Lecture de la tragédie de L'Orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin, également appelé Une soirée chez Madame Geoffrin en 1755, est un tableau d'Anicet Charles Gabriel Lemonnier peint en 1812 et conservé au musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau. Il existe aussi une réplique plus petite, conservée au musée des Beaux-Arts de Rouen.

Lemonnier peint ce tableau en 1812 dans une série de trois peintures sur la gloire des arts et des lettres en France, sur commande de Joséphine de Beauharnais pour décorer son château de Malmaison. Le choix du sujet, le salon littéraire de Marie-Thérèse Geoffrin, une des plus importantes salonnières du , s'explique par le goût de Joséphine pour ces salonnières, dont elle pense incarner une forme de continuité.

Contrairement à ce que son titre peut laisser croire, ce tableau ne montre pas un événement réel, mais est une reconstitution, comme Lemonnier l'affirme sans ambages en présentant son œuvre. Il rassemble sur une même toile cinquante-cinq personnages célèbres des Lumières, dont un (Voltaire) en buste, en choisissant arbitrairement une date, 1755, année de la première représentation de la tragédie de Voltaire L'Orphelin de la Chine.

Réunis autour de madame Geoffrin dans une grande pièce dominée par le buste de Voltaire et décorée de tableaux qui sont censés être liés à l'hôtesse mais qui reflètent plutôt les goûts de Lemonnier, ces personnages écoutent la déclamation de cette pièce par l'acteur qui l'a jouée, Le Kain. Les invraisemblances sont multiples. Les participants sont beaucoup trop nombreux et seuls quinze d'entre eux ont pu être présents à un dîner littéraire donné par madame Geoffrin en 1755.

Cette œuvre est la manifestation d'une sorte de nostalgie, éprouvée par le peintre lui-même, mais qui a des implications politiques réactionnaires quand le tableau est exposé, en 1814, au début de la Restauration. Idéalisation des Lumières, ce tableau devient une représentation très répandue de la sociabilité des salons du , à tel point que son inauthenticité est parfois oubliée. Il correspond à l'image qu'on se fait, au début du , d'un salon littéraire français.

Les choix de Joséphine et de Lemonnier Commande Le tableau intitulé Lecture de la tragédie de L'Orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin, parfois appelé plus simplement Une soirée chez Madame Geoffrin en 1755, est une commande de Joséphine de Beauharnais au peintre Anicet Charles Gabriel Lemonnier pour décorer son château de Malmaison. Cette peinture est l'un des trois tableaux historiques réalisés par Lemonnier. Il peint cette œuvre, signée et datée, en 1812 et elle est exposée au Salon de 1814.. Ce tableau, qui a une hauteur de et une longueur de , est conservé au musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau..

Ce tableau de Lemonnier est le troisième d'une série sur la gloire des arts et des lettres en France, commandée par Joséphine de Beauharnais. Les deux premiers sont : recevant dans la salle des Suisses à Fontainebleau la grande Sainte Famille de Raphaël, peinture symbolisant le siècle de et inaugurant le Milon de Crotone de Puget, à Versailles, figurant le siècle de . Lecture de la tragédie de L'Orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin symbolise le siècle de . Lemonnier n'a livré à Joséphine que ce dernier tableau. Il diffère des deux premiers de la série : une femme de la bourgeoisie dans un lieu semi-privé succède à des rois dans des lieux publics, et la tragédie remplace la peinture et la sculpture. Est également ainsi illustré le passage de la commande culturelle curiale officielle à l'initiative privée à la ville.

Le premier tableau de la série, recevant dans la salle des Suisses à Fontainebleau la grande Sainte Famille de Raphaël, achevé vers 1813 par Lemonnier, est un exemple du genre anecdotique traditionnel. Le deuxième, inaugurant le Milon de Crotone de Puget, à Versailles est terminé vers 1819. Après la mort de Joséphine de Beauharnais en , Lecture de la tragédie de L'Orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin entre dans les collections de son fils Eugène de Beauharnais à Munich. Lemonnier convainc ensuite Eugène de Beauharnais d'acheter les deux autres tableaux. Les trois tableaux passent à ses héritiers de la famille de Leuchtenberg à Munich puis à Saint-Pétersbourg. Ils sont cités dans une vente, en 1934, de la succession des biens du duc Georges de Leuchtenberg au château de Seeon en Bavière.. Vendu à Paris en 1959, Lecture de la tragédie de L'Orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin est préempté et acquis par l'État.

Il existe un deuxième tableau, réplique du premier, qui est conservé au musée des Beaux-Arts de Rouen depuis 1942. Cette réplique a été offerte par la belle-fille de Lemonnier à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen en 1871. Son titre est légèrement différent : Première lecture chez Madame Geoffrin de L'Orphelin de la Chine, en 1755. Il est de taille plus réduite, de haut sur de long.. Le musée des Beaux-Arts de Rouen conserve également des répliques des deux premiers tableaux de la série.

Choix du sujet vignette|redresse|alt=portrait d'une femme d'âge moyen coiffée d'un foulard noué sous le cou avec un châle noir sur les épaules|Madame Geoffrin, par Pierre Allais, 1755 ou 1765, palais royal de Varsovie. Il peut paraître curieux que Joséphine de Beauharnais ait commandé une œuvre représentant Voltaire et Rousseau à un moment, 1812, où ils sont plutôt discrédités, accusés d'avoir causé la Révolution française. Pour Joséphine de Beauharnais, cette démarche est le résultat d'une attention particulière portée aux salonnières. Comme Marie-Thérèse Geoffrin, elle s'intéresse aux artistes et joue un rôle de mécène et comme elle, son intégration dans la haute société est passée, à son arrivée de Martinique, par les salons parisiens. Cet intérêt de Joséphine pour madame Geoffrin s'inscrit aussi dans un système de relations verticales entre salonnières, manifesté par des œuvres d'art. Comme madame Geoffrin se référait à sa prédécesseure, la marquise de Lambert, Julie de Lespinasse exposait dans son salon des peintures en l'honneur de Marie-Thérèse Geoffrin qui l'avait aidée à ses débuts. De même Juliette Récamier affichait des tableaux en rapport avec Germaine de Staël, son mentor.

vignette|gauche|alt=peinture d'une pièce vide sauf un fauteuil au milieu décorée aux murs de tableaux|Intérieur de la galerie de musique de la Malmaison. Aquarelle commencée par Auguste Garneray en 1812 et terminée par Pauline Garneray en 1831, musée national des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau.

La possession de ce tableau par Joséphine de Beauharnais est une marque d'intérêt personnel de sa part pour Marie-Thérèse Geoffrin. L'historienne de l'art américaine Jessica Fripp rapproche le tableau de Lemonnier d'une aquarelle d'Auguste Garneray, Intérieur de la galerie de musique de la Malmaison, commencée en 1812. L'aquarelle de Garneray est en quelque sorte une version sans personnage du tableau de Lemonnier, où le regard est attiré par la collection de tableaux sur les murs. Les portes-fenêtres donnent sur la galerie où Joséphine expose sa collection d'œuvres d'art anciennes. L'absence de Joséphine, comme si elle venait de sortir de la pièce, est suggérée par le fauteuil et le châle en cachemire. C'est une stratégie d'autopromotion modeste employée par les salonnières, y compris madame Geoffrin, qui permet de rappeler au spectateur qui est la propriétaire de la collection.

Coïncidence intéressante, l'écrivain et encyclopédiste André Morellet (qui ne peut pas figurer sur le tableau puisqu'il n'a connu Marie-Thérèse Geoffrin qu'en 1759) note dans ses Mémoires que les livres Portrait de Madame Geoffrin, qu'il a publié en 1777, et Éloges de Madame Geoffrin, auquel ont participé Antoine Léonard Thomas et d'Alembert, sont réédités en 1812. Ils ont pu servir de source à Lemonnier, qui a lui-même fréquenté le salon de madame Geoffrin.

Lecture de la tragédie de L'Orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de Madame Geoffrin s'inscrit dans un genre alors en plein développement, la peinture anecdotique, tout en se différenciant des autres œuvres de ce genre par la proximité chronologique avec son sujet. En peignant une scène intime de la culture française, une lecture de Voltaire, Lemonnier suit l'exemple d'Auguste Garneray, qui peint de nombreuses scènes de genre anecdotiques, où les personnages historiques sont représentés dans des moments souvent intimes. Le goût de Joséphine de Beauharnais pour ces scènes semble lié à l'influence du fondateur du musée des Monuments français Alexandre Lenoir ou du directeur du musée du Louvre Dominique Vivant Denon. Cependant, les sujets habituels de la peinture anecdotique datent plutôt du ou d'avant, alors que Lemonnier peint un sujet chronologiquement plus proche de lui.

Un événement fictif vignette|redresse=0.8|alt=texte imprimé en noir sur une page blanche|Explication de Lemonnier dans le livret du Salon de 1814.. Comme dans d'autres scènes de lecture d'œuvre, La Lecture de la Bible de Jean-Baptiste Greuze (1755), Racine lisant Athalie devant Louis XIV et Mme de Maintenon de Julie Philipault (1812), La lecture de l’Énéide de Jean-Auguste-Dominique Ingres (trois tableaux peints en 1812, 1819 et 1865), L'Abbé Prévost lisant Manon Lescaut de Joseph Caraud (1856), c'est le titre du tableau qui indique le titre de l'œuvre lue, sans que le tableau en lui-même nous en donne l'information. Dans ces tableaux, le titre joue donc un rôle essentiel dans l'interprétation de ce qu'on voit..

Toutefois, contrairement à ce que peut laisser penser son titre, le tableau ne représente pas un événement particulier et les différents personnages représentés ne se sont jamais retrouvés tous ensemble dans le salon de Marie-Thérèse Geoffrin. Les hommes et les femmes qui figurent sur cette peinture ont été choisis par Lemonnier parmi les personnalités connues des années 1740-1780. Il l'a clairement expliqué dans le livret du Salon de 1814 : . Alors que les deux premiers tableaux de la série célèbrent l'union de la monarchie et des arts, le peintre dresse ici un catalogue des esprits des Lumières et montre les liens d'amitié, incarnés par une femme.

Ce tableau n'a donc pas d'authenticité historique.. Comme le souligne l'historien et romaniste britannique John Lough, .

Lors du salon de 1814, Lemonnier accompagne l'exposition de son tableau d'une clé de lecture, comme David l'avait fait pour Le Sacre de Napoléon en 1808. En 1821, alors que Lemonnier est encore vivant, Philibert-Louis Debucourt publie une gravure du tableau (et l'expose au Salon de 1821). Elle est accompagnée d'une planche explicative où sont dessinées les silhouettes des personnages, avec la légende suivante :

Dans la brochure explicative de cette gravure, il n'est plus question de reconstitution. Au contraire, probablement pour en faire une publicité efficace, on affirme l'exactitude du tableau, représentant le salon : , Lemonnier étant censé avoir .. Cette brochure peut être l'origine de la croyance erronée en une représentation fidèle d'un événement réel.

Dans le salon de madame Geoffrin Un salon vignette|redresse|alt=Plaque gravée accrochée sur un mur.|Plaque rappelant le salon tenu par Marie-Thérèse Geoffrin au 374 rue Saint-Honoré à Paris.