su Song puis de Li Shizhen. Mais Il sera lu comme source d'information sur les produits du Sud et pas comme un modèle méthodologique de travail.
Notice sur la fabrication du vin de céréale avec un inoculum fermentaire végétal
Ji Han donne la première description connue sur la fabrication de vin de riz avec un ferment végétal cǎoqūjiu 草麴酒 assurant une double fermentation.
(Nanfang caomu zhuang, traduction basée sur Li Huilin).
Le vin de céréale (appelé huangjiu 黄酒 en Chine et saké au Japon) par son mode de production s’apparente à la bière. Il est obtenu par une double action d’enzymes amylolytiques (saccharification : amidon → sucre) et d’enzymes glycolitiques lévuriennes (fermentation alcoolique : glucose → éthanol). Mais par son mode de consommation et ses caractéristiques organoleptiques, il s’apparente au vin. Les premiers sinologues occidentaux ont pris l'habitude de traduire jiu 酒 dans les textes classiques par « vin »Cette tradition remonte aux premiers sinologues traducteurs des Classiques chinois comme Legge (1871), Couvreur (1896), Philastre (1885), Waley (1937) ou Karlgren (1950). et cet usage se poursuit aujourd'hui.
Dans la fabrication du vin de céréale chinois, les deux processus sont quasi simultanés alors que dans la fabrication de la bière élaborée en Europe du Nord, ils sont séquentiels.
Notice sur le liseron d’eau, wèngcài 蕹菜
La notice du Nanfang caomu zhuang sur le wèngcài 蕹菜, Ipomoea aquatica, le liseron d’eau, est la première mention historique à la fois de ce légume et de jardins flottants. Le liseron d’eau chinois est une plante tropicale semi-aquatique cultivée, soit dans l’eau, soit sur un sol humide, comme légume pour ses pousses et ses feuilles tendres. Dans le sud de la Chine, c’est un légume très commun et populaire qui s’échappe souvent des cultures
(Nanfang caomu zhuang, traduction de Li).
Li Huilin reconnait dans cette notice une description des jardins flottants des siècles avant le premier chinampa mésoaméricain enregistré.
Controverse sur l’authenticité du Nanfang caomu zhuang
Les controverses académiques sur l’authenticité du Nanfang caomu zhuang de Ji Han se poursuivent depuis plus d’un siècle.
Pour certains comme Ma Tai-Loi (1978), le Nanfang caomu zhuang est sans équivoque un faux, compilé entre 1108, l’année de la première publication du Zheng lei bencao, et 1194, l’année de la mort de You Mou.