Pénitents et francs-maçons de l'ancienne Provence est un livre de l'historien Maurice Agulhon paru en 1968.

Ce livre, dont une première édition paraît en 1966, est la thèse de troisième cycle de Maurice Agulhon, alors maître-assistant à la faculté des lettres d'Aix-en-Provence. L'auteur, constatant une sociabilité intense dans le département du Var dans la première moitié du , champ géographique et chronologique de sa thèse d'État en préparation, cherche à en comprendre les origines en remontant à l'Ancien Régime, dans le même territoire.

Pour étudier la sociabilité, l'auteur recherche les différentes formes d'associations repérables dans les sources. Son exposé est divisé en trois parties. La première décrit les confréries, et en particulier les confréries de pénitents parce qu'elles sont nombreuses et parce que l'adhésion y est volontaire. L'auteur dépeint la diversité des confréries et leur évolution vers une laïcisation. La deuxième partie porte sur le développement des loges maçonniques dans la seconde moitié du . Elle établit que les élites sociales, les nobles et les riches bourgeois, délaissent les confréries pour adhérer à cette nouvelle forme de sociabilité. La troisième partie étudie les sociétés populaires de l'époque révolutionnaire, qui bien souvent prennent la suite des confréries.

Ainsi, Maurice Agulhon démontre que, si la structure et les buts des associations évoluent, passant du religieux au philosophique puis au politique, la sociabilité, pratique culturelle de rassemblement des individus, perdure. Il caractérise de cette manière une sociabilité méridionale.

Le livre reçoit un accueil très favorable, matérialisé par de nombreux comptes rendus pour chacune des éditions. Novateur par ses méthodes et son sujet, il se situe au carrefour de plusieurs domaines historiques, montrant la possibilité d'écrire une histoire sociale et culturelle du religieux et du politique. Il met au premier plan la notion de sociabilité, dont Maurice Agulhon, qui poursuit par deux ouvrages son étude de ce phénomène dans la première moitié du , passe pour « l'inventeur ». Ce concept de sociabilité connaît un grand succès, il est repris et adapté à d'autres cadres géographiques et à d'autres périodes.

Présentation Une thèse de troisième cycle vignette|alt=Deux pages de titre de livres|La première édition, sous le titre La Sociabilité méridionale. Ce livre est d'abord édité en 1966 sous le titre La Sociabilité méridionale : Confréries et associations dans la vie collective en Provence orientale à la fin du siècle . Il s'agit de la thèse de troisième cycle de l'auteur, rédigée sous la direction de Pierre Guiral et soutenue à la faculté des lettres d'Aix-en-Provence en 1966.

Ancien élève de l'École normale supérieure, Maurice Agulhon, après l'agrégation d'histoire, a été nommé professeur à Toulon puis à Marseille, avant de devenir attaché de recherches au CNRS grâce à l'intervention de son directeur de thèse pour sa thèse d'État, Ernest Labrousse. Il est ensuite maître-assistant à la faculté des lettres d'Aix-en-Provence. Les recherches qu'il mène pour sa thèse d'État sur la société à Toulon et dans le Var dans la première moitié du l'amènent à remonter plus haut, avant la Révolution française.

La première édition, de faible qualité, ronéotypée et au tirage limité à quelques centaines d'exemplaires , s'épuise vite et Maurice Agulhon fait rééditer son livre à Paris en 1968, grâce à l'aide de François Furet et de Denis Richet, dans la collection qu'ils dirigent tous deux chez Fayard (), sous un nouveau titre, Pénitents et francs-maçons dans l'ancienne Provence : Essai sur la sociabilité méridionale.

Sociabilité Dans cet ouvrage, Maurice Agulhon étudie les formes de la sociabilité dans le futur département du Var au . Il emprunte à l'historien et folkloriste provençal Fernand Benoit le concept de sociabilité, , , , et .. Comme il le reconnaît lui-même plus tard, il n'a alors pas lu les travaux du sociologue Georg Simmel à ce propos.

La sociabilité telle que l'entend Maurice Agulhon dans ce livre est explicitement liée à la vie associative. Il cherche ainsi à mettre en évidence les groupements au sein desquels les individus se lient d'amitié, se distraient et s'entraident au . Il étudie tous les groupements qui existent, les organisations qui dépendent des villes, le guet, les organisations de jeunesse, les auberges Il relève que ces groupements sont d'abord fondés par les élites sociales avant d'être investis par les classes populaires, ce qui amène nobles et bourgeois à en fonder d'autres, distincts.

Il s'est orienté vers ce sujet parce qu'il a constaté lors de ses recherches pour sa thèse d'État qu'au le Var connaissait d'une vie associative intense, qui inquiétait les préfets. Il pense que cette sociabilité était un terreau favorable au développement de la démocratie républicaine. Il cherche donc à en comprendre l'origine en s'intéressant à la période précédente. Il s'agit de vérifier une hypothèse, celle de la continuité de la sociabilité méridionale, malgré les changements dans les types d'associations en s'appuyant sur une étude concrète des institutions de sociabilité.

Construit sur une étude minutieuse des sources, le livre est articulé en trois parties. La première décrit les associations religieuses, c'est-à-dire les confréries, et la deuxième les associations laïques, comme les sociétés bourgeoises, maçonniques ou folkloriques. Après ces deux parties consacrées à l'Ancien Régime, la troisième traite de la période de la Révolution française.

Confréries

vignette|redresse|alt=Gravure représentant deux hommes portants un capirote agenouillés de chaque côté d'un grand crucifix|gauche|Pénitents noirs adorant le Christ en Croix. Gravure de l'atelier de Pierre-Joseph Arnavon (1691-1757), Avignon. vignette|redresse|alt=Photo d'un bâtiment rectangulaire, la porte ouverte, surmonté d'une cloche, à côté d'un cyprès, derrière une croix en bois plantée sur un espace pavé|Chapelle des Pénitents de Grimaud (Var). Parmi les confréries, Maurice Agulhon fait la distinction entre d'un côté les confréries institutions, confréries paroissiales, confréries de jeunesse et de l'autre les confréries associations, c'est-à-dire les confréries de métiers et les confréries de pénitents. Les confréries paroissiales entretiennent le culte d'un saint local et organisent la charité, celles de métier veillent à l'entraide des artisans et des commerçants et les jeunes se regroupent dans des confréries dédiées à leur groupe d'âge, qui préparent des fêtes.

Les confréries de pénitents sont l'objet d'une attention particulière, , , et .. Seules associations où l'entrée est vraiment volontaire, elles sont à la fois des associations mystiques et des structures charitables. Beaucoup d'entre elles admettent en leur sein des individus issus de toutes les classes sociales. Elles sont nombreuses, plus d'une centaine pour ; 60 % des localités ont au moins une confrérie, un quart des bourgs en ont deux et elles sont trois ou quatre dans certaines villes.

Les plus anciennes, les compagnies blanches, remontent aux guerres de religion, les compagnies noires, qui regroupent plutôt des nobles, se sont constituées au et les compagnies grises, probablement issues du tiers-ordre franciscain, sont plus populaires et plus récentes. Maurice Agulhon montre que leur importance est un caractère particulier du Sud occitan et provençal. Il raconte leurs actions pratiques d'assistance et d'organisation des fêtes, les tensions avec le clergé et les municipalités. Comme le remarque Philippe Boutry en 2017, Maurice Agulhon .

L'ouvrage d'Agulhon démontre que les confréries se laïcisent au cours du en s'intégrant à la vie municipale. Bernard Plongeron met en doute cette laïcisation, parce que, selon lui, les municipalités sont alors peu laïcisées et ne s'opposent pas à l'Église. La puissance même des confréries le fait douter de cette laïcisation et il relève que Maurice Agulhon ne décrit pas la piété et la foi de leurs membres, faute de sources. En réponse, Michel Vovelle souligne que la foi ne peut se mesurer qu'à partir des traces disponibles et, assumant la laïcisation proposée par Maurice Agulhon, affirme qu'elle est une forme de déchristianisation.

Loges maçonniques vignette|alt=Gravure en niveaux de gris montrant une assemblée d'hommes richement habillés debout autour de l'un d'entre eux assis sous un dais|Une loge maçonnique au . Le livre constate qu'à la fin de l'Ancien Régime, les membres des confréries sont surtout issus des classes populaires, parce que les aristocrates et les bourgeois les ont désertées. Ils sont entrés dans les loges maçonniques, qui se développent alors, , , , et .. La Mère Loge écossaise de Marseille est fondée en 1751 et de nombreuses loges naissent à partir de 1772. Cet attrait qu'éprouvent les élites sociales pour les loges maçonniques à la place des confréries semble, selon Maurice Agulhon, . Il est aussi dû à un phénomène de francisation des élites. Le passage d'une forme de sociabilité, la confrérie, à l'autre, la loge maçonnique, se fait progressivement, de nombreux individus pratiquant un temps la double affiliation, sans rivalité. Une étude ultérieure de l'historienne Marie-Hélène Froeschlé-Chopard, consacrée aux territoires actuels de l'est du département du Var et du département des Alpes-Maritimes, voisins du champ d'investigation de Maurice Agulhon, met en évidence le même phénomène de reflux des classes aisées et de prépondérance des classes populaires dans les confréries à la fin du ..

En 1789, il existe des loges maçonniques dans une douzaine de villes et de bourgs de la Provence orientale. Leurs membres sont des professions libérales, des officiers, des magistrats, des rentiers. Dans les grandes villes, les plus anciennes d'entre elles commencent à attirer des commerçants et des artisans. Ces loges ne sont pas antiroyalistes ni anticatholiques, mais leurs membres discutent de philosophie et affirment leur attachement à la fraternité, la tolérance et le progrès.

Sociétés populaires vignette|redresse|alt=carte imprimée en noir montrant des devises, des armes et des drapeaux|Carte de la société populaire du district de Barjols, Var. Pendant la Révolution, les sociétés populaires et les clubs se forment d'autant plus aisément que les habitudes de sociabilité perdurent. Chaque localité de plus de 400 ou a sa société populaire. Cette forte densité des sociétés populaires est l'héritage de l'implantation des confréries.

Elles prennent bien souvent la suite des confréries, occupant les mêmes locaux et poursuivant les mêmes activités charitables. Elles recrutent plutôt parmi les milieux bourgeois, le manque de maîtrise du français de nombreux hommes du peuple limitant leur participation. Elles doivent cesser leurs activités à la suite du décret du . Sous le Consulat et l'Empire, la vie associative reprend : la franc-maçonnerie renaît et des confréries se réorganisent, souvent traditionalistes et contre-révolutionnaires.

Ainsi, les confréries de pénitents, dont la fonction est surtout d'organiser les funérailles des membres, sont progressivement remplacées par les loges maçonniques, qui laissent elles-mêmes la place aux sociétés populaires. Du religieux, on glisse vers le philosophique puis vers le politique, mais la forme, une pratique culturelle de rassemblement des individus, assure la continuité. Ainsi, la sociabilité est en soi une pratique politique, qui marque les individus plus que des discours.

Réception Un livre novateur Dès sa première édition, le livre reçoit un accueil favorable. Comme Maurice Agulhon le raconte, ce modeste tirage . Ce premier compte rendu d'André Latreille. permet de signaler ce livre à la diffusion restreinte. Les autres recensions sont nombreuses et assez rapides, écrites par des historiens un peu plus jeunes, dont Michel Vovelle, Bernard Plongeron et Daniel Roche.